L'^UTEU% T)E CH^TTE%TO'M
(Mai 1835 )
/\ u Théâtre-Français deux beaux noms sur l'affiche M'attirèrent un soir: ce soir-là j'étais riche; J'avais pour avenir deux francs, je les donnai; Et je vis Chatterton, et chaque mot du drame Eut un écho si long et si doux dans mon âme, Que la nuit, seulement bien tard, je soupçonnai Q.u'cn ce jour de bonheur je n'avais pas dîné.
120 LE MYOSOTIS
Seul, j'écoutais cncor d'un bruyant auditoire Le sanglot triomplial répéter : « Gloire, gloire A la Muse qui n'a ni sang, ni fange au pied, Par qui la nouvelle ère au théâtre commence!... ; J'écoutais, je mêlais ma note au chant immense. Puis j'ajoutais tout bas, palpitant, l'œil mouillé: « Qui s'inspira si bien, doit sentir la pitié. »
Hélas ! quand il évoque une infortune morte. Le poète pieux, s'il savait qu'à sa porte L'immortel Chatterton vit encor pour souffrir ! S'il savait qu'à Paris tous les jeunes poètes, De ce bruyant désert pâles anachorètes.
N'ont plus, en s'abordant, qu'un salut à s'offrir, Le salut monacal : « Frères, il faut mourir! »
Que l'un d'eux, demi-nu, dans sa chambre malsaine
Pousse un drame réel à sa dernière scène,
Et sans étoile au ciel, sans bon ange ici-bas.
Pour éviter la faim, courant au suicide,
Tient levé, maintenant, sur son estomac vide,
Le fer qui découpait le pain de ses repas
Et qui, depuis trois jours, trois longs jours I ne sert pas.
Puis se ressouvenant qu'il est bien jeune encore, Qu'.iprès l'hiver l'oiseau se ranime et picore, Que ses chansons vivraient peut-être s'il vivait,
.UTEUR DE CHATTERTO>
Clu'un ange sur son front, marqué de l'anathème, Peut l'effacer un jour avec ce mot : Je t'aime! De mille illusions repeuplant son chevet. Dans les bras de la Faim s'endort... S'il le savait!
Poète, il aiderait la jeune muse à vivre; 11 n'a pas renfermé tout son cœur dans son livre ; Son culte pour les morts s'étendrait aux mourants... Et moi je serais fier d'aimer ce que j'admire, D'avoir une main noble à baiser, et de dire, Quand son nom planerait sur les noms les plus grands : « Je lui dois l'espérance et la vie... et vingt francs ! »