LE MYSTÈRE DE LA CHARITE DE JEANNE D'ARC
Jeannette continue de Hier : puis elle se lève ; se tourne vers l'église ; dit le signe de la croix sans le taire :
Jeannette
Au nom du Père ; et du Fi ; et du Saint-Esprit; Ainsi soit-il.
Notre Père qui êtes aux cieux ; que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour ; pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; ne nous laissez pas succomber à la tentation ; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.
Je vous salue Marie, pleine de grâce; le Seigneur esl avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes ; el Jésus le fruit de vos entrailles est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il.
Saint Jean, mon patron; sainte Jeanne, ma patronne ; prie/ pour nous ; priez pour nous.
Au nom du Père ; et du Fi ; et du Saint-Esprit ; Ainsi soit-il.
Notre père, notre père qui êtes aux cieux, de combien il s'en faut que votre nom soit sanctifié ; de combien il s'en faut que votre règne arrive.
Notre père, notre père qui êtes au royaume des cieux, de combien il s'en faut que votre règne arrive au royaume de la terre.
Notre père, notre père qui êtes au royaume des cieux, de combien il s'en faut que votre règne arrive au royaume de France.
Notre père, notre père qui êtes aux cieux, de combien il s'en faut que votre volonté soit faite ; de combien il s'en faut que nous ayons notre pain de chaque jour.
De combien il s'en faut que nous pardonnions nos
DE LA C H A H I T É
offenses ; et que nous ne succombions pas à la tentalion : et que nous «oyons délivrés du mal. Ainsi soit-il.
0 mon Dieu si on voyait seulement le commencement de votre règne. Si on voyait seulement se lever le soleil de votre règne. Mais rien, jamais rien. Vous nous avez envové votre Fils, que vous aimiez tant, votre Fils est venu, qui a tant soulîert, et il est mort, et rien, jamais rien. Si on voyait poindre seulement le jour de votre règne. Et vous avez envoyé vos saints, vous les avez appelés chacun parleur nom, vos autres fils les saints, et vos filles les saintes, et vos saints sont venus, et vos saintes sont venues, et rien, jamais rien. Des années ont passé, tant d'années que je n'en sais pas le nombre; des siècles d'années ont passé ; quatorze siècles de chrétienté, hélas, depuis la naissance, et la mort, et la prédication. Et rien, rien, jamais rien. Et ce qui règne sur la face de la terre, rien, rien, ce n'est rien que la perdition. Quatorze siècles (furent-ils de chrétienté), quatorze siècles depuis le rachat de nos âmes. Et rien, jamais rien, le règne de la terre n est rien que le règne de la perdition, le royaume de la terre n'est rien que le royaume de la perdition. Vous nous avez envoyé votre Fils et les autres saints. Et rien ne coule sur la face de la terre, qu'un flot d'ingratitude et de perdition. Mon Dieu, mon Dieu, faudra-l-il que votre Fils soit mort en vain. Il serait venu ; et cela ne servirait de rien. C'est pire que jamais. Seulement si on voyait seulement se
LE MYSTÈRE
lever le soleil de votre justice. Mais on dirait, mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi, on dirait que votre règne s'en va. Jamais on n'a tant blasphémé votre nom. Jamais on n'a tant méprisé votre volonté. Jamais on n'a tant désobéi. Jamais notre pain ne nous a tant manqué ; et s'il ne manquait qu'à nous, mon Dieu, s'il ne manquait qu'à nous ; et s'il n'y avait que le pain du corps qui nous manquait, le pain de maïs, le pain de seigle et de blé ; mais un autre pain nous manque ; le pain de la nourriture de nos âmes ; et nous sommes affamés d'une autre faim ; de la seule faim qui laisse dans le ventre un creux impérissable. Un autre pain nous manque. Et au lieu que ce soit le règne de votre charité, le seul règne qui règne sur la face de la terre, de votre terre, de la terre votre création, au lieu que ce soit le règne du royaume de votre charité, le seul règne qui règne, c'est le règne du royaume impérissable, du péché. Encore si l'on voyait le commencement de vos saints, si l'on voyait poindre le commencement du règne de vos saints. Mais qu'est-ce qu'on a fait, mon Dieu, qu'est-ce qu'on a fait de votre créature, qu'est-ce qu'on a fait de votre création ? Jamais il n'a été fait tant d'offenses ; et jamais tant d'offenses ne sont mortes impardonnées. Jamais le chrétien n'a fait tant d'offense au chrétien, et jamais à vous, mon Dieu, jamais l'homme ne vous a fait tant d'offense. Et jamais tant d'offense n'est morte impardonnée. Sera-t-il dit que vous nous aurez envoyé en vain votre Fils, et que votre Fils aura souffert en vain, et qu'il sera mort. Et faudra-t-ilque ce soit en vain qu'il se sacrifie et que nous le sacrifions tous les jours. Sera-ce en vain qu'une croix a été dressée un jour et que nous autres nous la redressons tous les
DE LA CHARITÉ
jours. Qu'est-ce qu'on a l'ait du peuple chrétien, mon Dieu, de votre peuple. Et ce ne sont plus seulement les tentations qui nous assiègent, mais ce sont les tentations qui triomphent ; et ce sont les tentations qui régnent ; et c'est le règne de la tentation ; et le règne des royaumes de la terre est tombé tout entier au règne du royaume de la tentation ; et les mauvais succombent à la tentation du mal, de faire du mal ; de faire du mal aux autres ; et pardonnez-moi, mon Dieu, de vous faire du mal à vous ; mais les bons, ceux qui étaient bons, succombent à une tentation infiniment pire : à la tentation de croire qu'ils sont abandonnés de vous. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, mon Dieu délivrez-nous du mal, délivrez-nous du mal. S'il n'y a pas eu encore assez de saintes et assez de saints, envoyez-nous en d'autres, envoyez-nous en autant qu'il en faudra ; envoyez-nous en tant que l'ennemi se lasse. Nous les suivrons, mon Dieu. Nous ferons tout ce que vous voudrez. Nous ferons tout ce qu'ils voudront. Nous ferons tout ce qu'ils nous diront de votre part. Nous sommes vos fidèles, envoyeznous vos saints ; nous sommes vos brebis, envoyez-nous vos bergers ; nous sommes le troupeau, envoyez-nous les pasteurs. Nous sommes des bons chrétiens, vous savez que nous sommes des bons chrétiens. Alors comment que ça se fait que tant de bons chrétiens ne fassent pas une bonne chrétienté. Il faut qu'il y ait quelque chose qui ne marche pas. Si vous nous envoyiez, si seulement vous vouliez nous envoyer l'une de vos saintes. Il yen a bien encore. On dit qu'il y en a. On en voit. On en sait. On en connaît. Mais on ne sait pas comment que ça se fait. Il y a des saintes, il y a de la sainteté, et ça ne marche pas tout de même. Il y a quelque chose qui ne marche
LE MYSTÈRE
pas. 11 y a des saintes, il y a de la sainteté et jamais le règne du royaume delà perdition n'avait autant dominé sur la face de la terre. Il faudrait peut-être autre chose, mon Dieu, vous savez tout. Vous savez ce qui nous manque. Il nous faudrait peut-être quelque chose de nouveau, quelque chose qu'on n'aurait encore jamais vu. Quelque chose qu'on n'aurait encore jamais fait. Mais qui oserait dire, mon Dieu, qu'il puisse encore y avoir du nouveau après quatorze siècles de chrétienté, après tant de saintes et tant de saints, après tous vos martyrs, après la passion et la mort de votre Fils.
Elle se rassied et recommence à filer.
Enfin ce qu'il nous faudrait, mon Dieu, il faudrait nous envoyer une sainte... qui réussisse.
Une voix monte de la vallée, vient, s'approche. C'est Hauviette qui vient. Elle monte du bourg par le sentier. Elle chaule :
Les Anglais n'auront pas La tour de Saint-Nique Nique Les Anglais n'auront pas La Tour de Saint-Nicolas.
Jeannette
Mon Dieu, mon Dieu, nous serons bien sages, nous serons bien soumis, nous serons bien obéissants. Nous serons bien fidèles.
Mon Dieu, mon Dieu, nous sommes vos enfants, nous sommes vos enfants.
Hauviette apparaît venant.
DE LA C II A R I T Ê
Jeannette
Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce qu'on a fait de votre peuple.
Entre Haiviette. Elle commence toute chantante, comme si ses paroles ne fussent que la suite naturelle de sa chanson, et ne redescend que par degrés à son propos ordinaire.
Hauviette
— Bonjour, Jeannette.
Jeannette
— Bonjour, Hauviette.
Un silence.
Hauviette
— Tu faisais ta prière?
Jeannette Un assez long silence.
— Je faisais ma prière. Il y a tant de manque. Il y a tant à demander.
H ACVIETTE
— Le bon Dieu sait bien ce qu'il nous faut, le bon Dieu sait bien ce qui nous manque.
Puis toujours comme bavardant :
Tu faisais ta prière. Ne t'en excuse pas. Ne t'en défends pas. Je ne te le reproche pas. Tu n'as pas besoin de t'en défendre. Il n'y a pas de mal à ça. Tu n'as pas besoin d'avoir honte.
Jeannette Un silence.
— Je faisais ma prière. Toi aussi, Hauviette, tu fais ta prière.
Hauviette
— Moi je suis bonne chrétienne comme tout le monde, je fais ma prière comme tout le monde, je suis bonne paroissienne comme tout le monde. Hein, je fais ma prière tous les matins et tous les soirs, mon Notre Père et mon Je vous salue Marie, pour commencer et pour finir ma journée. Ht puis ça m'emplit ma journée ; hein ça suffit pour m'emplir toute ma journée, pour me faire tenir ma journée ; ça me tient le cœur toute la journée. Ça me fait passer toute ma journée. Je suis une bonne chrétienne. On fait ses deux prières comme on fait ses trois repas. C'est aussi naturel. C'est la même chose. C'est ça qui fait la journée. On ne mange pas toute la journée. On ne fait pas sa prière toute la journée. Je suis une bonne paroissienne. Je fais aussi ma prière à Y Angélus du matin et kï Angélus du soir, quand même que je ferais n'importe quoi, je m'arrête de le faire, naturellement, pour répondre à la cloche. Je suis une bonne paroisienne de la paroisse de Domremy. Je vais au catéchisme comme tout le monde. Et le dimanche je vais au bourg à la messe
DE LA CHARITÉ el à l'église comme tout le monde. Seulement, voilà, moi, il ne faut pas que le dimanche ressemble aux jours de la semaine et que les jours de la semaine ressemblent au dimanche. Et que les heures de la prière ressemblent aux autres heures de la journée et les autres heures de la journée aux heures de la prière. Sans ça, alors, autrement, c'est comme si il (n')y avait pas de dimanche. Dans la semaine. Et pas d'heures de la prière. Dans la journée. Alors c'est pas la peine d'avoir un dimanche. Il ne faut pas travailler le dimanche. Mais alors il faut travailler (dans) la semaine. Il y a un jour pour le bon Dieu, et les autres jours c'est pour travailler. Travailler, c'est prier. Je vais au catéchisme le dimanche matin avant la messe. 11 y a temps pour tout. A chaque heure suffit sa peine. Et son travail. Chaque chose en son temps. Travailler, prier, c'est tout naturel, ça, ça se fait tout seul.
Il faut que le dimanche ressorte dans la semaine et que V Angélus et l'heure de la prière sorte dans la journée.
Oui Jeannette, ma belle, je fais ma prière, mais toi lu ne sors pas de la faire, tu la fais tout le temps, tu n'en sors pas, tu la fais à toutes les croix du chemin, l'église ne te suffit pas. Jamais les croix des chemins n'avaient tant servi...
Jeannette
— Hauviette, Hauviette...
Hauviette
— Ne te fâche pas, ma belle. Jamais les croix des chemins n'avaient tant servi...
LE MYSTÈRE
Jeannette
— Hélas hélas une croix un jour a servi, une vraie croix, en bois, sur une montagne, a servi une fois... quelle fois.
Hauviette
— Tu vois, tu vois. Ce que nous savons, nous autres, lu le vois. Ce qu'on nous apprend, nous autres, tu le vois. Le catéchisme, tout le catéchisme, et l'église, et la messe, tu ne le sais pas, tu le vois, et ta pièce tu ne la fais pas, tu ne la fais pas seulement, tu la vois. Pour toi il n'y a pas de semaines. Et il n'y a pas de jours. Il n'y a pas de jours dans la semaine ; et pas d'heures dans la journée. Toutes les heures te sonnent comme la cloche de Y Angélus. Tous les jours sont des dimanches et plus que des dimanches et les dimanches plus que des dimanches et que le dimanche de Noël et que le dimanche de Pâques et la messe plus que la messe...
Jeannette
— Il n'y a rien de plus que la messe.
Hauviette
— Je suis une bonne paroissienne de la paroisse de Domremy en Lorraine, dans ma Lorraine de chrétienté. Voilà. C'est tout. Mais toi jamais les croix de ces paysci n'avaient autant servi depuis qu'elles étaient venues au monde, jamais les croix de pierre n'avaient autant servi, jamais les croix de chrétienté en par ici, les croix de ces pays-ci de chrétienté n'avaient reçu autant de
DE LA CHARITÉ
prières, depuis tout le temps qu'elles étaient venues au monde, que depuis treize ans et demi que toi tu es venue au monde. Voilà ce que je sais. Et la croix qui est à la croisée du chemin de Maxey.
Jeannette
— Hélas, hélas, c'est que c'est le chemin qui mène aux ennemis, le chemin du bourg ennemi. Gomment des chrétiens peuvent-ils être ennemis, enfants du même Dieu, frères de Jésus.
Tous frères de Jésus.
Hauviette
— Tellement que tu as honte...
Jeannette
— Hauviette, Hauviette...
Hauviette
— Tellement que tu as honte, d'être toujours en prière, et que tu te caches. Tu dis le signe de la croix, au lieu de le faire, au commencement et à la fin de tes prières, pour qu'on ne te voie pas, parce que tu le ferais tout le temps.
Jeannette
— Hélas.
Hauviette
— Tu veux être comme les autres. Tu veux être comme tout le monde. Tu ne veux pas te faire remarquer. Tu as beau faire. Tu n'y arriveras jamais.
LE MYSTÈRE
— Je suis une bergère comme tout le monde, je suis une chrétienne comme tout le monde, je suis une paroissienne comme tout le monde.
Je suis votre amie comme vous.
Hal VIETTE
— Tu auras beau faire, tu auras beau dire, tu auras beau croire : tu es notre amie, jamais tu ne seras comme nous.
Je ne t'en veux pas. Je suis dans la main du bon Dieu. Nous sommes dans la main du bon Dieu, tous, et la terre, entière, est dans la main du bon Dieu. Il faut de tout pour faire un monde. Il faut des créatures de toute sorte pour faire une création. Il faut des paroissiens de toute sorte pour faire une paroisse. Il faut des chrétiens de toute sorte pour faire une chrétienté.
Jeannette
— Il y a eu des saints de toute sorte. Il a fallu des saints et des saintes de toute sorte. Et aujourd'hui il en faudrait. 11 en faudrait peut-être encore d'une sorte de plus.
Hauviette
— Tu es parmi nous, tu n'es pas comme nous, jamais tu ne seras comme nous. Moi quand je fais ma prière, je suis contente, pour le temps que ça dure. Pour le temps de la faire, et pour le temps que ça dure après. Jusqu'à la suivante. Jusqu'à la prochaine.
Jeannette
— Hélas.
Hauviette
— Mais toi ça te laisse toujours sur ta faim, de faire ta prière. Et tu es toujours aussi malheureuse qu'avant. Après qu'avant. Écoute, Jeannette : Je sais pourquoi tu veux voir madame Gervaise.
Jeannette
— Personne encore ne Ta deviné, ni maman, ni ma grande sœur, ni notre amie Mengette.
Hauviette
— Je le sais, moi, pourquoi tu veux la voir, cette madame Gervaise.
Jeannette
— Alors, Hauviette, c'est que tu es bien malheureuse.
Hauviette
— Malheureuse, malheureuse, je suis malheureuse quand c'est mon tour. C'est pas toujours mon tour. Seulement je suis une fille qui voit clair. Tu veux voir madame Gervaise à cause de cette détresse que tu as dans l'âme, jusqu'au fond, jusqu'au dernier fond de l'âme. On s'imagine ici, dans la paroisse, que tu es heureuse de ta vie parce que tu fais la charité, parce que tu soignes les malades et que tu consoles ceux qui sont affligés ; et que tu es toujours là avec ceux qui ont delà peine. Mais moi, moi Hauviette, je sais que tu es malheureuse.
Jeannette
— Tu le sais parce que tu es mon amie, Hauviette.
LE MYSTERE
Hauviette
— Je ne suis pas amie seulement, je suis une fille qui voit clair. De faire du bien aux autres, nous autres ça nous ferait du bien, si seulement on en faisait. Mais toi rien ne te fait du bien. Tout te fait du mal. Tout te laisse sur ta faim. Tu te consumes, tu te consumes, tu es consumée de tristesse, tu es perdue de tristesse, tu as, pauvre grande, tu as une fièvre, une fièvre de tristesse, et tu ne guéris point, tu ne te guéris jamais. Tu as une grande fièvre. Tu es pétrie de tristesse. Ton àme.est pétrie de tristesse. Ton oncle est allé la chercher, hein.
Jeannette
— 11 est vrai que mon âme est dans la tristesse. Tout-à-l'heure encore...
Hauviette
— Alors pourquoi faire semblant, pourquoi vouloir ressembler à tout le monde.
Jeannette
— Parce que j'ai peur.
Hauviette
— La tristesse, la peur, la détresse. C'est une grande famille et il y en a beaucoup. On dirait que tu as consommé toute la tristesse de la terre.
Jeannette
— Comment une âme ne serait-elle pas noyée de tristesse. Tout-à-l'heure encore j'ai vu passer deux enfants, deux gamins, deux petits qui descendaient
DE LA CHARITÉ tout seuls par le sentier là-bas. Derrière les bouleaux, derrière la haie. Le plus grand traînait l'autre. Ils pleuraient, ils criaient : J'ai faim, j'ai faim, j'ai faim... Je les entendais d'ici. Je les ai appelés. Je ne voulais pas quitter mes moutons. Ils ne m'avaient pas vue. Ils sont accourus en criant comme des petits chiens. Le plus grand avait bien sept ans.
Hauviette
— Le plus petit avait bien trois ans. Des moucherons, des marmots. Je les connais très bien, tes nourrissons.
Jeannette
— Hauviette, Hauviette.
Hauviette
— Je les ai rencontrés en venant. Je montais, ils descendaient. Ils descendent toujours. Ils m'ont appelée madame. C'est rigolo. Oui, ils m'ont dit : (imitant) Bonjour, madame. C'est très rigolo. Ils m'ont dit aussi : Madame, il y a une madame bergère qui garde ses moutons là-haut au bout du chemin et qui fde de la laine. Oui, oui, c'est toi madame la bergère. Malicieusement. Ils avaient bonne mine, tes deux. Ils avaient très bonne mine. Ils étaient contents. Ils avaient l'air heureux de vivre.
Jeannette
— Us sont accourus comme des petits chiens. Us criaient : Madame j'ai faim, madame j'ai faim.
Hauviette
— Tu en oublies. Us ont dû t'appeler, oui, oui, ils t'ont certainement appelée (saluant) madame la bergère. Us y
LE MYSTÈRE
tenaient trop. Ils étaient trop contents de toi, après. Et ils étaient aussi trop contents deçà, de l'appeler comme ça. C'est pas comme moi.
— Toi tu n'y tiens pas. Tu as raison, petite sotte, petite peste. Ils m'ont appelée madame la bergère.
Hauviette
— Tu vois bien. Moi je n'y fais pas même attention. Je n'ai rien entendu.
Jeannette
— Ils criaient : Madame j'ai faim, madame j'ai faim. Ça m'entrait dans le ventre et dans le cœur, ça me broyait comme si des cris pouvaient broyer le cœur. Ca me faisait mal. Regardant brusquement Mauviette dans les yeux. Je ne suis peut-être pas la seule madame qui ne peut pas supporter les cris des enfants.
Hauviette
— Allons, tais-toi. Veux-tu te taire. Qui veux-tu dire? De qui veux-tu parler ? Je ne la connais pas. Je n'en connais pas. Je n'en ai pas entendu parler. Non, non, je ne connais personne. Finis-la, ton histoire, et qu'on n'en parle plus. Je la connais, ton histoire. Tu m'embêtes avec ton histoire. C'est pas la peine de la finir. Je la connais, la fin de ton histoire. Tu leur as donné tout ton pain .
Jeannette
— Je leur ai donné tout mon pain, mon manger de midi et mon manger de quatre heures. Ils ont sauté dessus comme des bêtes, ils se sont jetés dessus
DE LA CHARITÉ
comme des bêtes ; et leur joie m'a fait mal, encore plus mal, parce que tout d'un coup malgré moi j'ai saisi, ça m'a travaillé tout d'un coup dans ma tête, ça s'est éclairé tout d'un coup dans ma tête ; et malgré moi j'ai pensé; j'ai compris; j'ai vu; j'ai pensé à tous les autres affamés qui ne mangent pas, à tant d'affamés, à des affamés innombrables ; j'ai pensé à tous les malheureux, qui ne sont pas consolés, à tant et tant de malheureux, à des malheureux innombrables ; j'ai pensé aux pires de tous, aux derniers, aux extrêmes, aux pires, à ceux qui ne veulent pas qu'on les console, à tant et tant qui ne veulent plus être consolés, qui sont dégoûtés de la consolation, et qui désespèrent de la bonté de Dieu. Les malheureux se lassent du malheur et ensemble de la consolation même; ils sont plus vite fatigués d'être consolés que nous de les consoler ; comme s'il y avait au cœur de la consolation un creux ; comme si elle était véreuse ; et quand nous sommes encore toutes prêtes à donner, ils ne sont plus prêts à recevoir, ils ne veulent plus recevoir ; ils ne consentent plus ; ils n'ont plus faim de recevoir ; ils ne veulent plus rien recevoir ; comment donner à celui qui ne veut plus recevoir ; il faudrait des saintes ; il faudrait des nouvelles saintes, qui inventeraient des nouvelles sortes. Et j'ai senti que j'allais pleurer. Alors j'avais les yeux gonflés, j'ai tourné la tête, parce que je ne voulais pas leur faire de la peine, à ces deux-là, du moins.
Hauviette
— Oui, oui, vous avez inventé ça, aussi. Tout ça c'est très perfectionné. Vous avez un secret pour ça. Vous réussissez à souffrir plus que ceux qui souffrent eux-
LE MYSTÈRE mêmes. Où les malheureux sont malheureux une fois, vous vous rendez malheureux cent fois, pour le même malheur. Quand les malheureux sont malheureux, vous êtes malheureux; quand les malheureux sont heureux, vous êtes malheureux ; pour changer. Quand les malheureux sont malheureux, vous êtes malheureux avec eux ; quand les malheureux sont heureux, pour vous rattraper, vous êtes encore plus malheureux. Il faudra changer ça, ma fille, il faudra changer ça. Ou ça finira mal. Ils étaient heureux, ces deux gamins, pendant qu'ils mangeaient ton pain. Ça leur a toujours fait un quart d'heure de bon. Alors vous autres vous en profitez pour que ça vous fasse encore un quart d'heure de mauvais. C'est toujours ça de pris. Vous êtes malins. Vous ne perdez rien. Un quart d'heure de plus mauvais. Vous savez profiter, vous profitez de tout. Un quart d'heure de pire. C'est toujours autant de bon. C'est toujours autant de gagné. Vous êtes des profiteurs.
Jeannette
— Je leur ai donné mon pain : la belle avance ! Ils auront faim ce soir ; ils auront faim demain.
Mauviette
— Ils auront faim ce soir, ils n'y pensaient pas ce matin ; ils avaient faim hier, ils n'y pensaient pas ce matin. Mais toi tu y pensais. Vous avez faim pour les autres. Ils en trouveront d'autres.
Vous avez faim, pour les autres qui ont faim, même quand ils n'ont pas faim.
Jeannette
— Jeûner, jeûner ne serait rien. On jeûnerait tout le temps si ça servait tout le temps.
DE LA CHARITÉ On jeûnerait tout le temps si ça servait une fois. On jeûnerait tout le temps si ça servait jamais.
Mauviette
— Ni les embêtements de demain, ni les embêtements d'hier : aujourd'hui seulement les embêtements d'aujourd'hui. Il faut prendre le temps comme il vient, même le temps des autres. Il faut prendre le temps comme le bon Dieu nous l'envoie, même comme il l'envoie aux autres, comme il nous envoie le temps des autres.
— Leur père a été tué par les Bourguignons. Hélas, hélas, ce n'est pas même par les Anglais. On n'a pas besoin des Anglais. Pour massacrer les Français. Leur mère, hélas leur mère. Tous les deux ils ont échappé ils ne savent pas comment. Ils ne le sauront jamais. C'est le plus vieux qui m'a dit tout ça, quand il a eu fini de manger. Avant de repartir.
Un silence bref.
Les voilà repartis sur la route affameuse. Dans la poussière, dans la boue, dans la faim. Dans l'avenir, dans la détresse, dans l'anxiété de l'avenir. Qui leur donnera, mon Dieu qui leur donnera le pain de chaque jour. Mais au contraire ils marcheront dans la détresse et dans la faim de chaque jour. Ils pleuraient encore en riant. Et ils riaient en pleurant, comme un rayon de soleil tout à travers leurs larmes. Leurs grosses larmes oubliées glissaient et tombaient sur leur pain. C était comme les dernières gouttes de pluie quand le soleil est revenu. Ils mangeaient sur leur pain, tartinées, le
LE MYSTÈRE reste de leurs larmes. Qu'importent nos efforts d'un jour? qu'importent nos charités? Je ne peux pourtant pas donner toujours. Je ne peux pas donner tout. Je ne peux pas donner à tout le monde. Je ne peux pourtant pas faire manger aux passants tout le pain de mon père. Et même alors, est-ce que ça paraîtrait ? dans la masse des affamés. Elle cesse insensiblement de filer. Pour un blessé que nous soignons par hasard, pour un enfant à qui nous donnons à manger, la guerre infatigable en fait par centaines, elle, et tous les jours, des blessés, des malades et des abandonnés. Tous nos efforts sont vains ; nos charités sont vaines. La guerre est la plus forte à faire la souffrance. Ah! maudite soit-elle ! et maudits ceux qui l'ont apportée sur la terre de France.
Elle s'est complètement arrêtée de filer.
Nous aurons beau faire, nous aurons beau faire, ils iront toujours plus vite que nous, ils en feront toujours plus que nous, davantage que nous. 11 ne faut qu'un briquet pour brûler une ferme. Il faut, il a fallu des années pour la bâtir. Ça n'est pas difficile; ça n'est pas malin. Il faut des mois et des mois, il a fallu du travail et du travail pour pousser une moisson. Et il ne faut qu'un briquet pour flamber une moisson. Il faut des années et des années pour faire pousser un homme, il a fallu du pain et du pain pour le nourrir, et du travail et du travail et des travaux et des travaux de toutes sortes. Et il suffît d'un coup pour tuer un homme. Un coup de sabre, et ça y est. Pour faire un bon chrétien il faut que la charrue ait travaillé vingt ans. Pour défaire un chrétien il faut que le sabre travaille une
DE LA CHARIT É minute. C'est toujours comme ça. C'est dans le genre de la charrue de travailler vingt ans. C'est dans le genre du sabre de travailler une minute ; et d'en faire plus ; d'être le plus fort. D'en finir. Alors nous autres nous serons toujours les moins forts. Nous irons toujours moins vite, nous en ferons toujours moins. Nous sommes le parti de ceux qui construisent. Ils sont le parti de ceux qui démolissent. Nous sommes le parti de la charrue. Ils sont le parti du sabre. Nous serons toujours battus. Ils auront toujours le dessus dessus nous, par dessus nous.
Nous aurons beau dire.
Un silence.
Pour un blessé qui se traîne au long des routes, pour un homme que nous ramassons au long des routes, pour un enfant qui traîne au bord des routes, combien la guerre n'en fait-elle pas, des blessés, des malades, et des abandonnés, de malheureuses femmes, et des enfants abandonnés; et des morts, et tant de malheureux qui perdent leur âme. Ceux qui tuent perdent leur âme parce qu'ils tuent. Et ceux qui sont tués perdent leur âme parce qu'ils sont tués. Ceux qui sont les plus forts, ceux qui tuent perdent leur âme par le meurtre qu'ils font. Et ceux qui sont tués, celui qui est le plus faible, perdent leur âme par le meurtre qu'ils subissent, car se voyant faibles et se voyant meurtris, toujours les mêmes faibles, toujours les mêmes malheureux, toujours les mêmes battus, toujours les mêmes tués, alors les malheureux ils désespèrent de leur salut, car ils désespèrent de la bonté de Dieu. Et ainsi, de quelque côté qu'on se tourne, des deux côtés c'est un jeu où, comment qu'on joue,
LE MYSTÈRE
quoi qu'on joue, c'est toujours le salut qui perd, et c'est toujours la perdition qui gagne. Tout n'est qu'ingratitude, tout n'est que désespoir et que perdition.
Un silence.
Et le pain éternel. Celui qui manque trop du pain quotidien n'a plus aucun goût au pain éternel, au pain de Jésus-Christ.
Un silence.
Maudite soit-elle, maudite de Dieu; même ; et maudits ceux qui l'ont apportée sur la terre de France ; et ceux qui l'ont apportée sur la terre de France, faudra-t-il, mon Dieu, faudra-t-il qu'ils soient maudits aussi de vous. Faudra-t-il que nous vous demandions des malédictions, vos malédictions contre eux. Et votre réprobation. Votre métier, vous mon Dieu, c'est la bénédiction. Quand nous vous demandons vos bénédictions, nous vous faisons l'aire votre métier. Vous étiez fait pour verser vos bénédictions comme une pluie, comme une pluie bienfaisante, comme une pluie douce, tiède, agréable, comme une pluie fécondante sur la terre, comme une bonne pluie, comme une pluie d'automne sur la tête, sur les têtes de tous vos enfants ; ensemble. Sera-t-il dit, mon Dieu, sera-t-il dit qu'à présent nous vous demanderons, que nous aurons à vous demander des malédictions, vos malédictions, nous tous vos enfants, les uns contre les autres.
Quand nous vous demandons des malédictions, quand nous vous demandons votre réprobation, nous ne vous faisons pas faire votre métier, nous vous faisons faire le contraire de votre métier.
Un silence.
DE LA C II A R I T É Mon Dieu, mon Dieu nous ne vous faisons pas faire votre métier.
Un silence.
Elle se remet à filer.
Et puis ! qu'est-ce que ça lui fait? mes malédictions. Je pourrais passer ma vie entière à la maudire, du matin au soir, et les villes n'en seront pas moins efforcées, et les hommes d'armes n'en feront pas moins chevaucher leurs chevaux dans les blés vénérables.
Un silence.
Sacrés, blés sacrés, blés qui faites le pain, froment, épi, grain de l'épi de blé. Moisson du blé des champs. Pain qui fûtes servi sur la table de Notre-Seigneur. Blé, pain qui fûtes mangé par Notre-Seigneur même, qui un jour entre tous les jours fûtes mangé.
Blés, sacrés blés qui devîntes le corps de Jésus-Christ, un jour entre tous les jours, et qui tous les jours êtes mangé n'étant plus vous-même, mais étant le corps de Jésus-Christ.
Un silence.
Blé qui n'êtes plus que les aspects du blé ; pain qui n'êtes plus que les apparences du pain; pain qui n'êtes plus que les espèces du pain.
Pain qui n'êtes plus que de l'ancien pain.
Un long silence.
Et vous vigne, sœur du blé. Grain de la grappe de vigne. Raisin des treilles. Vendange du vin des vignes. Ceps et grappes des vignobles. Vignobles des coteaux.
Vin qui fûtes servi sur la table de Notre-Seigneur.
LE MYSTÈRE
Vigne, vin qui fûtes bu par Notre-Seigneur même, qui un jour entre tous les jours fûtes bu.
Vigne, vigne sacrée, vin qui fûtes changé au sang de Jésus-Christ, un jour entre tous les jours, et qui tous les jours aux mains du prêtre êtes changé, n'étant plus vous-même, mais étant le sang de Jésus-Christ.
Un silence.
Vin qui n'êtes plus que les aspects du vin ; vin qui n'êtes plus que les apparences du vin ; vin qui n'êtes plus que les espèces du vin.
Pain qui fûtes changé au corps, vin qui fûtes changé au sang.
Pain qui n'êtes plus que de l'ancien pain, vin qui n'êtes plus que de l'ancien vin.
Un silence.
Faudra-t-il, mon Dieu, que le sang de votre Fils ait coulé en vain ; qu'il ait coulé en vain une fois, et tant de fois.
Une fois, cette fois ; et depuis tant de fois.
Faudra-t-il, mon Dieu, que le corps de votre Fils ait été sacrifié en vain ; qu'il ait été offert en vain une fois, et tant de fois.
Une fois, cette fois ; et depuis tant de fois.
Sera-t-il dit que vous abandonnerez, que vous aurez abandonné la chrétienté de vos enfants.
Tout est plein de la guerre et de perdition. Et c'est
DE LA CHARITÉ la guerre qui fait la perdition. Sera-t-il dit que vous nous abandonnerez à la guerre.
Un silence.
C'est vous qu'il nous faudrait et que l'on vît passer sur la terre la marque de votre main.
Vous l'avez fait autrefois. Vous l'avez fait pour d'autres peuples. Ne le ferez-vous point pour ce peuple de France.
Pour d'autres peuples vous avez envoyé des saints. Vous avez même envoyé des guerriers.
Nous sommes des pécheurs, mais nous sommes chrétiens tout de même. Nous sommes du peuple chrétien. Nous sommes de votre peuple de chrétienté.
Un silence.
Autrement qu'est-ce que ça lui fait, nos malédictions. Nous pourrions passer notre vie entière à la maudire, du matin au soir, et la maudire comme on fait sa prière. Elle a eu la malédiction de Jésus et la gueuse elle ne s'en porte pas plus mal, c'est effrayant. Elle a eu sur elle la malédiction, la réprobation de Jésus môme, saint Pierre et l'épée de Malchus. Malchus et l'épée de saint Pierre. Alors nous de quel droit la maudire, de quelle force, de quelle autorité. C'est une chose effrayante qu'il y a quelqu'un qui a sur soi la malédiction de Jésus et qui se promène en vainqueur sur tous les chemins du monde. Livrerez-vous enfin le monde à cette gueuse ?
Mais nous petits de quel pouvoir la maudire, et de quelle efficacité. J'aurais mieux fait de filer tranquille.
LE M Y S T È R E Tant qu'il n'y aura pas eu quelqu'un pour tuer la gueuse, pour meurtrir le meurtre et pour sauver ce peuple, tant qu'il n'y aura pas eu quelqu'un pour tuer la guerre, nous serons comme les enfants quand on s'amuse en bas dans les prés à faire des digues et des levées avec de la terre et avec le sable, avec la boue de la Meuse. La Meuse finit toujours par passer par dessus. Un jour ou l'autre.
Hauviette Et c'est pour, cela que tu veux voir madame Gervaise? Jeannette
Hauviette
— Madame Gervaise, qui n'est pas ton amie
Jeannette
— On n'est pas l'amie dune sainte.
Hauviette, très violemment :
— Elle est moins sainte que toi.
Jeannette, rougissant sous le coup et fermant un instant les yeux
— Tais-toi, malheureuse, qu'oses-tu dire ? C'est une fille de Dieu.
Hauviette
— Je suis une fille qui voit clair. On n'est pas l'amie d'une fille de Dieu.
— Madame Gervaise est au couvent. Nulle fille n'entre au couvent que Dieu ne l'ait appelée par son nom. Il y
DE LA C H A R I T É a une vocation. Il faut qu'il y ait une vocation. Nulle lille n'entre au couvent, nulle àme ne se réfugie au couvent, nulle âme, nul corps aussi, hélas, que Dieu ne l'ait convoquée, par son nom, instruite, commandée, désignée, par son nom, conduite par la main, et quelquefois forcée et prise pour lui. Il faut une vocation. Il faut que Dieu l'ait destinée. Nommée. Alors aussi Dieu leur a révélé, sans doute, Dieu doit leur avoir dit de ce que nous ne savons pas, de ce que nous ignorons nous autres. Dieu doit leur avoir fait des révélations particulières.
Hauviette
— Il n'y a point de révélations particulières. Il n'y a qu'une révélation pour tout le monde ; et c'est la révélation de Dieu et de Notre-Seigneur-Jésus-Christ. De Dieu par lui-même et par Notre-Seigneur-Jésus-Christ. C'est une révélation pour tous les bons chrétiens, pour tous les chrétiens, même pour les mauvais, et pour les pécheurs, pour tous les bons paroissiens. Pour tout homme et toute femme, pour toute personne de la paroisse. On fait savoir aux personnes de la paroisse. Qu'il y a promesse de salut... Entre Dieu et sa créature. On fait assavoir. Quand on sonne, quand on bat le ban de moisson, on le bal pour tout le monde, pour tous les moissonneurs. Et après la moisson quand on bat le ban de glanage, on le bat pour tout le monde, le ban de glanée, pour toutes les glaneuses, pour toutes les pauvres femmes qui vont glaner, ramasser les épis dans les champs, les épis qui sont tombés des gerbes. Quand on batle ban de vendange, on le bat pourtoutle monde, pour tous leà vendangeurs. Et après la vendange quand
on bat le ban de grappillage, on le bat pour toutes les pauvres bonnes femmes qui vont grappiller, pour toutes les vieilles bonnes femmes qui vont ramasser ce qui reste sur le bois, et qui n'était pas encore bien mûr au temps de la vendange. Tout ce qui était encore un peu vert, un peu verduret. Or il y a quatorze siècles que Ton a fait battre le ban du salut. Pour toutes les paroisses. Pour toutes les personnes de toutes les paroisses. C'est la révélation commune. La révélation chrétienne. La révélation paroissiale. Le bon Dieu a appelé tout le monde, il a convoqué tout le monde, il a nommé tout le monde. Sa Providence pourvoit. Sa Providence prévoit. Sa Providence veille sur tout le monde, voit sur tout le monde, voit pour tout le monde. Il a vue sur tout le monde. Il conduit tout le monde par la main. Il nous a toutes désignées. Nous sommes toutes entrées au couvent de chrétienté. Nous nous sommes toutes réfugiées au grand couvent de chrétienté. Dieu nous a toutes instruites, convoquées, il nous a toutes commandées. Nous sommes tous de la maison, de la même maison, et c'est Dieu qui conduit toute la maisonnée. Il nous a toutes appelées par notre nom, qui est notre nom de baptême. Il nous a toutes fait la même révélation, qui est que nous irons en paradis si nous vivons en bons chrétiens. Il nous a toutes fait la même vocation, d'aller à notre tour en paradis si nous vivons en bons chrétiens. Il n'y en a point qui communiquent avec Dieu de plus près que les autres. Toute parole d'homme et de femme, du père, de la mère et des enfants arrive directement aux oreilles de Dieu, toute prière humaine, toute prière chrétienne arrive, monte directement à l'oreille de Dieu. Toute parole des
DE LA CHARITÉ lèvres, toute parole du cœur. Et vous autres, les grandes, celles qui avez commencé, vous autres qui avez fait votre première communion, vous voyez, vous mangez directement le bon Dieu, vous vous nourrissez directement de Dieu.
Jeanne baisse la tête.
Et il n'y a pas plus près que de toucher. Il n'y a pas plus près que la nourriture. Que l'incorporation, que l'incarnation de la nourriture.
La prière est la même pour tout le monde. Les sacrements sont les mêmes pour tout le monde.
Nous aussi nous avons été appelées par le baptême, par notre baptême, pour être des bonnes chrétiennes, pour être des chrétiennes. Et nous avons aussi été appelées pour être des bonnes filles, et pour faire plaisir à nos père et mère, et pour nous occuper de nos petits frères et de nos petites sœurs, et tout ce qu'il faut faire dans la sainte journée.
Jeannette
— Madame Gervaise est au couvent : les saintes et les saints fondateurs. Il y a eu tellement de grands saints, et des si grands saints, à la fondation des couvents, que toute leur sainteté doit se reporter, se reverser particulièrement sur ceux qui sont appelés dans leurs couvents.
Hauviette
— Notre-Seigneur-Jésus-Christ est le premier des saints et le premier des fondateurs. Il est le plus grand saint et le plus grand fondateur. Et toute sa sainteté
LE MYSTÈRE se reporte, se reverse sur tout ce qui se nomme chrétien. Surtout ce qui est appelé chrétien.
Tout son mérite, toute sa sainteté se déverse éternellement.
Jeannette
— Les mérites, les grands mérites des saintes et des saints fondateurs doivent travailler plus particulièrement pour les filles et les fils que la vocation leur a faites.
Hauviette
— Les mérites de Notre-Seigneur-Jésus-Christ, qui sont les plus grands des mérites, qui sont des mérites sans fin, travaillent ensemble pour toute la chrétienté.
Pour nous tous, pour nous autres qui sommes ses filles et ses fils.
Qui sommes ses frères et ses sœurs.
Toutes ses filles et tous ses fils, tous ses frères et toutes ses sœurs que le baptême lui a faits.
Que la vocation du baptême lui a faits.
11 y a la communion des saints ; et elle commence à Jésus. Il est dedans. Il esta la tête. Toutes les prières, toutes les épreuves ensemble, tous les travaux, tous les mérites, toutes les vertus ensemble de Jésus et de tous les autres saints ensemble, toutes les saintetés ensenibl e travaillent et prient pour tout le monde ensemble, pour toute la chrétienté, pour le salut de tout le monde. Ensemble.
Je suis une petite Française qui voit clair ; et je ne laisse pas dire. Je suis une petite Lorraine qui voit clair.
DE LA CHARITE
Jeannette
— Madame Gervaise est au couvent; elle doit savoir pourquoi le bon Dieu permet qu'il y ait tant de souffrance.
Tant de souffrance et tant de perdition.
Hauviette
— Est-ce que tu sais bien comment Gervaise est allée au couvent ?
Jeannette
— Oui : madame Colette, qui est une sainte, a passé par ici. Elle a converti Gervaise avec trois de ses amies.
Hauviette
— Sa mère a beaucoup pleuré dans ce temps-là. Jeannette, Jeannette, si nous en faisions tous autant. Notre-Seigneur-Jésus-Christ n'a pas été au couvent. Il
n'a pas vécu dans un couvent. Il a vécu chez son père et chez sa mère, comme un garçon. Il était charpentier ; de son état. Et après il ne s'est pas retiré. Au contraire il est allé pendant trois ans faire sa prédication publique.
Jeannette
— Je voulais voir madame Colette, mais elle a beaucoup d'âmes à sauver. Alors j'ai dit à mon oncle d'aller trouver madame Gervaise à Nancy.
D'aller chercher madame Gervaise.
Hauviette
— Depuis qu'elle est au couvent sa mère est seule et s'ennuie et pleure et fait peine à voir.
LE MYSTÈRE
Jeannette
— Elle est venue aussitôt, et je l'attends ce matin.
Mauviette
— La dernière fois qu'il y a eu des soldats, sa mère s'est sauvée dans l'île avec nous ; seulement il n'y avait personne, avec elle, pour emporter ses affaires; moi, je ne pouvais pas, l'aider, lui porter ses affaires, puisqu'il y avait maman, qui avait besoin de moi. Ma pauvre Jeannette, ma pauvre Jeannette, alors elle se sauvait comme une pauvre vieille bonne femme toute seule. C'était affreux, c'était affreux. On en pleurait. Ça crevait le coeur, c'était une pitié. Mais on ne pouvait rien y faire. Elle baissait le dos, en courant. Je la vois encore. C'était honteux . On aurait eu envie d'y prêterdesenfants. Aussi, après ça, alors quand elle est revenue, chez elle, quand elle est rentrée dans sa maison, elle n'a plus rien trouvé du tout de tout ce qu'elle avait avant : les soldats avaienttout volé, tout brûlé. On avait honte pour elle.
Elle se sauvait comme une pauvre vieille bonne femme de grand'mère qui n'aurait pas d'enfants.
Un silence bref.
En vérité madame Gervaise a mal choisi son temps pour délaisser le monde et pour sauver son âme
Un silence.
Ecoute, Jeannette. Il ne faut pas faire comme elle et fuir au couvent pour sauver son âme à soi. Il ne faut pas sauver son âme comme on sauve un trésor.
DE 1, A CHARITE
Jeannette
— Hélas, hélas pourtant c'est le plus grand trésor. C'est le seul trésor.
Hauviette
— Il faut donc la sauver comme on perd un trésor. En la dépensant. Il faut se sauver ensemble. Il faut arriver ensemble chez le bon Dieu. Il faut se présenter ensemble. Il ne faut pas arriver trouver le bon Dieu les uns sans les autres. Il faudra revenir tous ensemble clans la maison de notre père. Il faut aussi penser un peu aux autres ; il faut travailler un peu (les uns) pour les autres. Qu'est-ce qu'il nous dirait si nous arrivions, si nous revenions les uns sans les autres.
Jeannette
— Alors tu y tiens ? à ce que nous fassions, ensemble, des digues et des levées en terre, avec la terre et la boue du fleuve, avec le sable, devant ce fleuve de perdition?
Hauviette
— Voyons, Jeannette, il ne faut pas te fâcher. Tu as raison. Le mieux, si on pouvait, ce serait de tuer la guerre, comme tu dis.
Jeannette
— La partie n'est pas égale. Il a fallu Jésus pour l'aire le salut, il a fallu Jésus et tous les saints.
Hauviette
— Les autres saints.
Jeannette
— Vingt siècles, je ne sais combien de siècles de prophètes. Quatorze siècles de chrétienté. Il ne faut qu'un instant pour faire damner une âme. Il ne faut qu'un instant pour une perdition.
C'est toujours la même chose, la partie n'est pas égale. La guerre fait la guerre à la paix. Et la paix naturellement ne fait pas la guerre à la guerre. La paix laisse la paix à la guerre. La paix se tue par la guerre. El la guerre ne se tue pas par la paix. Puisqu'elle ne s'est pas tuée par la paix de Dieu, par la paix de Jésus-Christ, comment se tuerait-elle par la paix des hommes ?
Par une paix d'homme.
Hauviette
— Tu as raison, ma grande, tu as raison. Le mieux, si on pouvait, ce serait de tuer la guerre, comme lu dis. Mais pour tuer la guerre, il faut faire la guerre ; pour tuer la guerre, il faut un chef de guerre ; riant comme de la plaisanterie la plus énorme, comme de l'imagination la plus invraisemblable ; et ce n'est pas nous ? n'est-ce pas? qui ferons la guerre ? ce n'est pas nous qui serons jamais des chefs de guerre ? Alors nous, en attendant qu'on ait tué la guerre, il nous faut travailler, nous, chacun de son côté, chacun de son mieux, à garder sauf tout ce qui n'est pas encore gâté.
Chacun de notre côté.
Jeannette
— Ces soldats, ces soldats qui ne servent qu'à perdre. Encore, dans le temps, il y avait du monde qui servait
DE LA CHARITÉ
à tout. Tantôt ils sauvaient et tantôt ils perdaient. Mais à présent ils perdent tout le temps. Dans le temps, il y avait des métiers, ils avaient chacun son métier ; et dans les métiers des fois ils servaient à perdre, mois des fois ils servaient à gagner. Et à présent on perd tout le temps. Ces hommes qui en font métier. Comment peut-on imaginer pareille misère, pitié pareille. Mon Dieu, mon Dieu, comment pouvez-vous, comment permettez-vous cela ? Des hommes qui ont un métier ; et ce métier, c'est de toujours perdre, c'est de faire, c'est d'opérer la perdition des âmes.
Halviette
— Jeannette, écoute-moi bien :
Voila bientôt cinquante ans passés, au dire des anciens, que le soldat moissonne à sa fantaisie ; voilà bientôt cinquante ans passés que le soldat écrase, ou brûle, ou vole, à sa guise, la moisson mûre; et pour le moins qu'il foule au pied des chevaux la moisson mûre. Eh bien 1 après tout ce temps-là, tous les ans, à l'automne, les bons laboureurs, ton père, le mien, tes deux grands frères, les pères de nos amies, toujours les mêmes, les mêmes paysans, les mêmes paysans français, labourent avec le même soin les mêmes terres, à la face de Dieu, les terres de là-bas, et les ensemencent. Voilà ce qui garde tout. Les maisons démolies, on les rebâtit. Les églises, les églises mêmes, les paroisses démolies, on les rebâtit. La paroisse n'a jamais chômé. Et avec tous ces embroussaillements le culte, le culte de Dieu n'a jamais chômé. Voilà ce qui garde tout. Ce sont des bons chrétiens. La messe n'a jamais chômé ; ni les vêpres ; ni aucun office ; ni
LE MYSTÈRE
aucun service de Dieu. Et ils n'ont jamais manqué de faire leurs Pâques, au moins une fois par an. Voilà ce qui garde tout. Le travail. Le travail du bon Dieu. Ils n'auraient, eux aussi, qu'à se faire soldats ; ça n'est pas difficile : on reçoit moins de coups, puisqu'on en donne aux autres. Une fois soldats, ils n'auraient, eux aussi, qu'à faire la moisson sans avoir fait les semailles. Mais les bons laboureurs aiment les bons labours et les bonnes semailles...
Comme se reprenant :
Écoute, je ne voudrais pas dire une bêtise. Mais au fond je crois bien qu'ils aiment tout de même autant le labour et les semailles que la moisson. Ils aiment autant au fond labourer que moissonner et semer que récolter, parce que tout cela c'est le travail, le même travail, le même sacré travail à la face de Dieu.
Au fond ils ne veulent pas moissonner sans avoir labouré, récolter sans avoir semé. Ça ne serait pas :uste. Ça ne serait pas dans l'ordre du bon Dieu.
Tous les ans ils font à la même époque la même besogne avec la même vaillance, tout le long de l'année le même travail avec la même patience : voilà ce qui tient tout, ce qui garde tout; ce sont eux qui tiennent tout, eux qui gardent tout, eux qui sauvent tout ce que l'on peut sauver ; c'est par eux que tout n'est pas mort encore, et le bon Dieu finira bien par bénir leurs moissons.
Moi je suis comme eux. Si j'étais à la maison occupée à filer mon peson de laine, ou ça revient au même si j'étais à jouer aux boquillons, parce que ce serait l'heure de jouer ; et si on venait me dire, si quelqu'un
DE LA CHARITE accourait : Hauviette, Hauvielte, c'est l'heure du jupe ment, l'heure du jugement dernier, dans une demi-heure l'ange va commencer à sonner de la trompette...
Jeannette
— Malheureuse, malheureuse, de quoi oses-tu parler ?
Hauviette
— Je continuerais à filer ma laine et ça revient au même je continuerais à jouer aux boquillons —
Jeannette
— Hauviette, Hauviette
Hauviette
— Parce que le jeu des créatures est agréable à Dieu. L'amusement des petites filles, l'innocence des petites filles est agréable à Dieu. L'innocence des enfants est la plus grande gloire de Dieu. Tout ce que l'on fait dans la journée est agréable à Dieu, pourvu naturellement que ça soit comme il faut. Tout est à Dieu, tout regarde Dieu, tout se fait sous le regard de Dieu ; toute la journée est à Dieu. Toute la prière est à Dieu, tout le travail est à Dieu ; tout le jeu aussi est à Dieu, quand c'est l'heure de jouer. Je suis une petite Française, je n'ai pas peur de Dieu, parce qu'il est notre père. Mon père ne me fait pas peur. La prière du matin et la prière du soir, Y Angélus du matin et l' Angélus du soir, les trois repas par jour et le goûter de quatre heures et l'appétit aux repas et le Benedicite avant les repas, le travail entre les repas et le jeu quand il faut et l'amusement quand on peut, prier en se levant parce que la journée commence, prier en se couchant parce que la
journée finit et que la nuit commence, demander avant, remercier après, et toujours de la bonne humeur, c'est pour tout ça ensemble et pour tout ça l'un après l'autre que nous avons été mis sur terre, c'est tout ça ensemble, tout ça l'un après l'autre qui fait la journée du bon Dieu. Si tout à l'heure on me disait : Tu sais, Hauviette, c'est pour dans une demi-heure