LE M ^' S T È H
Ces gens-là font le gros de Tarmée. Il faut aussi des
troupes. II ne suffît pas d'avoir des chefs qui marchent
en tête.
Ces gens-là partent fort honnêtement en croisade, au
moins une fois sur les deux, et font très honnêtement
la croisade.
Ils se battent très bien et se font tuer très proprement
et gagnent le royaume du ciel Tout comme un autre .
(Je veux dire comme un autre gagnerait le royaume du
ciel.
Ou je veux dire comme eux-mêmes ils gagneraient un
autre royaume, Un royaume de la terre.) C'est ce qu'il y a de plus
remarquable en eux.
Ils s'en vont les uns comme les autres, en troupe, les
uns derrière les autres.
Sans se presser, sans s'étonner, sans faire des grands
gestes, Très honnêtement, fort ordinairement.
Sans faire un éclat et ils finissent tout de même Par conquérir le royaume du ciel.
Ou encore ils gagnent le royaume du ciel comme on
gagne un royaume de la terre, Ils attaquent le royaume du ciel comme on attaque un
royaume de la terre, A main foi^te et cela ne réussit déjà pas si mal. Violenli
rapiunt.
Us vous font d'ailleurs tout cela fort honnêtement,
très communément, comme allant de soi.
Gomme si ce fût la chose la plus naturelle du monde. Seulement ces malheureux ne veulent pas avoir la
DES SAINTS INNOCENTS
lèpre. Ils trouvent sans cloute que ce n'est pas
propre. Ils aimeraient mieux autre chose. Les malheureux, les sots, s'ils voyaient la lèpre de
Tâme Et s'ils voyaient la saleté ou la propreté de Tâme. Mais voilà, ils se disent : Je n"ai qu'un corps (les sots,
ils oublient le principal, Ils oublient non pas seulement l'âme, mais le corps de
leur éternité.
Le corps de la résurrection des corps), Je n'ai qu'un corps, pensent-ils (ne pensant qu'à leur
corps terrestre) Si cette sale lèpre me prend, je suis perdu (Ils veulent dire que leur corps temporel est temporel-
lement perdu).
C'est une maladie qui prend toujours et qui ne rend
jamais.
C'est une pourriture sèche qui fait avancer toujours et
toujours Les bords des lèvres de ses affreuses plaies. Si je suis pris, je suis perdu.
Ça commence par un point, ça finit par tout le corps. Ça ne pardonne pas, quand c'est commencé c'est fini. C'est une maladie impossible à défaire.
Elle défait tout, ce qui est parti ne revient jamais plus.
Elle rompt tout. Ce corps que j'ai (et qu'ils aiment tant) tomberait en
poussière et en lambeaux Et en cette sale farine granuleuse et ne me reviendrait
jamais plus.
C'est une gangrène irrévocable et qui ne retourne
jamais en arrière.
Or ils y tiennent à leur corps. On dirait qu'ils croient
qu'ils n'ont que ça.
Ils savent pourtant bien qu'ils ont une âme. La vie est
l'union de l'âme et du corps, La mort est leur séparation. Mais leur corps leur paraîl Solide et bon vivant.
Ils ont l'impression que la lèpre anéantira tout leur
corps et qu'elle les tiendra jusqu'au bout (ils ne considèrent point qu'au bout de ce bout Commence le véritable commencement) Et alors ils aimeraient mieux avoir autre chose que hi
lèpre.
Je pense qu'ils aimeraient mieux attraper Lue maladie qui leur plairait. C'est toujours le même
système.
Ils veulent bien affronter les plus terribles épreuves Et m'ofîrir les plus redoutables exercices, Pourvu que ce soient eux qui les aient préalablement Choisis. Là-dessus les Pharisiens s'écrient et font des
éclats Et poussent des cris et font des mines et ces exécrables
Pharisiens Surtout prient disant : Seigneur nous vous rendons
grâces De ce que vous ne nous avez point fait semblables à
cet homme Qui a peur d'attraper la lèpre. Or moi je dis au contraire, dit Dieu, C'est moi qui dis : Ce n'est pas rien que d'attraper la
lèpre.
Je sais ce que c'est que la lèpre. C'est moi qui l'ai faite. Je la connais. Je dis: Ce n'est pas rieh que d'attraper
la lèpre.
DES SAINTS! N N O G E N T S Et je n'ai jamais dilque les épreuves et les exercices de
leur vie, l']t les maladies et les misères de leur vie, l'^t les détresses de leur vie ce n'était rien. J'ai toujours dit au contraire et j'ai toujours pensé Et j'ai toujours pesé que ce n'était pas rien. Et il faut bien croire qu'en elTet ce n'était pas rien Puisque mon fils a fait tant de miracles sur les malades Et puisque jai donné au roi de P'rance T)e toucher les écrouelles.
Les Pharisiens poussent des cris sur celui qui ne veut
pas attraper la lèpre.
Et ils sont scandalisés, ces vertueux.
iMais moi qui ne suis pas vertueux, Dit Dieu, Je ne pousse pas des cris et je ne suis pas scandalisé.
Je ne compte pas, je n'en retiens pas que ce Joinville
est trente fois au dessous de l'ordinaire. Mais j'en retiens, mais je compte au contraire Que c'est ce saint Louis qui est peu ordinaire, trente fois peu ordinaire, trente fois extraordinaire, trente fois au dessus de l'ordinaire.
Je ne compte pas, je n'en retiens pas Que Joinville est trente fois lâche.
L E M ^' S T K W E Mais au contraire j'en retiens et je compte Que c'est ce saint Louis qui est trente fois brave, 'l'rente fois brave au dessus de Tordinaire et plus que la mesure.
.le ne compte pas, je n"en retiens pas Que Joinville est trente fois plus bas. Mais au contraire j'en retiens et je compte Que c'est ce saint Louis qui est trente fois haut, Trente fois haut au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure.
.le ne compte pas, je n'en retiens pas
Que Joinville est trente fois petit.
Mais je sais seulement qu'il est homme.
Et au contraire j'en retiens et je compte,
Voici comme je compte,
Et c'est ainsi.
.l'en retiens et je compte que c'est ce saint Louis, roi de France,
Qui est trente fois yrand, trente fois au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure
Et qui est trente fois près de mon cœur et trente fois le frère de mon fds.
Les Pharisiens crient le haro sur celui qui ne veut pas attraper la lèpre.
DES SAINTS INNOCENTS Mais le saint ne crie pas le haro et il n'est pas scandalisé. Il connaît trop la nature de l'homme et l'infirmité de
l'homme et il est seulement profondément peiné.
Les Pharisiens crient le haro sur cet homme qui ne
veut pas attraper la lèpre.
Voyez au contraire comme le Saint lui parle doucement. Fermement mais doucement.
Et cette fermeté est d'autant plus sûre et me donne
d'autant plus de certitude et plus d'assurance et plus
de garantie qu'elle est plus douce.
Les cœurs des pécheurs ne se prennent point par
effraction.
Ils ne sont pas assez purs. Le seul royaume du ciel se prend par effraction.
Les Pharisiens courent sus à l'homme qui ne veut pas attraper la lèpre.
Voyez comme au contraire le Saint le reprend doucement.
Le Saint est envahi d'une peine affreuse à cette parole du pécheur.
Mais il absorbe, il dévore sa peine et la souffre luimême pour lui-même en lui-même.
Et voyez comme il reprend doucement le pécheur.
Or moi, dit Dieu, je suis du côté des saints et aullemenl
du côté des Pharisiens.
Aussi j'absorbe et je dévore ma peine et je la souffre
moi-même en moi-même pour moi-même, Et voyez comme je parle doucement au pécheur Et comme je reprends doucement le pécheur.
Fa quand les frères s'en furent partis,
1 II attend que les deux frères qu'il avait appelés,
Qu'il avait fait venir s'en soient partis. Il attend qu'ils
soient seuls. 11 ne veut pas Faire un semblant d'affront à un baron français), // m'appela tout seul, et me fit seoir à ses pieds et me
dit :
« Comment me dites-vous hier ce ?»
Et je lui disque encore lui disais-je.
Et je, qui onques ne lui mentis ;
Et je lui dis que encore lui disais-je ; en vérité, dit Dieu,
Cette franchise de Joinville, qui ose répétercela au roi,
Est précisément ce qui me g^arantit la franchise de saint Louis.
Cette franchise de péché de Joinville et de cette certaine impiété
Est justement ce qui me couvre, ce qui me garantit,
DES SAINTS INNOCENTS
Ce qui pour ainsi dire me contrebalance
La franchise de sainteté de saint Louis. Et ce qui me la vérifie.
Entendez-moi, dit Dieu, c'est la liberté de Joinville
Qui me couvre, qui me garantit la liberté de saint Louis.
C'est la g-raluité de Joinville
Qui me couvre, qui me garantit la g-ratuité, la grâce de saint Louis.
Entendez-moi c'est le péché de Joinville, ce bon chrétien,
Qui me couvre, qui me garanti l la sainteté même de saint Louis.
Je, qui onques ne lui inenlis, c'est parce que Joinville ne mentit jamais à saint Louis,
Même au risque de lui déplaire, même au risque de le contrarier et de lui faire une grande peine.
Que je suis sûr aussi et que je suis garanti
Que saint Louis ne me ment jamais.
Que son amour, que sa sainteté ne me ment pas,
Que ce n'est point un amour, une sainteté de convention,
De complaisance, imaginaire,
Mais que c'est un amour, une sainteté réelle,
l'^'anche, terrienne,
Teri'euse, une sainteté de race et de belle race,
Libre, gratuite.
Et il me dit : « Vous dîtes comme vif étourdi ;
(Rien de plus, comme vif étourdi, comme vif élourneau) ;
car vous devez savoir que nulle si laide lèpre nest comme d'être en péché mortel, pour ce que Vâme qui est en péché mortel est semblable au diable ; par quoi nulle si laide lèpre ne peut être.
« Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps ; mais quand Vhomme qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas ni nest certain que Hait eu en sa vie telle repentance que Dieu lui ait pardonné : par quoi grand peur doit avoir que cette lèpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre cœur à ce, pour Vamour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que tout méchef avint au corps, de lèpre et de toute maladie, que ce que le péché mortel vînt à Vàme de vous.
Quelle douceur, mon enfant, quelle fermeté dans la douceur, quelle douceur dans la fermeté.
L'une et l'autre ensemble liées indissolubles, l'une poussant l'autre, lune faisant valoir l'autre, lune soutenant l'autre, l'une nourrissant l'autre.
La douceur toute armée de fermeté, la fermeté toute armée de douceur.
L'une enfermée dans l'autre, l'autre enfermée dans l'une, comme un double noyau dans un double fruit
DES SAINTS I xN N 0 G E N T S
De fermeté.
Une douceur d'autant mieux garantie par la fermeté, une fermeté d'autant mieux garantie par la douceur.
L'une portant l'autre.
Car il n'est point de véritable douceur que fondée sur la fermeté,
Vêtue de fermeté.
Et il n'est point de véritable fermeté que vêtue de douceur.
Quelle douceur, quelle tendresse. Celui qui aime
Entre en la sujétion de celui qui est aimé.
Voilà comme il parle, lui le roi de France.
Il est vrai que c'est à un baron français.
Quel soin de ne point offenser.
De ne meurtrir aucunement, de ne point léser.
De ne point blesser.
De ne laisser aucune trace,
Aucun souvenir de blessure et de meurtrissure.
Quelle attention, quelle dilection.
Quel soin de ne pas donner même une apparence de
tort.
Quel soin de ne pas commettre la moindre offense. Lui le roi, parlant pour Dieu et pour lui-même Pour Dieu et pour le roi de France il parle humblement. Il parle comme un tremblant solliciteur. C'est qu'il tremble en effet et c'est qu'il sollicite. Il tremble que son fidèle Joinville ne fasse pas son
salut.
Va il demande à Joinville, il sollicite que le fidèle «Toi
ville Fasse son salut. Veuille bien faire son salut. Quelle
sollicitation. Il a soin de le prendre à part. Il attend
que les deux frères soient partis.
Quelle douceur, quel père parlerait plus doucement à
son fils.
Comment me dites-vous hier ce '/ Et je lui dis que encore lui disais-je. Et il me dit : Vous dites comme hastis musars ;
(comme hâtif musard, comme hâtif étourdi,
comme hâtif étourneau^ ; il feint presque de plaisanter, de commencer sur un Ion
assez plaisant, justement comme un qui a peur, l'récisément comme celui qui va entrer dans le piopos
le plus grave, Qui va causer, qui va traiter de l'intérêt le plus grave) ; (ainsi commencent les joutes les plus redoutables) ; Et le sérieux profond arrive tout aussitôt après. Entre incontinent dans le corps même et dans le texte
de cette plaisante, De cette redoutable entrée. Vous dites comme hktis
musars ; car vous devez savoir que nulle si laide lèpre nt'st comme d'être en péché mortel, pour ce que l'âme qui est en péché mortel est semblable
au diable :
par quoi nulle si laide lèpre ne peut être.
DES SAINTS INNOCENTS Et les paroles qui suivent ne sont point indignes, mon
enfant, des plus belles paroles des Évangiles, Des plus grandes paroles de Jésus dans les Évangiles.
Car en imitation de Jésus Il a été donné à des saints de pi'ononcer des paroles
non indignes De Jésus, des paroles de Jésus, Comme en imitation et en l'honneur de Jésus Il a été donné à des martyrs de subir une mort Non indigne de la mort de Jésus. Ainsi ces paroles qui
viennent Ne sont point indignes de la prédication de Jésus même. El bien est vrai que quand Vhomme meurt,
il est quéri de la lèpre du corps ; (comme c'est la même voix que dans les Évangiles,
mon enfant, la même profondeur, La même résonance de la même voix dans la même
profondeur) (c'est qu'aussi c'est la même sainteté. Jésus et les autres
saints. La même commune éternelle sainteté, La même communion des saints);
mais quand Vhomme qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas ni n est certain que il ait eu en sa vie telle
repentance que Dieu lui ait pardonné :
par quoi grand peur doit avoir que celte lèpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Mais les paroles qui
viennent, mon enfant.
Ne sont pas indignes du cœur des Évangiles, Des trois paraboles de l'Espérance.
Elles sont le reflet, elles sontlereport, ellessont le rappel Dans la même résonance et dans la même ligne
L E M Y S T 1> R E Des trois paraboles de l'Espérance. Ihi homme avait
deux fils. Un roi avait un baron.
Un roi avait un fidèle. Un roi avait un fils. Un roi avait
un féal. Et comme les trois paraboles de l'espérance Sont le cœur peut-être et sans doute et le couronnement
des Evangiles, Ainsi ces paroles de saint Louis qui viennent sont le
cœur peut-être et sans doute et le couronnement Non seulement de saint Louis et de la sainteté de saint
Louis.
Mais de toute sainteté peut-être après les Evangiles, De toute sainteté issue des Évangiles. Car elle est le
reflet, et le report, et le rappel De cette unique parabole de l'enfant qui était perdu.
Comme il s'abaisse, le roi de France.
Quelle chrétienne humiliation, quelle humiliation de
saint. Celui qui aime Entre dans la dépendance de celui qui est aimé. Quelle
noble humilité. Il ne commande pas, il demande. Il attend, il espère, il reprend doucement. Il prie. Quelle
humilité toute vêtue de noblesse.
Si vous prie, fit-il., tant comme je puis, que vous mettiez
i^otre cœur à ce, pour l'amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que tout méchef avînt au
corps, de lèpre et de toute maladie, que ce que le péché mortel vint à lame de vous.
DES SAINTS INNOCENTS
Quelle instance, quelle humble instance, quelle noble instance, quelle tendre instance.
Voilà comme le saint parle au pécheur
Pour son salut. Jésus même
N'a jamais été plus tendre au pécheur. C'est que le saint par lui-même sait
Ce que c'est que d'être homme et ce qu'est la faiblesse humaine
Et l'infirmité de l'homme
Et ce que c'est pour l'homme que la tentation
De sa propre faiblesse. CarVesprit est prompt, mais la, chair est faible.
Et moi, dit Dieu, qui suis du côté des saints et nullement du côté des Pharisiens,
Moi qui suis tout au bout du côté des saints
Moi aussi je sais quelle est la faiblesse et l'infirmité de l'homme (c'est moi qui l'ai fait),
Et je parle à Joinville comme saint Louis.
Gomment serais-je moins tendre que saint Louis. Comme
lui je tremble Pour leur salut. Comme lui je sollicite, hélas. Pour leur salut. Les Pharisiens veulent que les autres
soient parfaits.
Et ils exigent et ils réclament. Et ils ne parlent que de
cela. Mais moi je ne suis pas si exigeant. Parce que je sais ce que c'est que la perfection, je ne
leur en demande pas tant.
Parce que je suis parfait et il n'y a que moi qui est
parfait.
LE MYSTÈRE Je suis le Toul-Parfait. Aussi je suis moins difficile. Moins exigeant. Je suis le Saint des saints. Je sais ce que c'est. Je sais ce qu'il en coûte. Je sais ce que ça coûte, je sais ce que ça vaut. Les
Pharisiens veulent toujours de la perfection Pour les autres. Chez les autres.
Mais le saint qui veut de la perfection pour lui-même En lui-même Et qui cherche et qui peine dans le labeur et dans les
larmes Et qui obtient quelquefois quelque perfection. Le saint est moins difficile pour les autres. 11 est moins exigeant pour les autres. Il sait ce que c'est. Il est exigeant pour soi, difticile pour soi. C'est plus
difficile.
Les Pharisiens trouvent toujours les autres indignes et
tout le monde indigne.
Mais moi qui ne vaux peut-être pas ces hommes de
bien, dit Dieu, Je suis moins difficile, je trouve Que ce Joinville est homme et que c'est saint Louis qui
a trente fois vaincu, Trente fois surmonté, trente fois remonté, trente fois
surpassé la nature dé l'homme.
Je trouve que ce Joinville est commun, que c'est un bon
chrétien, un bon pécheur de l'espèce commune, Et que c'est ce saint Louis au contraire qui est trente
fois hors du commun, trente fois saint, trente fois
hors de l'espèce ordinaire.
DES SAINTS INNOCENTS Je trouve que ce Joinville n'est pas indigne et même
qu'il est digne, Et que c'est ce saint Louis qui est trente fois digne D'être mon fils dans mon cœur et d'appuyer son épaule Contre mon épaule.
D'ailleurs ce qu'il avait en en Egypte, dit Dieu,
Et ce qu'il attrapa en Tunisie,
Ce grand épuisement de tout son corps
Et cet incoercible
Flux de ventre dont il mourut
Ne valaient pas mieux que cette lèpre qu'il consentait
d'avoir.
Il n'y a point de maladie de bonne, dit Dieu. Je lésais,
c'est moi qui les ai faites.
C'est pour cela qu'il se fait tant de saints, et des plus
beaux, dans la maladie, Et des plus grands.
Et que tant de saints sortent de la maladie Naturellement comme du ventre de leur mère et que
tant de saintetés Sortent naturellement de la maladie les plus éclatantes,
les plus tendres, les plus chères, les plus lleurissantes
de toutes.
Et qu'il y a manière de tourner la maladie et la mort
par la maladie en martyre même.
Pour moi, dit Dieu, quand je vois,
97 innocents. — 7
LE MYSTÈRE
Quand je considère cette maladie qu'est réellement la lèpre,
Cette inexpiable maladie farineuse aux croûtes blanches,
Qui les défait morceau par morceau,
(Qui défait leur corps charnel),
Qu'un homme qui en a vu, réellement.
Qui a vu de la lèpre et des vrais lépreux
Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lèpre que de tomber en péché mortel,
C'est-à-dire dise réellement qu'il aimerait mieux attraper cette maladie-là que de me déplaire,
J'en suis saisi moi-même, dit Dieu, et je tremble d'admiration
Devant tant d'amour et je suis honteux
D'être tant aimé.
Mon fils qui les aimait tant, comme il avait raison de
les aimer. Qu'un homme, que ce roi qui n'a que ce
corps après tout (enfin ce corps sur terre et qui n'en aura jamais d'autre
sur terre) (et quand il en est dépouillé, — de quel
dépouillement, — c'est une fois pour toutes) Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la
lèpre que de tomber en péché mortel.
C'est-à-dire dise tranquillement qu'il aimerait mieux
attraper cette maladie-là que de me déplaire, Moi-même je n'en reviens pas, dit Dieu, qu'il y ait un
homme comme ce saint Louis, (et tant d'au très saints et tant d'autres martyrs) Kl je suis confondu d'être tant aimé.
Et il faut que ma grâce soit tellement grande.
Et éternellement je serai en reste avec eux Car dans mon paradis même ils m'aimeront éternellement autant.
Je demeure tremblant, dit Dieu, je demeure confondu
de cette preuve d'amour.
De tant de preuve d'amour et il n'y a que mon fils Qui n'est point en reste avec eux, car pour eux comme
eux il a souffert Un martyre d'homme.
Et il est mort pour eux comme ils sont morts pour lui.
Et qu'il y ait un homme qui ait dit cela non point
comme un propos.
Non point comme une lèpre de propos, De discours,
Mais réellement d'une lèpre réelle, De la lèpre non point d'une lèpre de parole, d'une lèpre
de récit, Mais d'une lèpre toute prête, toute proposée.
LE MYSTÈRE Et qu'il n'ait pas dit cela, cette sorte d'énormité, Avec un grand geste, avec éclat, Mais qu'il ait dit cela simplement, Gomme allant de soi, comme une chose ordinaire, Dans le texte même de son propos, dans le tissu ordinaire de sa vie, Cela c'est la fleur, dit Dieu, cette aisance, Et à cela je reconnais le Français, La race à qui tout est simple et commun et ordinaire, Cette race de toute gentillesse.
Et je reconnais ici la résonance et le i^ang du Français
Et je salue
Leur ordre propre.
Peuple à qui les plus grandes grandeurs
Sont ordinaires.
Je salue ici ta liberté, ta grâce,
Ta courtoisie.
Ta gracieuseté.
Ta gratitude.
Ta gratuité.
Demandez à ce père si le meilleur moment N'est pas quand ses fils commencent à l'aimer comme des hommes,
DES SAINTS INNOCENTS Lui-même comme un homme, librement, Gratuitement, j)eman(iez à ce père dont les enfants grandissent.
Demandez à ce père s'il n'y a point une heure secrète.
Un moment secret,
Et si ce n'est pas
Quand ses fils commencent à devenir des hommes,
Libres,
Et lui-même le traitent comme un homme,
Libre,
L'aiment comme un homme,
Libre,
Demandez à ce père dont les enfants grandissent.
Demandez à ce père s'il n'y a point une élection entre
toutes Et si ce n'est pas Quand la soumission précisément cesse et quand ses
fils devenus hommes L'aiment, (le traitent), pour ainsi dire en connaisseurs, D'homme à homme.
Librement,
Gratuitement. L'estiment ainsi.
Demandez à ce père s'il ne sait pas que rien ne vaut Un regard d'homme qui se croise avec un regard
d'homme.
Or je suis leur père, dit Dieu, et je connais la condition
de l'homme.
C'est moi qui l'ai faite.
Je ne leur en demande pas trop. Je ne demande que
leur cœur.
Quand j'ai le cœur, je trouve que c'est bien. Je ne suis
pas difficile.
Toutes les soumissions d'esclaves du monde ne valent
pas un beau regard d'homme libre.
Ou plutôt toutes les soumissions d'esclaves du monde
me répugnent et je donnerais tout Pour un beau regard d'homme libre.
Pour une belle obéissance et tendresse et dévotion
d'homme libre, Pour un regard de saint Louis, Et même pour un regard de Joinville, Car Joinville est moins saint mais il n'est pas moins
libre,
(Et il n'est pas moins chrétien).
Et il n'est pas moins gratuit.
DES SAINTS INNOCENTS Et mon fils est mort aussi pour Joinville. A cette liberté, à cette gratuité j'ai tout sacrifié, dit
Dieu, Ace goût que j'ai d'être aimé par des hommes libres, Librement, Gratuitement,
Par de vrais hommes, virils, adultes, fermes. Nobles, tendres, mais d'une tendresse ferme. Pour obtenir cette liberté, cette gratuité j'ai tout sacrifié, Pour créer cette liberté, cette gratuité, Pour faire jouer cette liberté, cette gratuité.
Pour lui apprendre la liberté.
Or je n'ai pas trop de toute ma Sagesse
Pour lui apprendre la liberté.
Je n'ai pas trop de toute la Sagesse de ma Providence.
Et de la duplicité même de ma Sagesse pour ce double enseignement.
Quelle mesureil faut quejegarde,etcomment la calculer.
Quel autre pourrait la calculer. Et comme il faut que je sois double
Et comme il faut que je compose prudemment ce doublement,
(\'oilà qui va encore scandaliser nos Pharisiens),
Comme il faut que je calcule prudemment cette duplicité même.
Quelle ne faut-il pas que soit ma prudence. Il faut créer, il faut enseigner cette liberté
LE MYSTÈRE
Sans exposeï' leur salut. Car si je les soutiens trop Ils n'apprennent jamais à nag-er.
Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment, Ils piquent du nez, ils boivent un mauvais bouillon, ils
plongent Et il ne faut pas qu'ils sombrent IJans cet océan de turpitudes.
.le suis leur père, dit Dieu, je suis roi. ma situation est
exactement la même, .le suis exactement comme ce roi, qui était je pense un
roi d'Ang-leterre, Qui ne voulut point envoyer de secours, aucune aide A son fils engagé dans une mauvaise bataille, Parce qu'il voulait que l'enfant Gagnât lui-même ses éperons de chevalier. Il faut qu'ils gagnent le ciel eux-mêmes et qu'ils fassent
eux-mêmes leur salut.
Tel est l'ordre, tel est le secret, tel est le mystère. Or
dans cet ordre, et dans ce secret, et dans ce mystère Nos Français sont avancés entre tous. Ils sont mes
témoins.
Préférés.
Ce sont eux qui marchent le plus tout seuls. Ce sont eux qui marchent le plus eux-mêmes. Entre tous ils sont libres et entre tous ils sont gratuits. Ils n'ont pas besoin qu'on leur explique vingt fois la
même chose.
Avant qu'on ait fini de parler, ils sont partis. Peuple intelligent.
Avant qu'on ait fini de parler, ils ont compris.
DES SAINTS INNOCENTS
Peuple laborieux,
Avant qu'on ait fini de parler, l'œuvre est faite.
Peuple militaire,
Avant qu'on ait fini de parler, la bataille est donnée.
Peuple soldat, dit Dieu, rien ne vaut le Français dans la bataille.
(Et ainsi rien ne vaut le Français dans la croisade).
Ils ne demandent pas toujours des ordres et ils ne demandent pas toujours des explications sur ce qu'il faut faire et sur ce qui va se passer.
ils trouvent tout d'eux-mêmes, ils inventent tout d'euxmêmes, à mesure qu'il faut.
ils savent tout tout seuls. On n'a pas besoin de leur envoyer des ordres à chaque instant.
Ils se débrouillent tout seuls. Ils comprennent tout seuls. En pleine bataille. Ils suivent l'événement.
Ils se modifient suivant l'événement. Ils se plient à l'événement. Ils se moulent sur l'événement. Ils guettent, ils devancent l'événement.
Ils se retournent, ils savent toujours ce qu'il faut faire sans aller demander au général.
Sans déranger le général. Or il y a toujours la bataille, dit Dieu,
11 y a toujours la croisade.
Et on est toujours loin du général.
LE MYSTERE
C'est embêtant, dit Dieu. Quand il n'y aura plus ces
Français, Il y a des choses que je fais, il n'y aura plus personne
pour les comprendre.
Peuple, les peuples de la terre te disent léger
Parce que tu es un peuple prompt.
Les peuples pharisiens te disent léger
Parce que tu es un peuple vite.
Tu es arrivé avant que les autres soient partis.
Mais moi je t'ai pesé, dit Dieu, et je ne t'ai point trouvé
léger.
0 peuple inventeur de la cathédrale, je ne t'ai point
trouvé léger en foi.
0 peuple inventeur de la croisade je ne t'ai point trouvé
léger en charité.
Quant à l'espérance, il vaut mieux ne pas en parler, il
n'y en a que pour eux.
Tels sont nos Français, dit Dieu. Ils ne sont pas sans
défauts. Il s'en faut. Ils ont même beaucoup de
défauts.
Ils ont plus de défauts que les autres. Mais avec tous leurs défauts je les aime encore mieux
que tous les autres avec censément moins de défauts. Je les aime comme ils sont. Il n'y a que moi, dit Dieu,
qui suis sans défauts. (Mon fils et moi. Un Dieu avait
un fils.
DES SAINT^^ INNOCENTS
Et comme créatures il n'y en a que trois qui aient été sans défauts.
Sans compter les anges.
Et c'est Adam et Eve avant le péché.
Et c'est la Vierge temporellement et éternellement.
Dans sa double éternité.
Et deux femmes seulement ont été pures étant charnelles.
ICt ont été charnelles étant pures.
Et c'est Eve et Marie.
Eve jusqu'au péché.
Marie éternellement.
Nos Français sont comme tout le monde, dit Dieu. Peu
de saints, beaucoup de pécheurs.
Un saint, trois pécheurs. Kt trente pécheurs. Et trois
cents pécheurs. Et plus.
Mais j'aime mieux un saint qui a des défauts qu'un
pécheur qui n'en a pas. Non, je veux dire : J'aime mieux un saint qui a des défauts qu'un neutre
qui n'en a pas.
rJe suis ainsi. Un homme avait deux fils.) Or ces Français, comme ils sont, ce sont mes meilleurs
serviteurs.
Ils ont été, ils seront toujours mes meilleurs soldats
dans la croisade.
Or il y aui'a toujours la croisade.
Enfin ils me plaisent. C'est tout dire. Ils ont du bon et
du mauvais.
Ils ont du pour et du contre. Je connais l'homme.
LE MYSTÈRE
.le sais trop ce qu'il faut demander à rhomme.
Et surtout ce qu'il ne faut pas lui demander. (Si quelqu'un le sait, c'est moi.
Depuis que l'ayant créé à mon image et à ma ressemblance.
Par le mystère de cette liberté ma créature
Je lui abandonnai dans mon royaume
Une part de mon g'ouvernement même.
Une part de mon invention.
11 faut le dire une part de ma création.
Il faut les prendre comme ils sont. Si quelqu'un le sait, c'est moi. Et aussi savez-vous
Combien une seule goutte de sang de Jésus
Pèse dans mes balances éternelles.
Que donc celui qui est né pour dormir, dorme. La, terre était informe et nue ; les ténèbres couvraient la face de V abîme; et V Esprit de Dieu était porté sur les eaux. Et ce ne fut qu'ensuite que j'ai créé la lumière. Or Dieu dit : Que la lumière soit : et la lumière fut.
Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière d'avec les ténèbres.
Il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit : et du soir et du matin se fit le premier jour.
Sera-t-il dit qu'il y aura des regards si éteints, des regards si pâlis
Que nulle étincelle ne les allumera plus.
Et qu'il y aura des voix si fanées, et des âmes si blettes
Que nul ressourcement ne les approfondira plus.
Et qu'il y aura des âmes si fanées
D'épreuves, de détresse,
De larmes, de prière, de travail,
DES SAINTS INNOCENTS Et d'avoir vu ce qu'elles ont vu. Et d'avoir souffert ce
qu'elles ont souffert.
Et d'avoir passé par où elles ont passé. Et de savoir ce
qu'elles savent.
Qu'ils en auront assez.
Pour éternellement assez et que tou( ce qu'ils demanderont c'est qu'on leur fiche la paix.
Dona eis, Domine, pacem,
El requiem aeternam. La paix et le repos éternel.
Parce qu'ils auront connu certaines histoires de la terre.
Et qu'ils ne voudront plus entendre de rien que d'un champ de repos.
Et de se coucher pour dormir.
Dormir, dormir enfin.
Et que tout ce qu'ils supporteront et que tout ce que je pourrai mettre
Et apporter
(Celui que je prends dans son sommeil de la terre est bien heureux, et c'est bon signe, mes enfants)
Comme le trop malade et le trop blessé ne supporte plus la vie et le remède et l'idée même de laguérison.
Mais seulement le baume sur la blessure.
Et n'a plus aucun goût pour la santé.
Ainsi sera-t-il dit que sur tant de blessures.
Ils ne supporteront que la fraîcheur du baume.
Comme un blessé fiévreux.
Et qu'ils n'auront (plus) aucun goût pour mon paradis
Et pour ma vie éternelle.
Et que tout ce que je pourrai mettre sur tant de blessures ;
Sur tant de cicatrices et sur tant de sacrifices ;
LE M Y S T È R E
VA sur l'amertume de tant de calices ; Et sur les ingratitudes de tant de malices ; Et sur les pointes d'épines de tant de cilices ; Et sur les écartèlements de tant de supplices ;
Et sur les éclaboussements de tant de sang ;
(J'ai pris le criminel accroupi sur son crime
Dit Dieu. Sera-t-il dit que sur tant de fatigues.
Et tant de navrements et de meurtres complices.
Sur tant d'hébétements et de vicissitudes.
Sur tant d'inquiétude et sur tant d'habitude.
Sur tant de solitude et de décrépitude.
Sur tant de lassitude et de sollicitude.
Sur tant d'ingratitude et d'inexactitude.
Sur tant d'incertitude et tant de solitude.
Et tant de servitude et de désuétude.
Et tant de platitude et sur tant d'amertume.
Et sur cette écume
De sang.
Et sur cette écume
De haine.
Et sur cette écume
D'ingratitude.
Et sur cette écume
D'amour.
Et sur tant de blessures sera-t-il dit. Que sur tant de blessures tout ce que je pourrai mettre. Et sur tant de flétrissures et sur tant de meurtrissures. Et sur tant d'éclaboussures et sur tant de morsures.
DES SAINTS INNOCENTS
Ce sera de faire descendre comme un baume du soir. Comme après la blessure d'un ardent midi la grande
tombée d'un beau soir d'été La lente descension d'une nuit éternelle.
0 nuit sera-t-il dit que je t'aurai créée la dei'nière. Et que mon Paradis et que ma Béatitude Ne sera qu'une g^rande nuit de clarté.
Une grande nuit éternelle
Et que le couronnement du jugement et le commencement du Paradis et de ma Béatitude sera Le coucher de soleil d'un éternel été.
Or il en serait ainsi, dit Dieu.
Et tout ce que je pourrais mettre sur les bords des
lèvres Des plaies des martyrs Ce serait le baume, et l'oubli, et la nuit. Et tout s'achèverait de lassitude, Cette énorme aventure, Comme après une ardente moisson La lente descension d'un grand soir d'été. S'il n'y avait pas ma petite espérance. C'est par ma petite espérance seule que l'éternité sera. Et que la Béatitude sera.
Et que le Paradis sera. Et le ciel et tout. Car elle seule, comme elle seule dans les jours de cette
terre D'une vieille veille fait jaillir un lendemain nouveau
LE MYSTÈRE
Ainsi elle seule des résidus du Jugemenl cl des ruines
et du débris du temps Fera jaillir une éternité neuve.
Je suis, dit Dieu, le Seigneur des vertus.
La Foi est la lampe du sanctuaire.
Qui brûle éternellement.
La Charité est ce grand beau feu de bois
Que vous allumez dans votre cheminée
Pour que mes enfants les pauvres viennent s'y chauffer
dans les soirs d'hiver.
Et autour de la Foi je vois tous mes fidèles luisemble agenouillés dans le même geste et dans la
même voix De la même prière.
Et autour de la Charité je vois tous mes pauvres '
Assis en rond autour de ce feu Et tendant leurs paumes à la chaleur du foyer. Mais mon espérance est la fleur et le fruit et la feuille
et la branche.
Et le rameau et le bourgeon et le germe et le bouton. Et elle est le bourgeon et le bouton de la fleur De l'éternité même.
O mon peuple français, dit Dieu, tu es le seul qui ne fasses point des contorsions.
DES SAINTS INNOCENTS Ni des contorsions de raideur, ni des contorsions de
mollesse.
Et dans ton péché même tu fais moins de contorsions Que les autres n'en font dans leurs exercices. Quand tu pries, agenouillé tu as le buste droit. I^]t les jambes bien jointes bien droites au ras du sol. Et les deux pieds bien joints.
Et les deux mains bien jointes bien appliquées bien
droites.
Et les deux regards des deux yeux bien parallèlement
montants droit au ciel.
0 seul peuple qui regardes en face.
Et qui regardes en face la fortune et Tépreuve Et le péché même.
Et qui moi-même me regardes en face.
Et quand tu es couché sur la pierre des tombeaux L'homme et la femme se tiennent bien droits lun à côté
de l'autre.
Sans raideur et sans aucune contorsion . Bien couchés droits l'un à côté de l'autre sans faute. Sans manque et sans erreur.
Bien pareils. Bien parallèlement.
tes mains jointes, les corps joints et séparés parallèles, es regards joints.
Les destinées jointes. Joints dans le jugement et dans
l'éternité. J Et le noble lévrier bien aux pieds.
Peuple, le seul qui pries et le seul qui pleures sans contorsion.
Le seul qui ne verses que des larmes décentes. /Et des larmes perpendiculaires.
113 innocents. — 8
LE MYSTÈRE
Le seul qui ne fasses monter que des prières décentes { Et des prières et des vœux perpendiculaires)
Dans toute famille, dit Dieu, il y a un dernier-né.
Et il est plus tendre.
Cette petite espérance qui sauterait à la corde dans les
processions.
Elle est dans la maison des vertus Comme était Benjamin dans la maison de Jacob.
Un homme avait douze fils. Comme les quarante-six livres de l'Ancien Testament marchent devant les quatre Évangiles et les Actes et les Épîtres et l'Apocalypse.
Qui ferme la marche.
Comme les quarante-six livres de l'Ancien Testament marchent devant les vingt-sept livres du Nouveau Testament.
Ayant posé leurs quarante-six tentes dans le désert.
Et comme Israël marche devant la chrétienté.
Et comme le bataillon des justes marche devant le bataillon des saints.
Et Adam devant Jésus-Christ
Qui est le deuxième Adam.
Ainsi devant toute histoire et devant toute similitude du Nouveau Testament
DES SAINTS INNOCENTS
Marche une histoire de l'Ancien Testament qui est sa
parallèle et qui est sa pareille. Un homme avait deux fils. Un homme avait douze fils.
Et ainsi devant toute sœur chrétienne S'avance une sœur juive qui est sa sœur aînée et qui
l'annonce et qui va devant.
Et qui a posé sa tente dans le désert. Et le puits de
Rébecca Avait été creusé avant le puits de la Samaritaine. Or entre toutes une histoire a planté sa tente. Et avant l'histoire de l'homme qui avait deux fils Mon enfant c'est l'histoire de l'homme qui avait douze
fils.
Et comme était Benjamin dans la famille de cet homme, Ainsi est mon Espérance dans la famille des vertus. Parmi les trois Théologales et parmi les quatre Cardinales.
Sans compter toutes les autres et notamment parmi
celles, Parmi les sept qui s'opposent directement aux Capitaux. Et avant le fils qui fut retrouvé gardien de cochons, Marche le fils qui fut retrouvé roi, Je veux dire ministre du roi et réellement gouverneur
du royaume.
Ministre du Pharaon et gouverneur du royaume d'Egypte. — Je suis Joseph, votre frère. Quel Juif, quel chrétien N'a pleuré à cette retrouvaille. Israël aimait Joseph
plus que tous ses autres enfants, parce quil l'avait eu
étant déjà vieux ^
Jeannette
Et il lui avait fait faire une robe de plusieurs couleurs.
LE M Y S T ERE
// Hrrii\% aussi que Joseph rapport;! k ses frères un songe quil avait eu, rjui fut la semence d'une plus grande haine.
Jeannette
Car il leur dit :
Madame Gervaise
Quel cœur juif, quel cœur chrétien n'a tressailli au lil de cette histoire. Quel cœur juif, quel cœur chrétien n'a tressailli à cette retrouvaiUe.
Jeannette
Car il leur dit : Écoutez le songe que j'ai eu.
Madame Gervaise
Juif, chrétien, qui n'a pleuré à cette reconnaissance.
Jeannette
// nie semblait c/ue je liais avec vous des gerbes dans le champ; que ma gerbe se leva et se tint debout; et que les vôtres étant autour de la mienne, Vadnraient.
adame uervaise
Ses frères lui répondirent : Est-ce que vous serez notre Boi, et que nous serons soumis à votre puissance ? Ces songes et ces entretiens allumèrent donc encore davantage Venvie et la haine qu'ils avaient contre lui.
// est encore un autre songe quil raconta à ses frères en leur disant : J'ai cru voir en songe que le soleil el la lune, et onze étoiles ni adoraient.
Madame Gervaise
Lorsqu'il eut rapporté ce songe à son père et à ses frères, son père lui en fit réprimande, et lui dit: Que voudrait dire ce songe que vous avez eu ? Est-ce que votre mère, vos frères et moi nous vous adorerons sur la terre ?
Jeannette
Ainsi ses frères étaient transportés d'envie contre lui : mais le père considérait tout ceci dans le silence.
Madame Gervaise
// arriva alors que les frères de Joseph s'arrêtèrent it Sichem où ils faisaient paître les troupeaux de leur père.
Jeannette
Et Israël dit à Joseph : Vos frères font paître nos brebis dans le pays de Sichem. Venez, et je vous enverrai vers eux.
Madame Gervaise
{Je suis tout prêt, lui dit Joseph). — Allez, et voyez si vos frères se portent bien, et si les troupeaux sont en
LE M ^ S T 1> R E bon état; et vous me rapporterez ce qui se passe. — Ayant (donc) été envoyé de la vallée d Héhron, il vint à Sichem ;
et un homme l'ayant trouvé errant dans un champ, lui demanda ce qu'il cherchait.
Mad.^
AME UERVAISE
// lui répondit : Je cherche mes frères ; je vous prie de me dire où ils font paître leurs troupeaux.
Jeannette
Cet homme lui répondit : Ils se sont retirés de ce lieu ; et f ai entendu qu'ils se disaient: Allons vers Dothaïn. Joseph alla donc après ses frères ; et illes trouva dans [la plaine de) Dothaïn.
Madame Gervaise
Lorsqu'ils Veurent aperçu de loin, avant qu'il se jût approché d'eux, ils résolurent de le tuer;
Jeannette
Et ils se disaient l'un à l'autre : Voici notre songeur qui vient.
Madame Gervaise
Allons, tuons-le, et le jetions dans cette vieille citerne : nous dirons quunehéte sauvage l'a dévoré; et après cela on verra à quoi ses songes lui auront servi.
DES SAINTS INNOCENTS
Buben les ayant entendu parler ainsi, tâchait de le tirer d'entre leurs mains, et il disait:
Madame Gervaise
Ne le tuez point, et ne répandez point son sang, mais jettez-le dans cette citerne qui est dans le désert, et conservez vos mains pures.
Jeannette
comme donnant un renseignement, pour qu'on n'aille point s'égarer :
// disait ceci dans le dessein de le tirer de leurs mains, et de le rendre à son père.
ADAME IjERVAISE
Aussitôt donc qu'il fut arrivé près de ses frères, ils lui ôtèrent sa robe de plusieurs couleurs qui le couvrait jusqu'en bas ;
Jeannette
Et ils le j citèrent dans cette vieille citerne qui était sans eau.
Madame Gervaise
S'étant ensuite assis pour manger, ils virent des Ismaélites qui passaient, et qui venant de Galaad portaient sur leurs chameaux des parfums, de la résine et de la myrrhe,...
Déjà l'or, déjà l'encens, déjà la myrrhe.
Madame Ger\aise
...et s'en allaient en Egypte.
Jeannette
Et ce fut la première fuite en Egypte.
Madame Gervaise
Alors Juda dit à ses frères : Que nous servira d'avoir tué notre frère, et d'avoir caché sa mort ?
Il vaut mieux le vendre...
Jeannette
// vaut mieux le vendre à ces Ismaélites, et ne point souiller nos mains ; car il est notre frère et notre chair.
comme condescendant :
Ses frères consentirent à ce quil disait :
Madame Gervaise
L'ayant donc tiré de la citerne, et voyant ces marchands Madianiles qui passaient, ils le vendirent vingt pièces d'argent aux hmaëlites, qui le menèrent en Egypte.
Jeannette
Ils le vendirent vingt pièces d'argent. Un autre, Un autre fut vendu.
Madame Geuvaisi:
Un autre fut envoyé vers ses frères, pour savoir comment les brebis se portaient. Un autre fut dépouillé de sa robe et jeté dans cette vieille citerne qui était sans eau. Un autre fut vendu.
Jeannette
Un autre fut emmené en Egypte, dans la même, dans une autre Egypte. Un autre fut vendu.
Madame Gervaise
C'est une figure, mon enfant. C'est une histoire unique et elle fut jouée deux fois. Une fois en juiverie, une fois en chrétiennerie. Et pour celui qui regarde les deux fois se voient en transparence Tune sur l'autre .
Jeannette
Un autre fut lié, un autre fut vendu.
Madame Gekvaise
Un autre fut vendu esclave.
Jeannette
Un autre aussi fut retrouvé. Un autre aussi fut reconnu. Un autre aussi se dévoila. Je suis Jésus^ voire frère.
Madame Gervaise
Un autre se manifesta dans sa gloire, et dans le ministère et dans le gouvernement du royaume.
LE M V S T E R E
Dans le gouvernement d'une Egypte éternelle. Ruben étant retourné à la citerne, et n'y ayant point trouvé l'enfant.
Madame Gervaise
Un autre a rompu le sceau de son secret. Un autre est apparu dans sa gloire. Un autre est apparu à la droite. Un autre est apparu dans le gouvernement. Un autre est apparu sur les degrés du trône. Un autre est apparu dans son ascension.
Jeannette
Et c'était Jésus notre frère. Je suis Jésus,
Je suis Jésus votre frère.
Et nous autres nous sommes ces gerbes et ces onze étoiles.
Un homme avait douze fils. Et nous autres nous sommes ces frères ingrats,
les onze ou enfin les dix ou enfin les neuf mauvais fils de Jacob. Ruben étant retourné à la citerne, et ny ayant point retrouvé l'enfant.
ADAME ItERVAISE
déchira ses vêlements, et vint dire à ses frères ; L'enfant ne paraît plus, et que deviendrai-je ?
Après cela ils prirent la robe...
Jeannette Une autre robe fut ravie. Après cela ils prirent la robe
DES SAINTS INNOCENTS de Joseph, et Vayant trempée dans le sang d''un chevreau qu'ils avaient tué,
Madame Gervaise
ils renvoyèrent au père, lui faisant dire par ceux qui la lui portaient: Voici une robe que nous avons trouvée, voyez si cest celle de votre fils, ou non.
Jeannette
Le père Vayanl reconnue, dit : C'est la robe de mon fils, une héte cruelle Va dévoré, une bêle a dévoré Joseph.
ADAME LrERVAISE
Et ayant déchiré ses vêtements, il se couvrit d'un cilice, pleurant son fils fort longtemps.
Jeannette
Alors tous ses enfants s'assemblèrent, pour tâcher de soulager leur père dans sa douleur : mais il ne voulut point recevoir de consolation, et il dit : Je pleurerai toujours jusqu'à ce que je descende avec mon fils au fond de la terre. Ainsi il continua toujours de pleurer.
Madame Gervaise
Cependant les Madianiies vendirent Joseph en Egypte.
Un homme avait douze fils. Or celui qu'il aimait plus que tous les autres [Israël aimait Joseph plus que
L K M \ S 1' È H K tous ses autres enfants, parce quil lavAiL eu étant déjà vieux, et il lui avait fait faire une robe de plusieurs couleurs) celui-là même était esclave en Kgypte et il croyait qu'il était mort.
Or c'est pour cela même quil eut plus tard cette grande joie.
Qu'il ne pouvait pas en avoir autrement.
Jeannette
...et je n aurai au-dessus de vous que le Iràne et la qualité de Roi.
Madame Gervaise
Pharaon dit encore à Joseph : Je vous établis aujourd'hui pour commander à toute l'Egypte.
Jeannette
Ensemble il ôtason anneau de sa main et le mit en celle de Joseph ' il le fit revêtir d'une robe de fin lin, et lui mit au cou un collier d'or.
Madame Gervaise
// le fil monter sur Vun de ses chars, qui était le second après le sien, et fil crier par un Héraut, que tout le monde fléchit le genou devant lui, et que tous reconnussent qu'il avait été établi pour commander à toute r Egypte.
DES SAINTS INNOCENTS
Jeannette
Le Roi dit encore à Joseph : Je suis Pharaon ; nul ne remuera ni le pied ni la main dans toute l'Egypte que par votre commandement.
A.DAME UERVAISE
// changea aussi son nom, et il l'appela en langue Egyptienne...
Jeannette ...le Sauveur du Monde.
Madame Gervaise
Les sept années de fertilité vinrent donc ; et le blé ayant été mis en gerbes, fut serré ensuite dans les greniers de V Egypte.
Jeannette
Trente et trois années de fertilité vinrent donc ; et le blé ayant été mis en gerbes, fut serré ensuite dans les greniers d'une Egypte éternelle.
Madame Gervaise
On mit aussi en réserve dans toutes les villes cette grande abondance de grains.
Jeannette
On mit aussi en réserve dans tout le ciel cette grande abondance de grâces.
Car il y eut si grande quantité de froment, quelle égalait le sable de la mer, et quelle ne pouvait pas même se mesurer.
Jeannette
Car il y eut une si grande quantité de grâces, qu'elle égalait le sable de la mer, et qu'elle ne pouvait pas même se mesurer.
Madame Gervaise Ces sept années...
Jeannette
Il avait lié les sacs de blé pour les greniers à blé. Un
autre Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers à
grâces.
Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers du ciel. Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers Éternels.
Madame Gervaise Ces sept années . . .
DES SAINTS INNOCENTS
Jeannette
Dans les sept années grasses il avait lié les sacs de
blé pour les greniei's à blé du pays D'Egypte. Un autre
Dans les trente-trois années grasses un autre Lia les sacs de vertus, les sacs de mérites, les sacs de
grâces Pour les greniers à blé du pays éternel.
Madame Gervaisb
Ces sept années de fertilité d'Egypte étant donc passées.
Jeannette
Ces trente-trois années de fertilité du cœur étant donc passées,
Madame Gervaisb
Les sept années de stérilité vinrent ensuite, selon la prédiction de Joseph :
Jeannette
Les innombrables années de la stérilité du cœur
Vinrent ensuite.
Selon la prédiction de Jésus :
Madame Gervaisb Une grande famine survint dans tout le monde ;
Jeannette
Une grande famine survint dans tout le monde ;
Madame Gervaise
Mais il y avait du blé dans toute l'Egypte.
Jeannette
Mais il y a du blé dans toute cette Kfi'ypte Éternelle.
Le peuple étant pressé à la famine, cria a Pharaon, et lui demanda de quoi vivre.
Jeannette Et aujourd'hui.
Et à présent c'est nous ce peuple qui est pressé de la
famine.
Et nous crions vers Dieu, Lui demandant de quoi vivre.
ADAME UERVAISE
Mais il leur dit : Allez trouver Joseph, Et faites tout ce quil vous dira.