‹ Œuvres complétes. Introd (volume 2)Chapitre 5 sur 8 · OE U V R E S PUS T H U M E S · texte numérisé non relu

OE U V R E S PUS T H U M E S

sellement puissants, instantanément vites ; mépris de ce qu'ils livrent une bataille éternelle, un éternel festin, et les batailles d'un éternel amour. Sourd mépris, au fond, pour tous les dieux, d'autant plus redoutable, dans les trafiques et peut-être au moins autant dans Homère, (excepté par exemple dans Aniigone Zeus comme auteur et source des lois non écrites. xMais précisément c'est ici le même Zeus que le Zeus des hôles, c'est le Zeus de l'hôte, du foyer, de la maison, de la cité, et la question est précisément toujours la mêmede savoir si ce Zeus à'Antigone, des lois non écrites, de l'hôte, du foyer, de la maison, de la cité, si ce Zeus des hôtes est bien le même Zeus que le Zeus Olympien, s'il n'en est pas un tout autre, s'il n'est pas un tout autre dieu, un tout aulre Zeus, un tout autre être. Car enfin s'il était lemème,quiauraitautantque lui transgressé ses propres lois, écrites et non écrites, qui aurait autant que lui porté atteinte à l'hôte, au foyer, à la maison, à la cité, qui autant que lui aurait porté atteinte à cette hospitalité même dont par ailleurs il était le patron. Qui autant que lui aurait porté atteinte à l'honneur de ce foyer dont par ailleurs il était le gardien. Qui autant que lui aurait violé la foi. Il faut bien que ce soit un tout autre être, dit-elle. L'un n'est qu'un Olympien, comme les autres, le premier des Olympiens sans doute, mais enfin un Olympien tout de même, le prince des dieux. Il y aura lieu d'examiner, dit-elle, s'il n'y en a pas un tout autre, si dans tout le monde grec ne circule pas un tout autre être, qui au fond perpétuellement invoqué ne serait

pas réellement en quelque sorte le prince des hommes). Mépris de quoi ? Mépris au fond de ce que les dieux ne sont point périssables et qu'ainsi ils ne sont point revêtus de la plus grande, de la plus poignante grandeur. Qui est précisément d'être périssables. Mépris de ce que les dieux ne sont point passagers. Mépris de ce qu'ils ne sont point viagers. Mépris de ce qu'ils ne sont point transitoires. Mépris précisément de ce qu'ils demeurent et de ce qu'ils ne passent point. Mépris de ce qu'ils recommencent tout le temps et non point comme l'homme, qui ne passe qu'une fois. Mépris de ce qu'ils ne sont point comme l'homme, profondément, essentiellement irréversible. Mépris de ce qu'ils ont du temps devant eux. (Et ainsi de ce qu'ils n'en ont point derrière). Mépris de ce qu'ils ne sont point précaires, et temporaires. Mépris enfin de ce qu'ils ne présentent point cette grandeur unique que confère à l'homme d'être incessamment exposé.

Mépris de ce qu'ils n'ont point la triple grandeur de l'homme, la mort, la misère, le risque. ^Le propre du christianisme n'étant point d'avoir inventé, de nihilo, les trois misères, (les trois grandeurs), la mort, la misère, le risque, mais de leur avoir trouvé leur destination véritable et d'y avoir ajouté la maladie, cette moitié de l'homme moderne).

Et aux quatre d'avoir assigné toute leur véritable grandeur, d'avoir donné toute leur amplitude.

Mépris de ce qu'ils n'ont point revêtu cette triple grandeur que l'homme a reçue, que l'homme a revêtue,

ŒUVRES POSTHUMES

qui a été conférée à l'homme. D'être un être qui passe et qui ne revient jamais deux fois sur la même route, (jui ne remet jamais ses pas dans les traces de ses pas. Notamment et ainsi et à la limite de ceci d'être un être qui meurt. (Ceci entre autres, ceci au bout ne se fait qu'une fois). (La mort, cette grande irréversible). De ne pas avoir tout le temps à sa disposition. Mais de n'avoir qu'un temps, chacun un, une fois et dans un seul sens. De risquer enfin, ce qui est la suprême, ce qui est la plus grande grandeur. De risquer précisément la mort, la misère, le risque. De risquer perpétuellement dans la bataille, dans le festin, dans la guerre de l'amour.

Il est vite évident que dans Homère la grandeur des dieux est grande, (non pas infinie), (non pas non plus éternelle en un certain sens), en quantité, et peut-être même en qualité, mais qu'elle n'est pas grande profondément en substance et en essence même. C'est une sorte de grandeur humaine transposée, (détournée), moins précisément ce qui fait la grandeur humaine, ce qui est le propre de la grandeur humaine.

Leur Olympe n'est donc point lié à leur monde, il n'est point un couronnement nourri de leur monde, du même monde, il n'est point ce que le roi de France était dans le royaume de France, et même ce qu'Ulysse était dans son royaume et dans sa maison d'Ithaque. 11 est pour ainsi dire juxtaposé dans le sens vertical. Il est superposé.

Un mépris latent pour les dieux, ignoré peut-être.

G L I 0 inconnu peut-être, d'autant plus sûr de soi, d'autant plus irrévocable.

Un air de dire constamment, (et souvent ils le disent en propres termes) : Ils ont bien de la chance, d'être comme ci, d'être comme ça; de faire ceci, de faire cela ; d'avoir ceci, d'avoir cela. Et tout là dedans un sourd mépris. Exactement le ton dont, dans le monde moderne, les ouvriers parlent des bourgeois. Ils voudraient certainement bien être à leur place. Ils ne demandent, ils ne cherchent certainement qu'à devenir des bourgeois. Mais tout là dedans un sourd mépris, (peut-être même pour eux-mêmes). (Certainement pour eux-mêmes). (Parce qu'ils convoitent d'être comme ces méprisables). (De devenir de ces méprisables).

Allons jusqu'au fond d'une pensée que peut-être ils n'eussent point avouée eux-mêmes : un latent, un sourd mépris pour les dieux parce qu'ils sont assurés de ne pas pouvoir devenir aussi grands qu Œdipe. Il est fort notable que dans le fond de la pensée antique Œdipe est certainement le plus grand personnage du monde. C'est lui qui a effectué, l'ayant subie, la plus grande opération du monde. La plus grande mise en œuvre. Car étant parti du faîte, qui est d'être roi de Thèbes, il a effectué la plus grande ascension spirituelle, qui est d'être descendu, par le plus âpre des chemins, d'être devenu le plus mendiant, le plus misérable, le plus errant des aveugles.

Mourir, dans Homère, c'est emplir sa destinée de mortel, ou c'est emplir la destinée d'un mortel. Si lu

(JE IVRES POSTHUMES mourais, dit Agamemnon à Ménélas, IV, 170; (quand Ménélas a reçu traîtreusement une flèche, en pleine trêve sacrée (jurée pour le combat singulier de Ménélas et de Paris) de la main de cet imbécile de Pandare, (imbécile, àcppwv, dit Homère). Heureusement la flèche L'a miraculeusement frappé à la croisée de son baudrier, de sa ceinture et de son bandeau. Ou enfin elle a été amortie par son baudrier, (toujours Malbrou), et en dessous par sa ceinture et son bandeau , Si tu meurs, dit Agamemnon à Ménélas, et que tu emplisses le destin de ta vie. Mourir, dans Homère, dans les tragiques, c'est accomplir le destin de sa vie. C'est en un certain sens et en somme se parfaire. C'est toujours tout de môme un emplissement, un accomplissement, et le résultat en est tout de même une sorte de plénitude. C'est notamment de cet emplissement. de cet accomplissement, de cette plénitude que les dieux manquent.

Les dieux manquent de ce couronnement qu'est enfin la mort. Et de cette consécration. Ils manquent de celte consécration qu'est la misère. (Notamment la misère de l'hôte, la misère du suppliant, la misère de l'errant et de l'aveugle, la misère d'Homère, la misère d'OEdipe,. Ils manquent de cette consécration qu'est le risque.

Car ils ne risquent même rien de tout cela. Ils sont assurés de ne pas risquer la mort, de ne pas risquer la misère, de ne pas risquer le risque même.

Ils n'ont même pas cette chance, de pouvoir risquer, de pouvoir espérer risquer la mort, risquer la misère,

risquer le risque même. Ils sont assurés de ne jamais pouvoir prétendre à cette triple grandeur.

Au fond, pour Homère, pour les tragiques, pour tout le monde antique ils ne sont pas finis. Ils manquent d'un emplissement, du seul accomplissement, de la seule plénitude. Ils ont un destin qui ne s'emplit pas.

En somme pour le monde antique, (disait-elle), pour tout le monde antique et jusque dans Platon en un certain sens, et qu'ils se le soient avoués ou non, ou plus ou moins, les dieux ne sont pas pleins, et l'homme est plein.

Et moi l'histoire, dit-elle, parce que je suis tout de même une Muse et l'aînée des Muses et la fille de Zeus, et du Zeus olympien, c'est peut-être pour cela que mon sort aussi n'est jamais plein. L'homme qui fait sa prière est plein. L'homme qui reçoit un sacrement est plein. L'homme qui meurt est plein. Il est plein d'une vie et même d'une éternité. Mais l'homme qui se remémore n'est jamais plein. Et moi je suis celle qui ne fait jamais que se remémorer.

L'homme qui se remémore, l'homme qui se rappelle, l'homme qui appelle, (c'est tout un), restera toujours sur sa faim. Et moi, qui ne fais jamais que tout cela, je ne serai jamais rassasiée.

Il me manque, dit-elle, naturellement, mais il manque aux dieux hommes ce qu'il y a peut-être de plus grand dans le monde; et de plus beau ; et de plus grand et de plus beau dans Homère : d'être tranché dans sa fleur; de périr inachevé ; de mourir jeune dans

un combat militaire. Le sort d'Achille. Et non pas seulement même un sort éminent, un sort d'élection. Non pas seulement même un sort unique. Non pas seulement le sort d'Achille, mais le sort du deuxième l'atrocle. Non pas même seulement cela. Le sort de milliers d'autres, Troyens dompteurs de chevaux, Achéens aux belles jambières ; le sort d'innombrables mortels ; le sort de tous ces jeunes gens ; entre tant d'autres le sort de ce malheureux Simoïsios.

Si tu meurs, avait dit Agamemnon à Ménélas, ou plutôt Si lu mourais et que lu remplisses le destin de ta vie. Combien est beau dans Homère le détachement du fruit prématuré ; le sort précoce ; l'arrachement de celui qui ne remplit pas le destin de sa vie. IV 473, ; nous ne parlons jamais que de l'Iliade, dit-elle), Là, (ou alors). Alors Ajax Télamonien frappa le fils d'Anlhémion, jeune homme florissant, Simoïsios ; qu autrefois sa mère, descendant de Vida, au long des bords du Simoïs enfanta, alors qu'elle suivait ses parents pour voir les brebis ; c'est pour cela qu'on Vappelait Simoïsios ; et à ses chers parents il ne rendit pas ses soins de nourriture, mais un âge diminué lui échut, (à lui) dompté par la lance du magnanime Ajax. MtvovôàStoç a'uov, un âge bref, un temps diminué, voilà précisément, dit-elle, ce qui manque à la grandeur des dieux. Périr inachevés dans un combat militaire. Et ne pas rendre à leurs chers parents leurs soins de nourriture. Voilà ce qui manque aux dieux. Ils manquent de manquer. Et non pas même périr jeunes,

mais courir seulement le risque de périr jeunes. Et moi évidemment je ne pouvais pas mourir jeune sur un champ de bataille. Mais il est d'autres morts, même pour une femme. Antigone a plus fait dans le soir de sa mort que moi je ne ferai jamais dans les innombrables soirs. Antigone, la jeune Antigone en une seule journée a empli son destin. Et moi dans mes innombrables jours je n'emplirai jamais rien, ni mon sort n un autre ni le tonneau des Danaïdes, parce que je n'ai ni sort ni fortune, dit-elle, parce que je n'ai rien et pas même un tonneau crevé.

En un jour le sort d'Antigone était fait un sort plein. Pour tout le temps, pour une éternité et peut-être pour l'autre. Et moi jamais mon sort ne sera fait un sort plein ; parce ce que je n'ai pas même de sort.

Elle allait, elle allait, comme un vieil homme qui parle de son jeune temps, comme une pauvre créature qui parle de sa jeunesse. De tumultueuses remémorations se pressaient sur ses lèvres. Le soir tombait; (la lutte était ardente et noire). (Il avait l'offensive, et presque la victoire). Elle s'en aperçut, non pas soudain, mais par une sorte de reconnaissance sourde qui

ŒUVRES POSTHUMES montait, qui la gagnait progressivement ; et que le soir tombait, et qu'elle parlait toujours. Elle en eut une sorte de pudeur. N'ayez point peur, dit-elle, que je vous entame votre Homère. C'est un fleuve inépuisable ; et plus on en prend, plus il en reste.

Nous étions comme deux amis qui ont passé une longue journée. Toute la journée ils ont fait semblant de se faire la plus grave confidence. Mais l'aveu n'éclate qu'un peu après qu'ils ont commencé pour partir de se serrer la main. — Vous le voyez, dit-elle. Le soleil s'est couché dans le fleuve Océan. Depuis le temps que nous parlons du vieillissement, pendant tout ce temps que nous parlions du vieillissement me voici plus vieille d'un jour, et vous mortel vous voici plus vieux de toute une de vos quelques misérables années. Me voici plus vieille d'un propos ; et vous voici plus vieux d'un énorme et peut-être de deux volumes; et vous voici à la tête d'un énorme et peut-être de deux volumes. C'est toujours ainsi, dit-elle. Au matin de notre jour je ne dis pas que nous nous sommes égarés, mais enfin nous avons pris les longs chemins. Et le vieillissement du soir tombe toujours trop tôt. Nous nous quitterons sur des mots, dit-elle. C'est plus court. Et c'est plus mélancolique, parce que c'est gai. Et rien n'est aussi profond que l'incision d'un mot.

Le premier mot, dit-elle, est un mot admirable de

CLIO Courbet. Pas l'amiral, (qui fut un admirable homme de guerre), le peintre. Enfin oui celui d'Ornans, l'enterrement, la Commune, la colonne. Vous tenez ce mot de Vuillaume, qui vous le dit hier à déjeuner. Il ne faut pas le laisser refroidir à demain. Vuillaume avait bien raison d'y voir un très grand mot. C'est un mot qui porte sur tout.

Courbet donc était déjà célèbre, un jeune homme vint le voir, un jeune homme qui faisait aussi de la peinture. Il lui montra ce qu'il avait fait. — C'est bien, disait Courbet, c'est bien.

Les maîtres trouvent toujours que c'est hien, ce que l'on fait. (Il n'y a qu'un maître, en peinture, qui dise la vérité, et ce n'est pas Courbet). Le maître regarde. Mais ce qu'il se demande, ce n'est pas si ce qu'on lui apporte est bon, si ce morceau qu'on lui montre c'est bon. Le maître regarde en dedans et se demande anxieusement si ce qu'il a en train, lui le maître, si ce morceau qu'il veut faire aujourd'hui, lui le maître, sera bon. Et plus le maître est vieux et plus le maître est grand, plus il a derrière lui de chefs d'oeuvres accumulés, plus il se demande avec anxiété si ce n'est pas aujourd'hui qu'il fera faillite. Ce matin même. Tout à l'heure.

La cérémonie faite, l'autre rempliait ses papiers. Le vieux Courbet lui disait par politesse, (quand je dis vieux, dit-elle, il n'avait toujours pas plus de cinquantehuit ans, puisque c'est à cinquante-huit ans que l'on dit qu'il est mort), le vieux lui demandait, comme on

OEU VRES POSTHUMES

demande toujours : Eh bien, qu'est-ce que vous allez faire à présent ? L'autre lui répondit, comme on répond toujours : Eh bien j'ai un peu d'argent devant moi. J'ai fait des économies. J'ai un peu de temps. Je vais aller en Orient.

A ce mot d'Orient le vieux peintre se réveilla tout d'un coup, on ne sait pas pourquoi. C'était une brute, vous le savez, un homme sans aucune culture, il ne savait rien de rien, (on dit seulement qu'il savait peindre). A ce mot d'Orient tout à coup il se réveilla, il redevint présent. Il était là, lui Courbet, oubliant, la politesse, oubliant l'indifférence ; il vit ce petit jeune homme ; il ouvrit un œil tout rond, un œil de peintre, etde son gros accent franc-comtois : Ah ! (dit-il comme revenant de très loin). Ah vous allez dans les Orients. (Il disait les Orients, il était tout peuple, il disait les Orients comme on disait les fies, les Indes ; il parlait comme dans Manon Lescaut; et il avait tellement raison de dire les Orients). — Ah, vous allez dans les Orients, dit-il. Vous n'avez donc pas de pays.

Il faut entendre ce mot, dit-elle, comme il a été dit. Nullement comme un mot. Il en était à cent lieues. Nullement pour avoir de la portée. Encore moins pour faire de l'effet. Il faut le prendre comme un mot innocent, dit-elle, et c'est ce qui lui donne une portée incalculable.

Nous tous, mes enfants, dit-elle, nous modernes ; nous tous nous allons dans les Orients ; et nous tous sommes ceux qui n'ont point de pays. Et doublement

nous allons dans les Orients. Et doublement nous n'avons pas de pays. Car il n'y a pas seulement les pays locaux, il y a aussi les pays temporels. Et il y a peutêtre même plus encore les pays temporels, les zones temporelles, les climats temporels. Il n'y a pas seulement les pays géographiques, il y a aussi les pays historiques. Et il y a peut-être même plus encore les pays historiques, les zones historiques, les climats historiques. Quand je vois ces jeunes gens partir vers les Orients de l'archéologie, je suis comme l'autre, j'ai toujours envie de leur dire, à présent : Vous navez donc pas de pays ?

C'est-à-dire vous n'avez donc pas un endroit dans le temps, (De quel endroit que tu es, disaient les anciens aux conscrits), un lieu dans le temps pour ainsi dire, un temps où vous situer, un temps où vous soyez homme, citoyen, soldat, père, électeur, contribuable, auteur, toutes les inévitables, toutes les irréparables, toutes les sacrées sottises.

Et moi-même dit-elle la marâtre de tant de jeunes gens, moi qui erre sans cesse, plus aveugle qu'OEdipe et plus abandonnée, dans tous les pays temporels du monde, moi entre toutes je suis celle qui n'a pas de pays.

C'est Castre qui change de zone, si j'avais un pays, pensez-vous que l'on me verrait errer dans tous les pays du monde.

Homère avait un pays, Platon avait un pays.

Corneille avait un pays, Rembrandt avait un pays, Beethoven avait un pays.

CE U V R E S POSTHUMES

Et un pays local et un pays temporel.

(Jésus avail un pays. Et il n'est point venu sur toute la terre au hasard, mais il est venu sur toute la terre partant de la Judée ; et il n'est point venu dans tout le temps et dans l'éternité au hasard, mais il est venu dans tout le temps et dans l'éternité partant d'un certain point du temps).

Moi au contraire, mais moi on me donne tous les temps tant que j'en veux ; tous les temps temporels et tous les temps locaux ; toute l'histoire et toute la géographie. On sait assez que ça n'a pas d'importance. On me donne tout au hasard, parce qu'on sait bien que je ne prends jamais rien. On m'adonne tout le monde, parce qu'on sait bien que je ne saisis rien du monde. On le sait assez, que je ne suis pas dangereuse. Alors on me confie tous les pays. Mais on n'avait pas confié tous les pays à Homère et à Platon ; et on n'a pas confié tous les pays à Corneille, et à Rembrandt, et à Beethoven.

Eux ils étaient dangereux. Mais moi je suis insignilianle. On le sait de reste. Je ne suis qu'une petite fille. (Et à Jésus même en un certain sens on n'a pas confié tous les pays. Il était de quelque part, né en un certain temps, et on ne lui a pas donné tout le monde pêle-mêle. Et dit-elle sourdement on ne lui a pas même donné tout le monde).

Mais moi dit-elle amèrement je suis de ces personnes à qui on peut tout confier, à qui on peut tout donner. Cela n'est d'aucune conséquence. Je suis de

G L 1 0 ces personne? devant qui on peut tout dire. Je n'ai jamais compromis personne, hélas. On sait assez que je suis une innocente. On sait assez que je peux fréquenter tout le monde. Impunément. Pour eux. Impunément pour moi. On sait assez que je ne suis pas méchante. C'est le cas de dire, je n'ai jamais mangé personne. Ce sont les autres qui dévorent et qui ont dévoré.

On sait assez qu'on peut tout dire devant moi, ditelle. Vous savez certainement ce que les entants nomment un rapporteur. Monsieur, c'est vilain d'être rapporteur. Eh bien moi, je suis un rapporteur. Ou une rapporteuse. On sait assez que je rapporte. Mais je ne rapporte pas le millionième de ce qui se passe; et le millionième que je rapporte je n'y comprends rien.

En somme, dit-elle, je suis une espèce d'exposition universelle; où il y a tout : où il n'y a rien. Seulement les expositions universelles avaient deux avantages, dit-elle: le premier c'est qu'il n'y en a plus; le deuxième c'est qu'on les inaugurait au mois de mai et qu'on les bouclait au mois de novembre. Moi il y a longtemps qu'on m'a inaugurée, dit-elle, et on ne me boucle jamais. Je suis une espèce d'exposition universelle qui dure tout le temps. Ou si vous préférez les anciennes expositions universelles étaient comme des coupes transversales ; elles étaient des géographies, des histoires transversales. Et moi, je suis une longue exposition universelle longitudinale.

Mon innocence même, dit-elle, {mon innocence enfin

ŒUVRES POSTHUMES commence à me peser), est proprement cette innocence qu'il y avait dans la tumultueuse débauche enfantine des Expositions Universelles.

Troie (ou Ilion) était un pays, dit-elle. Troyes en Champagne est un pays. La venteuse Ithaque était un pays. Crète ou la Crète, Argos était un pays,

Argos Vava.it frotté du sang de la Chimère.

Athènes était un pays, dit-elle, Rome était un pays.

Jérusalem dit-elle était un pays, et la colline de Sion, et Bethléem, et Nazareth, et le pays de Judée.

Et Thèbes aux cent portes, et Thèbes aux sept portes, et le désert même était un pays.

Rouen est un pays, dit-elle, et Compiègne; Domremy est un pays : Orléans est un pays et le pays de Loire est un pays. '

Saint-Jean-de-Braye est un pays, dit-elle, et Combleux et Vomimbert et Boignv et Vennecy et Bou et Mardié. Et le faubourg- Bourgogne est un pays aussi, dit-elle.

Et Saint-Aignan aussi est un pays, dit-elle. La paroisse Saint-Aignan. Toute paroisse de France est un pays.

Paris est un pays et toute paroisse de Paris.

Et même tout arrondissement et tout quartier de Paris. Sainte-Geneviève est un pays. Et un beau. La rue Mouflètard est un pays. Le cinquième arrondissement est un pays. Le quartier de la Sorbonne est un pays. Mais ils ont fait de telle sorte, dit-elle, que la Sorbonne n'est pas un pays.

Et pourtant ça pouvait en faire un beau, venant de saint Louis, et, à ce que dit Hugo, de Charlemagne.

Versailles est un pays, dit-elle, et le siècle de Versailles ; Paris et les vingt siècles de Paris.

Il faut toujours en revenir là, dit-elle. Je donnerais Versailles, Paris et Saint-Denis. Les tours de Notre- Dame et V clocher d'mon pays. Un pays, c'est un pays qui a un clocher :

Le clocher de Corbeil ou de Château-Thierry.

Paris est un pays, parce qu'il a un clocher, qui est les tours de Notre-Dame, et qui est presque le plus beau clocher du monde. S'il n'y avait pas Chartres. Mais la tour qu'ils ont faite sur la Sorbonne, ils n'ont pas pu (ils n'ont pas voulu, les imbéciles), en faire un clocher.

Être d'un lieu, et en même temps d'un autre lieu ; être d'un lieu, et si je puis dire en même lieu être d'un autre lieu, voilà toute mon ambition, dit l'histoire. Vous voyez qu'elle est simple. (Toute mon ambition géographique). (Et par suite toute mon ambition historique). Être d'un temps et en même temps être d'un autre temps, voilà tout mon programme, dit-elle, vous voyez qu'il n'est pas compliqué.

En somme c'est toujours ceci : ne pas vieillir. Ne pas accepter le vieillissement. Le vieillissement est tout. Le vieillissement est dans tout. Vieillir c'est précisément devenir d'un autre temps, d'une autre généra-

ŒUVRES POSTHUMES tion. Mais il faut encore bien s'entendre sur le vieillissement, dit-elle. On croit savoir ce que c'est et on ne le sait pas du tout.

Vieillir ce n'est point être (devenu) d'une autre génération. Ce n'est point être passé dans la territoriale et dans la réserve de la territoriale. Ce n'est point être devenu d'un autre temps. Ce n'est point être d'une deuxième génération et ne plus être de la première. Ce n'est point être d'un deuxième temps et ne plus être du premier.

Vieillir c'est passer. C'est passer d'une génération à l'autre, d'un temps à l'autre. C'est passer de cette première génération à cette deuxième, de ce premier temps à ce deuxième. C'est devenir d'une autre génération, d'un autre temps; de cette première génération à cette deuxième, de ce premier temps à ce deuxième.

Vieillir ce n'est pas avoir change- d'âge ; c'est changer d'âge ou plutôt c'est avoir trop persévéré dans le même âge.

C'est pour cela qu'il faut bien faire attention, ditelle, à ce qui représente, à ce qui traduit pour nous le vieillissement, à ce qui l'exprime. Tout ce gigantesque échafaudage d'âge et de générations des Burgraves ne nous donne aucunement l'idée d'un vieillissement, de l'âge, de la vie, de cette sorte d'irrévocable, d'irréversible altération. Il a eu beau entasser des générations sur des générations, des bisaïeuls sur des trisaïeux, et Pélion sur Ossa, et des margraves par dessus des burgraves, (c'est le cas de le dire), et des landgraves par

G L 1 0 dessus des rhingraves, et des quadrisaïeuls par dessus des petits-fils : il ne donne nulle part cet effet de perspective profonde, d'irrécubable perspective, d'un mouvement en un sens ; il ne donne nulle part cet effet de recul, et de tout ce qu'il y a de sérieux et de grave. Et de pauvre; et de mélancolique. Et d'humain.

Pourquoi? Ce n'est pas seulement parce que c'est évidemment une espèce de gageure; théâtrale, romantique ; et évidemment un scandale voulu. Ce n'est pas seulement parce que c'est une espèce d'énorme amusement iscénique) pour lui, un décor, et par suite un parallèle, un réciproque amusement chez le spectateur. Non ce n'est pas seulement cela. Ce n'est pas seulement parce que c'est gigantesque et qu'on rigole, (on a bien tort dit-elle), (et même d'employer ce mot), et parce que c'est pour ainsi dire volontairement grotesque. Il y a plus que cela et le manque de l'effet ne vient pas de l'exagération seulement. Il vient de la méthode même. Si dans les Burgraves les cinq ou six ou sept générations ne donnent aucune idée de vieillissement, ce n'est pas seulement parce qu'elles sont cinq ou six ou sept, c'est parce que ces cinq ou six ou sept sont sur le même plan. Or le vieillissement est précisément une opération par laquelle on s'enfonce graduellement, par laquelle le même être s'enfonce graduellement dans le même point de perspective, dans une considération de plus en plus reculée du même âge.

Autrement dit les Burgraves, à ce point de vue, si

OEUVRES POSTHUMES je puis dire, dit-elle, sont chronologiques, chronographiques : ils ne sont pas humains.

C'est pour cela, dit-elle, c'est précisément pour cela qu'ils ne donnent aucune idée de vieillissement ; le vieillissement étant l'humain même.

Et ce n'est pas seulement ce manque évident de sérieux qu'il y a dans les Burgraves ; cette intention évidente, (ce besoin), de faire plus fort que tout ; plus fort que tout le monde ; d'en empiler ; d'en mettre par dessus la tête de tout le monde. Et non plus seulement d'épater mais d'abrutir totalement le bourgeois. En un mot ce n'est pas seulement parce ce que lui-même il avait tout le temps rigolé en les faisant.

Il faut aller à la méthode même. Il faut demander le secret de ce manque total d'effet à la méthode même. Et nous touchons ici même, en ce point, dit-elle, au principe même du vieillissement. Le vieillissement est essentiellement, dit-elle, une opération de retour, et de regret. De retour en soi-même, sur soi-même, sur son âge, ou plutôt sur l'âge antécédent en ce qu'il devient son âge, l'âge actuel.

C'est aussi pour cela, dit-elle, que rien n'est aussi grand et aussi beau que le regret ; et que les plus beaux poèmes sont des poèmes de regret.

Le vieillissement est essentiellement une opération de mémoire, dit-elle. Or c'est la mémoire qui fait toute la profondeur de l'homme. (Bergson, dit-elle, et Matière et Mémoire, et YEssai sur les données immédiates de La conscience, s'il est encore permis de les citer).

En ce sens, dit-elle, rien n'est aussi contraire et aussi étranger que la mémoire à l'histoire ; et rien n'est aussi contraire et aussi étranger que l'histoire à la mémoire. Et le vieillissement est avec la mémoire, et l'inscription est avec l'histoire.

Le vieillissement est essentiellement une opération par laquelle on manque d'histoire ; et l'inscription est essentiellement une opération par laquelle on manque de mémoire.

Que se passe-t-il en effet quand nous assistons aux Burgraves, c'est-à-dire quand nous les voyons jouer ou quand les lisant nous nous les jouons plus ou moins involontairement à nous-mêmes. Quand enfin on nous les représente ou quand nous nous les représentons. Pourquoi, comment l'auteur a-t-il aussi parfaitement obtenucerésultatcontraire, ce prodigieux manque de recul, d'être, de vieillissement. C'est qu'il a constamment fait de l'histoire, au lieu de faire de la mémoire, et fait de l'inscription, au lieu de faire du vieillissement.

Le vieillissement est essentiellement une opération par laquelle on manque de plan (au singulier), tout y étant reculé selon une infinité de plans réels. Qui sont les plans mêmes où l'événement s'est successivement ou plutôt continûment accompli.

Et cela est aussi vrai, dit-elle, sinon plus, d'une famille, d'une dynastie, (les Burgraves), d'une race, d'un peuple, d'une culture, (de la chrétienté), (même d'une institution), que d'un homme, d'un individu. Plus

Page 1