‹ Œuvres complétes. IntrodChapitre 5 sur 6 · V I G T 0 R - M A R I E , COMTE HUGO · texte numérisé non relu

V I G T 0 R - M A R I E , COMTE HUGO

gers l'un à l'autre, mais que le romantique peut, sous certaines conditions de culture, s'effectuer, s'achever, se couronner en classique.

Vous ne me pardonnez pas seulement, mon ami, de vous citer du Barrés ; vous vous en réjouissez dans votre cœur. La, séparation, dit admirablement Halévy dans ce si beau morceau d'histoire qu'est son apologie pour notre passé, — la séparation se fit en un instant. A l'intérieur de la bourgeoisie parisienne, — (de la bourgeoisie parisienne, mon cher Halévy, tout notre débat est là), — seule capable de saisir promptement une a/faire si nombreuse en ses détails, subtile en ses nuances, chaque famille fut en peu de jours à son poste^ sûre de ses manœuvres et retranchée derrière ses portes closes. Car Paris a ses familles comme Florence eut les siennes, et ses maisons non couronnées de tours n'en abritent pas moins des factions guerrières. Votre maison, mon enfant, était contre la maison de Barrés. Violemment contre. Mais dix ans plus tard dans ce court séjour que vous fîtes à Paris je sais combien vous l'aimez et admirez comme écrivain, combien vous aimez et admirez son œuvre; et pendant ce court séjour que vous fîtes vous avez éprouvé par un acte, par le décernement d'un acte, combien il aimait votre livre. Je crois, disait Barrés le 2 avril de cette année, dans cette sorte de cérémonie antique païenne qu'il y eut, je crois que j'' ai recueilli le testament littéraire de Moréas. C'était il y a peu de jours, dans cette chambre où nous venons pieusement de lever son corps. Il avait demandé quon nous laissât tout seuls, et la garde ellemême s'éloigna. Nous avons causé de ce qui lui tenait le plus au cœur, de littérature, et il m'a dit : a II n'y a

pas de classiques et de romantiques... C'est des bêtises... Je regrette de n être pas mieux portant pour l'expliquer... » Nous ne saurons jamais quels arguments se réservait de me donner Moréas, mais je suis de son avis ; je crois qu'un sentiment dit romantique, s'il est mené à un degré supérieur de culture, prend un caractère classique. J'ai vu Moréas passer de l'une à l'autre esthétique, à mesure qu'il s'ennoblissait moralement, et je me rends compte qu'il a trouvé ses perfectionnements d'art dans son cœur assagi.

Vous entendrez parler souvent, mon ami, non point de cette esthétique nouvelle ; c'est plus qu'une esthétique nouvelle; c'est simplement une reconnaissance poussée par un grand écrivain dans les profondeurs de l'esthétique éternelle. Sans aucun appareil dogmatique, sans aucun grossissement professoral vous avez reconnu là une de ces reconnaissances modestes profondes, une de ces propositions cardinales que l'on trouve dans un écrivain, et tout s'éclaire; les débats s'éclairent; soudain ; les difficultés tombent ; on les trouve, on trouve ces propositions, et on est tout saisi de les avoir trouvées. On les avait en dedans, depuis toujours, on les avait bien, on s'en servait, on vivait dessus, mais on ne se les était pas formulées. C'est une de ces quelques propositions cardinales autour de qui les positions tournent.

Ce bon ordre, continuait Barrés, cette économie souveraine qui règne dans ses poèmes, c'est la simplicité qu'il mettait dans sa vie si digne et si claire; son lyrisme concentré, c'est une mâle pudeur ; ses raccourcis, son

VICTOR- MARIE, GOxMTE HUGO style énergique, ses belles inversions, cest de la. bravoure,' sa grâce fière, c'est la loyauté que nous aimions dans toutes ses mœurs.

Vous rencontrerez souvent, mon ami, cette proposition, cette distinction, cette reconnaissance. Vous pensez bien que je ne dis pas seulement que vous la retrouverez dans ma propre pensée, que vous voulez bien suivre; vous la retrouverez dans la vôtre, vous serez tout surpris, tout saisi de la retrouver dans la vôtre. Vous le verrez, elle ne vous quittera plus. Que la différence, que la distance du classique au romantique est telle que par de la culture du romantique peut devenir du classique, s'acheminer, s'oeuvrer, s'opérer en classique, culminer, s'achever, se couronner en classique. Vous la retrouverez partout dans la pensée commune. C'est une de ces propositions qui une fois posées, c'est une de ces découvertes qui une fois faites ne se perdent plus. On ne peut plus y revenir. Revenir sur elles, sur cet accroissement, sur cet acquêt. On ne peut plus les retirer. C'est une de ces quelques propositions simples, une de ces quelques découvertes simples que l'on peut nommer proprement des acquisitions. On ne peut plus s'en passer. Elles entrent dans la pensée commune, dans une sorte de trésor commun sur lequel tous nous veillons jalousement, dans celle perennis quaedam philosophia. Elles entrent, elles demeurent, sous la garde de tous, dans ce domaine commun de la pensée. Elles n'en sortent plus. Et on est tout surpris de les trouver à toutes les articulations. C'est une de ces propositions dont on ne peut pas se défaire.

Devenir classiques, messieurs, continuait Barrés,

OËU\'RES DE PROSE c'est décidément détester toute surcharge, c'est atteindre à une délicatesse d'âme qui rejetant les mensonges, si aimables quils se fassent, ne peut goûter que le vrai^ c'est, en un mot, devenir plus honnête.

Quand vous nous reviendrez, mon enfant, vous me demanderez cette petite brochure jaune où Ton a publié cet adieu, II m'est impossible de vous représenter l'impression qu'elle nous fit ici. C'est une sorte de poème d'une pureté, d'une puissance (d'évocation) sans doute inimitable. Et aussi d'une puissance de réalisation. Un très court poème. Une sorte d'élixir de poème. Un poème en prose d'anthologie d'une pureté parfaite, d'une fidélité, d'une piété, d'un classique, d'une rareté, d'une beauté parfaite, et non pas seulement d'une ordonnance parfaitement harmonieuse, mais d'un ordre même et d'une organisation, d'une régulation parfaite. Un chef d'œuvre, et une œuvre parfaitement harmonieuse. En ces quelques pages une réussite unique. Il est dans les carrières des jours fortunés. Je me le rappelle comme si ce fût d'hier soir. Je n'avais point assisté à la cérémonie. Je n'étais point, vous le savez, un ami de Moréas. Les hommes de ma génération, hélas, le connaissaient déjà peu. Je rentrais le soir. Dans le coin de mon compartiment je commençais de lire le Temps. Quelque respect que nous ayons pour le Temps, vous savez qu'une colonne de journal n'est point toujours ce qui met le mieux en valeur un poème, un discours; une oraison, un adieu. On ne peut donc pas dire que j'étais surpris, disposé parla typographie, par quelque charme de typographie. Mes yeux couraient. Je tombai sur ces funérailles, sur ce discours. Les jours croissaient, on

\^ I C T 0 R - M A R I E , COMTE HUGO était en avril. Instantanément tout disparut. Et il n'y eut plus que cette pureté antique, ce poème antique, tout l'antique, tout le païen, tout le tragique, toute Tharmonie évoquée, présente, dans peut-être pas même une colonne de ce journal ; d'aujourd'hui ; mouillé des presses ; que l'on vient d'acheter pour trois sous. Toute une élégie. Cœur de Français, écoutez encore cette phrase : Tai vu Moréas marcher au côté de Verlaine. Mais déjà Use meltait en mesure de rejoindre Ronsard, Villon et Ruleheuf. Tout Homère était là, et l'ensevelissement et les funérailles des héros, et la mort des héros, tout Sophocle, et la mort des hommes mortels et les travaux et les jours.

Dans ces deux cents lignes, de prose, autant et plus qu'en un volume, autant et plus qu'en un livre, autant qu'en des vers, autant et plus qu'en un long poème.

Par quelle merveilleuse rencontre, mon enfant, c'est cela même que vous m'écrivez des confins de Mauritanie. C'est cela, c'est cet écho qui nous revient de si loin. Mais un écho si je puis dire lui-même originaire, un écho non parti, non lancé d'ici, un écho autonome. Un écho sans voix originaire, sans voix initiale. Que dans une matière romantique une pensée classique peut se mouvoir, vivre une vie classique, opérer une œuvre classique. Par une sorte de nucléation, de polarisation organique. Vous m'écriviez naguère et je recevais au commencement de cette semaine : // m'apparaîl que par exemple la mort de Violet {que je vous raconterai un jour) vaut celle de Baudin et quelle remplit les conditions que vous assignez très justement à l'événement particulièrement historique. — Voici une terre qui est

ŒUVRES DE PROSE parfaitement romantique et triplement romantique: par sa nature^ son aspect physique, par le caractère de ses habitants et par V action que nous y exerçons encore. Histoires de brigands, assassinats, combats épiques, pillages, sombres intrigues, tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Ainsi c'est en pleine nature romantique, en pleine vie romantique, dans une terre romantique, sous un climat romantique que vous poussez, que vous vivez, que vous concentrez, que vous conduisez une pensée classique, que vous acheminez, que vous achevez, que vous coui-onnez une pensée classique, une œuvre classique, cette œuvre classique qu'est une vie et une pensée. C'est dans une matière romantique qu'une pensée classique vient et s'effectue, qu'une œuvre s'opère. Et tout conspire à cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guère « jolis », ont cependant une beauté qui leur vient d'un tragique puissant, une beauté sans grâce, mais bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust. Des plaines sans eau de VAgan, écrasées de soleil, du monlueux Tagant et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de VAouker, du noir Assaba, toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude squelette minéral oii errent de pauvres lentes en poil de chameau et des troupeaux nomades. Les Maures de ces contrées désolées sont parmi les plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous Vont fait sentir plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement. Cette noble et antique race qui se rattache à VOrient mystique [il y a ici des « Chiites » que les guerres du premier siècle de V Islam avaient pourtant rejelés et confinés en Perse sur les bords de V Euphrale) et qui se ramifie vers l'Est

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jusqu'au delà de Tiinbouctou (les Kouiila du Taganl s'échelonnent ainsi jusqu'au Nord de la boucle du Niger) présente unéchantillon d'humanité extrêmement évolué et où pourtant la simplicité des mœurs est restée grande, où l'ardeur du sang primitif est restée vierge. Ces gens, d'esprit très cultivé généralement, retors en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el (ihaswâni dévore en ce moment un traité de mystique arabe sur la « prédestination » que lui a prêté le Capitaine commandant le Cercle), (n'est-ce point admirable, mon enfant, ce Capitaine français commandant le Cercle prêtante Cheickh elGhasvvâni, qui le dévore, un traité de mystique arabe sur la « prédestination ». La France est une grande puissance musulmane, en Afrique. Quelle grande puissance elle serait, absolument, si elle était dans le monde, subsidiairement, une certaine puissance chrétienne. Mais voilà, que ferait-on au Capitaine commandant un Cercle qui prêterait aux peuples la Consolation internelle. Cela ne l'aiderait peut-être pas à passer chef de bataillon.) ces gens, tout en même temps, sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de cœur et vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale.

C'est dans ce rude pays que nous avons essayé de nous installer par la force de nos armes, et c'est un des derniers où l'on fasse encore œuvre de soldat, (nous venons justement d'en découvrir un autre, mon ami, un nouveau, un deuxième, et il était temps; il était situé originairement entre Versailles et notre Lozère.

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