‹ Œuvres complètes illustréesChapitre 62 sur 72 · NS · texte numérisé non relu

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main s'appuya sur son

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épaule et une grosse voix lui demanda : — « Qu'est-ce

qui te fait donc tant de chagrin, mon bonhomme ? »

Simon se retourna. Un grand ouvrier qui avait une barbe et des cheveux noirs tout frisés le regardait d'un air bon. Il répondit avec des larmes plein les yeux et plein la gorge : |

— Ils m'ont battu. parce que... je... je. n'ai pas. de papa... pas de papa. |

— Comment, dit l'homme en souriant, mais tout le monde en a un.

L'enfant reprit péniblement au milieu des spasmes de son chagrin : — « Moi... moï... je n’en ai pas. »

Alors l'ouvrier devint grave; il avait reconnu le fils de la Blanchotte, et, quoique nouveau dans le pays, il savait vaguement son histoire. |

— Allons, dit-il, console-toi, mon garçon, et viens-t'en avec moi chez ta maman. On t'en donnera... un papa.

Ils se mirent en route, le grand tenant le petit par la main, et l'homme souriait de nouveau, car il n’était pas fâché de voir cette Blanchotte, qui était, contait-on, une des plus belles filles du pays;-etil se disait peut-être, au fond de sa pensée, qu'une jeunesse qui avait failli pouvait bien faillir encore.

Ils arrivèrent devant une petite maison blanche, très

propre. A | $

— C'est là, dit l'enfant, et il cria:— « Maman!»

Une femme se montra, et l'ouvrier cessa brusquement de sourire, car il comprit tout de suite qu'on ne badinait plus avec cette grande fille pâle qui restait sévère

sur sa porte, comme pour défendre à un homme le seuil de cette maison où elle avait été déjà trahie par un autre. Intimidé et sa casquette à la main, il balbutia :

ee Tenez, madame, je vous ramène votre petit garçon qui s'était perdu près de la rivière.

Mais Simon sauta au cou de sa mère et lui dit en se remettant à pleurer :

.— Non, maman, j'ai voulu me noyer, parce que les autres m'ont battu. m'ont battu... parce que je n'ai pas de papa. | |

Une rougeur cuisante couvrit les joues de la jeune femme, et, meurtrie jusqu’au fond de sa chair, elle em- ‘brassa son enfant avec violence pendant que des larmes | rapides lui coulaient sur la figure: L'homme ému restait là, ne sachant comment partir. Mais Simon soudain courut vers lui et lui dit :

— Voulez-vous être mon papa ?

Un grand silence se fit, La Blanchotte, muette et torturée de honte, s’appuyait contre le mur, les deux

mains sur son cœur. L'enfant, voyant qu'on ne lui répondait point, reprit :

— Si vous ne voulez pas, je retournerai me noyer. L'ouvrier prit la chose en plaisanterie et répondit en riant :

— Mais oui, je veux bien.

- — Comment est-ce que tu t'appelles, demanda alors

l'enfant, pour que je réponde aux autres quand ils vou-

dront savoir ton nom >.

— Philippe, répondit l'homme.

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Simon se tut une seconde pour bien faire entrer ce nom-là dans sa tête, puis il tendit les bras, tout consolé, en disant : |

— Eh bien! Philippe, tu es mon papa.

L'’ouvrier, l’enlevant de terre, l’embrassa brusquement sur les deux joues, puis il s'enfuit très vite à grandes enjambées.

Quand l'enfant entra dans l'école, le lendemain, un rire méchant l’accueillit ; et à la sortie, lorsque le gars voulut recommencer, Simon lui jeta ces mots à la tête, comme il aurait fait d'une pierre : — « Il s'appelle Philippe, mon papa. »

Des hurlements de joie jaillirent de tous les côtés :

— Philippe qui»... Philippe quoi? Qu'est-ce que c'est que ça, Philippe 2... Où l’as-tu pris, ton Philippe?

Simon ne répondit rien; et, inébranlable dans sa foi,.

il les défiait de l'œil, prêt à se laisser martyriser plutôt que de fuir devant eux. Le maître d'école le délivraetil retourna chez sa mère.

Pendant trois mis, le grand ouvrier Philippe passa souvent près de la maison de la Blanchotte et, quelquefois, il s'enhardissaïit à lui parler lorsqu'il la voyait cousant auprès de sa fenêtre. Elle lui répondait poliment, toujours grave, sans rire jamais avec lui, et sans le laisser entrer chez elle. Cependant, un peu fat, comme tous les hommes, il s’imagina qu'elle était souvent plus rouge que de coutumeé lorsqu'elle causait avec lui.

Mais une réputation tombée est si pénible à refaire et demeure toujours si fragile, que, malgré la réserve

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ombrageuse de la Blanchotte, on jasait déjà dans le Re | pays. $ Quant à Simon, il aimait beaucoup son nouveau papa et se promenait avec lui presque tous les soirs, la journée finie. Il allait assidûment à l'école et passait au milieu de ses camarades fort digne, sans leur répondre jamais.

. Un jour, pourtant, le gars qui l'avait attaqué le premier lui dit :

— Tu as menti, tu n'as pas un papa qui s'appelle Philippe.

— Pourquoi ça ? — demanda Simon très ému.

Le gars se frottait les mains. Il reprit :

— Parce que si tu en avais un, il serait le mari de ta maman.

Simon se troubla devant la justesse de ce raisonne-

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ment; néanmoins il répondit : — « C’est mon papa tout de même. »

LS Ça se peut bien, dit le gars en ricanant, mais ce n'est pas ton papa tout à fait.

Le petit à la Blanchotte courba la tête et s’en alla rêveur du côté de la forge au père Loizon, où travaillait

Philippe.

Cette forge était comme ensevelie sous des arbres. , Il y faisait très sombre; seule, la lueur rouge d'un foyer formidable éclairait par grands reflets cinq forgerons À aux bras nus qui frappaient sur leurs enclumes avec un

terrible fracas. Ils se tenaient debout, enflammés comme des démons, les yeux fixés sur le fer ardent

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qu'ils torturaient; et leur lourde pensée montait et retombait avec leurs marteaux. | |

Simon entra sans être vu et alla tout doucement tirer son ami par la manche. Celui-ci se retourna. Soudain le travail s'interrompit, et tous les hommes regardcrent, trés attentifs. Alors, au milieu de ce silence inaccoutumé, monta la petite voix frêle de Simon.

— Dis donc, Philippe, le gars à la Michaude qui m'a

conté tout à l'heure que tu n'étais pas mon papa tout à

fait.

— Pourquoi ça > demanda l'ouvrier.

L'enfant répondit avec toute sa naïveté :

— Parce que tu n'es pas le mari de maman.

Personne ne rit. Philippe resta debout, appuyant son front sur le dos de ses grosses mains que supportait le manche de son marteau dressé sur l’enclume. Il rêvait.

Ses quatre compagnons le regardaient et, tout petit

entre ces géants, Simon, anxieux, attendait. Tout à coup, un des forgerons, répondant à la pensée de tous, dit à Philippe :

— C'est tout de même une bonne et brave fille que la

Blanchotte, et vaillante et rangée malgré son malheur, et quiserait une digne femme pour un honnête homme.

— Ça, c'est vrai, dirent les trois autres.

L'’ouvrier continua :

— Est-ce sa faute, à cette fille, si elle a failli On [ui avait promis mariage, et j'en connais plus d'une qu'on respecte bien aujourd'hui et qui en a fait tout autant.

— Ça, c'est vrai, répondirent en chœur les trois hommes. ; IL reprit : — « Ce qu'elle a peiné, # la pauvre, pour élever son gars toute NeDIe ét ce queléra pleuré depuis qu'elle ne’sort plus que pour aller à l'église, il n’y a que le bon Dieu qui le sait.»

— C'est encore vrai, dirent les autres.

Alors on n'entendit plus que le soufflet qui activait le

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