‹ Œuvres complètes. Introd. de R. Vallery-RadotChapitre 3 sur 21 · IMPRIMEUR-LIBRAIRE · texte numérisé non relu

IMPRIMEUR-LIBRAIRE

a 'Paris, ij avril jSji.

« Monsieur, je n'ai pu vous écrire plus tôt : étourdi de mon changement de position, je ne savais encore qu'en penser et qu'en dire. Figurez-vous une vingtaine d'écoliers, de quinze à seize ans, les plus turbulents et les plus insolents du monde, et moi, jeté sans expérience au milieu d'eux pour leur enseigner le latin, le grec et le repos. Ils ont assez de raison pour savoir qu'un chef d'institution tient plus à ses élèves qu'à ses maîtres, et trop peu pour sentir la nécessité de l'ordre et de l'étude. Ainsi, leurs caprices sont tout puissants, et un profes-

seur, à son apparition, est là comme un nouveau ministre devant les Cliambres : il faut qu'il se retire s'il n'est pas sûr de la majorité. Pour ne s'être pas résignés ù ce parti, deux ou trois de mes prédécesseurs ont été chassés à coups de poing. Et cependant, ce n'est pas de cette classe que me vinrent les premiers dégoûts du métier. Dès les premiers jours de mon arrivée, une bande de gamins, qu'une maladie de leur mentor avait placés provisoirement sous ma férule, me firent essuyer toutes les humiliations d'une bonne d'enflmt. J'étais prêt à sortir de la maison, lorsque les boute-feux de ma classe vinrent me promettre, si je consentais à rester, de rosser d'importance tous les coupables. Je cédai à leurs prières sans accepter la condition, qui cependant fut exécutée en conscience.

« J'ai beaucoup de liberté : outre les quatre heures dont je puis disposer presque tous les jours, je rencontre de temps en temps des journées entières qui m'appartiennent. Je puis aller au spectacle toutes les fois que je le désire, mais j'use peu de cette licence. Une indisposition légère dont je souffrais à Provins s'est beaucoup augmentée et ne me laisse que tout juste assez de force pour remplir mes devoirs.

Je ne sors pas de ma chaire ; j'y passe le temps des classes et des récréations, lisant, écrivant ou dormant : c'est ma carapace. On vient de m'inscrire pour la garde mobile ainsi que mes collègues. Ce sont tous d'assez bons enfants, qui ne manquent ni d'instruction, ni d'esprit. Plusieurs d'entre eux se sont réfugiés dans cette profession pour faire leur droit à moins de frais. Celui qui répétait la seconde et la rhétorique vient d'expirer d'une fièvre cérébrale. 11 paraît que ce jeune homme avait du mérite, mais il se trouvait seul à Paris, sans amis, sans protection ; rejeté, à l'heure de l'agonie, de la maison qu'il embarrassait, il n'a trouvé de place pour mourir que dans les bras d'une jeune femme qui se dit sa sœur.

« Cette lettre va peut-être vous surprendre au milieu des préparatifs d'un voyage. En ce cas, c'est par la petite poste que j'attends de vous une réponse. Voici mon adresse : Professeur, pension Labbé, rue de la Pépinière, n° 65. Je me rappelle au souvenir de toute votre ï\mille (j'ai presque hésité sur le pronom). Elle est sans cesse présente au mien.

6o INTRODUCTION

^ iiiadavic Jciiiiel.

« Chère sœur, je suis à peine installé dans la maison, et j'ignore si je dois m'y plaire et même si je pourrai remplir les fonctions qui me sont destinées. Aussi, j'aurais peut-être mieux fait d'attendre pour vous donner de mes nouvelles; mais, comment faire? J'ai sans cesse une plume sous la main et votre image dans le cœur; et puis, il est si doux de causer, même quand on n'a rien à dire. Vous me dites sans doute, dans votre pensée : « Écrivez, « écrivez, » comme autrefois dans le comptoir vous me disiez : a Parler! parlc^ encore I... »

« Mon amie, je ne vous oublie jamais, et cependant des craintes, des espérances, des chagrins vous ont disputé souvent mes pensées ; mais il est de ces moments (et cela m'arrive toutes les fois que je réfléchis) oij mon amour exalté par la reconnaissance devient une ivresse, un délire, et alors je n'ai plus d'autre crainte que celle de vous avoir causé de la peine, d'autre désir que celui d'être toujours aimé. C'est sous cette inspiration que je vous écris maintenant. Je voudrais que ma lettre, remplie d'amour, ne fût qu'une longue caresse, et je

regrette d'être obligé de la faire refroidir par des détails désagréables, et que cependant vous devez connaître, puisqu'ils me concernent... Ma santé est toujours mauvaise, très mauvaise... Il m'a fallu me défaire de beaucoup de choses... J'espère toucher bientôt... Pardonnezmoi tous ces détails, ma sœur, mais moins j'aurai d'inquiétude sur mes besoins, plus j'aurai le temps de penser à vous. Une lettre bien vite; parlez-moi de vous, toujours de vous; que faites-vous ? Que lisez-vous ? Est-on heureuse? Parlez-moi aussi de votre autre frère, de votre amie, dont l'amitié touchante semble rivaliser avec la vôtre. Que j'aurais de bonheur à vous embrasser tous! Encore quatre mois, et j'aurai ce bonheur-là. Mais quatre mois, c'est bien long. »

,A madavie Favier.

« 'Paris, 20 avril iS^i.

« Madame, pardonnez-moi d'avoir différé quelque temps à vous écrire. Jeté dans une profession toute nouvelle pour moi, il m'a fallu attendre et réfléchir avant de pouvoir apprécier mon sort. Assailli de dégoûts contre lesquels

rcxptricncc ne m'avait pas aguerri, j'ai d'abord hésite sur le parti que j'avais à prendre. Enfin, avec un peu de courage et de raison, j'ai surmonté ces premiers obstacles et maintenant je me trouve assez lieureux.

« L'érudition qui me manque est moins indispensable que je ne l'avais craint; et d'ailleurs il me sera plus facile d'y suppléer en peu de temps. J'ai beaucoup plus de loisirs que je ne l'espérais, et je compte les employer à étudier les matières de l'examen que doivent subir tous les candidats aux grades universitaires. Une seule chose m'inquiète; on va m'enrégimenter ainsi que mes collègues dans un des bataillons de la garde mobile, et je crains que cette mesure n'entraîne des découvertes qui me jetteraient dans une position honteuse et pénible*. Je ne répugne pas au métier de soldat, où, dans ce moment, on peut poursuivre un avenir; mais je repousse le nom de conscrit réfractaire, d'autant plus injurieux pour moi qu'il serait injuste**. Pardonnez-moi ces

• Moreau fait ici allusion à son acte de naissance.

** M. Lhuillier, d.tns He'ge'sipfc Moreau et son Diogcne, a noté que Moreau avait tiré au sort en 1835 seulement. Il n'av.iit été porté sur les listes de conscription ni à Provins, ni à Paris.

longs détails sur une destinée bien insignifiante sans doute, mais à laquelle vous avez prodigué trop de marques d'intérêt, pour que je puisse craindre jamais qu'elle vous devienne indifférente.

« Je viens de voir M. Lebeau, le fils, dont la famille, après la vôtre, doit avoir la plus large part à ma reconnaissance ; mes souhaits pour son bonheur l'accompagneront à Provins, où son mariage enfin sera célébré dans un mois. Il a bien voulu se charger de ma lettre, et j'ai profité de cette occasion pour vous réitérer l'assurance de mon respect et de mon attachement. Je me recommande au souvenir de mes premiers bienfaiteurs M. et M">e Guérard. J'embrasse de cœur Charles et Alexandre.

«J'ai l'honneur d'être. Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

« H. MOREAU

« Voici mon adresse : Professeur, pension Labbé, rue de la Pépinière, no 63. »

Ce n'est pas seulement la correspondance du poète, c'est le récit d'un témoin qui permet de reconstituer la phase traversée par Moreau, maître d'étude. Mon

père, qui était élève de la pension Labbé, a public autrefois comment débuta leur intimité :

« Un jour, au moment de la récréation, la pluie, tombant à flots, força tous les élèves à rester dans la salle d'étude, comme un essaim d'abeilles consigné dans la ruche. Différents groupes se formèrent, selon l'âge et la sympathie, et, faute de pouvoir jouer à la balle, les p;rands causèrent littérature. L'un de nous, et l'un des plus forts, eut l'idée un peu jeune de mettre en parallèle Lamartine et devinez qui?... Millevoye. On faisait cercle autour de lui. Son rang de rhétoricicn et sa supériorité reconnue en vers latins donnait à sa critique une certaine autorité. Ses décisions toutefois n'étaient pas acceptées sans contradictions. Les élèves de seconde n'osaient pas trop contester, mais les philosophes ne se gênaient pas et le rhétoricien avait fort à faire. Enfin, après bien des écarts, la discussion se concentra sur deux petits poèmes où Lamartine et Millevoye ont traité le même sujet : Le Poète mourant. Celui de Millevoye avait ses partisans

comme celui de Lamartine, et personne ne manquait de raisons, ou, si vous voulez, de paroles, pour appuyer son sentiment. Chargé de la police de la salle, Moreau présidait, en souriant, cette séance académique. 11 remarqua que je ne disais rien (j'étais élève de seconde) et voulut savoir mon. avis. Je fis une réponse qui enleva tous les suffrages. Je dis que le poète mourant de Lamartine était plus poète et que celui de Millevoye était plus mourant. Le rhétoricien seul ne se montra pas entièrement satisfait de ce jugement, que les autres trouvèrent digne de Salomon et qu'applaudit Moreau lui-même.

« A partir de ce jour, commença entre nous une liaison qui devint graduellement plus étroite. Quoiqu'il fût maître et que je fusse élève, nos âges ne s'éloignaient pas trop, car il n'avait guère que vingt ans, et notre commune passion pour la poésie effaça bientôt la distance. Aux heures de récréation, nous nous promenions toujours ensemble sous les acacias de la cour, et, les jours de congé, nous allions les passer au parc Monceau*, situé

■ Lu parc Monceau ct.iit alors un parc réservé.

dans le voisinage. Là, sans autre dîner qu'un morceau de pain mangé sur l'herbe, nous restions jusqu'au soir à causer, à rêver, à lire et à faire des vers. C'était la vie de deux bergers de Florian, moins les moutons et les bergères. Pauvre Moreau!

Qui m'aurait dit alors que l'on verrait en lui je ne sais quel tribun farouche, je ne sais quel Tyrtée d'émeutes et de barricades?

« Il est vrai que, dans ce temps-là, Moreau n'était point tel qu'on a pu le voir très peu d'années après. Il jouissait d'une heureuse santé et rien dans sa constitution, saine sinon robuste, ne faisait redouter une fin si prématurée. La taille médiocre, le buste assez fort, mais les extrémités menues; les mains d'une délicatesse aristocratique, ces mains qu'il lui a convenu plus tard de peindre calleuses; le visage régulier, un beau front, l'oeil spirituel, la bouche fine; la peau blanche et les cheveux bruns; une physionomie très douce et des mœurs aussi douces que sa physionomie; la simplicité, souvent même le rire ingénu d'un enfant, voilà les principaux traits sous lesquels je le retrouve dans ma pensée en remontant

à cette époque. On pouvait entrevoir un peu de mélancolie au fond de son âme, mais la gaieté pétillait à la surface. En écrivant, il passait volontiers de la chanson à l'élégie; mais dans la conversation l'élégie s'éclipsait, la chanson prenait le dessus. La politique, qui devait plus tard lui souffler des colères si violentes, le tourmentait fort peu, quoiqu'il se fût battu aux journées de Juillet. A l'exemple de Béranger, sa première admiration, il cousait, il est vrai, un couplet libéral à la plupart de ses chansons. Mais ce n'était qu'une cocarde qu'il attachait à son chapeau; il en faisait parade sans en prendre au fond grand souci, bien plus préoccupé de la forme des vers que de celle des gouvernements. Il était poète avant tout; il n'était même véritablement et ne fut jamais que cela. »

Dans sa correspondance de rhétoricien, mon père raconte que Moreau eut souvent à lutter contre l'esprit d'insubordination qui soufflait alors dans les lycées. Éternelle histoire des cours de collège où l'on imite ce qui se passe dans le monde! En 93, les enfants lanternaient des chats.

Sous l'Empire, ils se battaient tous les jours. Sous Charles X, ils faisaient des processions et des reposoirs. Après iS'jo, ils auraient fait volontiers, dans l'Université, un 29 Juillet. Mais au milieu de ce tumulte Moreau trouvait, grâce à la sympathie de quelques grands, devenus ses amis, un tel repos d'esprit et de cœur que, subitement, le ton de cette correspondance, d'ordinaire si triste, change.

On le sent presque heureux.

A inoiisiciir Leheau fils,

IMPRIMEUR-LIIIRAIRE A ['ROTINS.

r- Taris, II juillet i8)i.

« Je ne sais trop, monsieur, quel ton prendre en vous écrivant. Dois-jc vous encourager ou vous féliciter? Je reçois fort peu de nouvelles, et depuis quelque temps les visages provinois sont rares sur le pavé de Paris. J'ignore donc votre destinée. Il est déjà loin, le jour qui devait être pour vous celui du bonheur, mais bien souvent (je le sais trop) les plus beaux projets s'en vont en fumée, et je crains de vous

adresser une ironie au lieu d'un compliment. Pour moi, mes cliagrins sont si légers que je rougirais de m'en plaindre. J'ai des amis qui se partagent mes heures de loisir, et avec lesquels je puis tour à tour causer, disputer, rire et même pleurer. Trois surtout : Lefèvre d'abord ; vous connaissez celui-là ; puis un jeune républicain, jacobin, sans-culotte, guillotineur, ne jurant que par Marat et Robespierre qu'il compte bien imiter un jour. En attendant, c'est le plus généreux des hommes et le plus dévoué des amis. Le troisième*, qu'il faut citer à part, est un jeune homme de dix-sept ans, dont je crois vous avoir déjà parlé, et dont je vous parlerai souvent encore, car il m'inspire autant d'adrniration que d'amitié. Au milieu de ce trio bizarre, il me semble converser tour à tour avec Rochester**, Sand*** et J.-J. Rousseau. « Nous allons quelquefois au spectacle. Antony m'a causé de profondes émotions, moins encore cependant qu'une farce donnée l'autre jour au Vaudeville. L'affiche annonçait les débuts d'Henri Monnier, et chacun s'étonnait

■ Le troisicme était mon père.

•' Rochester, poite anglais.

*" Karl Sand, piétiste fanatique.

qu'un peintre déjà célèbre abandonnât ainsi son art pour s'aventurer sur les traces de Ferlet et de Potier. Je me récriais comme les autres, et l'on me fit une horrible confidence : le mot de cette énigme était la misère*.

« Henri Monnier jetait avec désespoir un crayon qui ne lui donnait que de la renommée ; mais toujours fier, toujours artiste, il voulait qu'un grand succès justifiât sa démarche. En cas de chute, sa résolution était prise. Un siffiet devait être pour lui un arrêt de mort. Je savais cela, et j'attendais, inquiet et palpitant, comme à la cour d'assises. Heureusement les bravos me soulagèrent, et ma terreur devint tristesse. Je voyais ce jeune homme, qui sans doute avait la douleur dans l'âme, revêtir les formes les [plus] grotesques pour amuser le public dont il s'était rendu l'esclave, et quand la salle retentissait d'éclats de rire, j'avais peine à retenir mes larmes... J'appelle avec ardeur le moment des vacances. Il me sera bien doux de vous revoir, surtout si je vous revois heureux.

« Je présente mes hommages à M. et Mme Le-

• Henri Monnier débuta, en effet, comme acteur .lu tlicâtre du Vaudeville, dans La Famille improvisée, \e 5 juillet 183 i. Mais il y a, dans le récit que fait Morcau, une très grande exagération.

beau et à M^c Jeunet. Si j'avais omis le nom de quelqu'un de la famille, pardonnez -le-moi et réparez mon oubli.

« H. MORE.\U

« Ne vous étonnez pas d'avoir si rarement de mes nouvelles. Cette lettre, qu'il m'a fallu remplir de détails insignifiants, à défaut d'autres, sera mon excuse. »

^ viadamc Jeunet.

« Vous avez deux torts, ma sœur, celui de m'écrire une lettre si courte, et celui de m'envoyer un si joli foulard. Grâce à vous, j'ai déjà bien des cravates, et pour croire à votre amour je n'ai pas besoin d'un nouveau gage. Merci, pourtant, merci. Tout ce qui vient de vous m'est cher et sacré. Pardonnez-moi de ne pas vous écrire plus souvent, ma vie est si monotone que vous n'y perdez aucune confidence intéressante ; au contraire, je n'ai que des chagrins à vous avouer... Il s'opère chaque jour en moi un changement qui me désole et dont je ne puis m'expliquer la cause. Toutes mes facultés s'éteignent, mon esprit est lourd, ma tête stupide; ma mémoire même, autrefois si

1 N r K O U U Cl" I O N

heureuse, menace de disparaître. Faut-il attribuer tout cela à l'inlluence du pliysique sur le moral ?

« Je me suis lié avec un jeune hdninie dont je vous ai déjà dit un mot. Ce jeune homme, à vingt ans, montre déjà des talents extraordinaires et une ambition effrénée. Son avenir sera sans doute grand et beau s'il ne succombe pas avant de l'atteindre; car, à peine sorti de l'enfance, l'étude, le seul excès qu'il connaisse, l'a déjà vieilli et courbé. Vous me parlez de spectacles, j'y vais fort peu. Cependant je viens de voir jouer un nouveau drame de Dumas : Antony. C'est une pièce pleine de passion, et les acteurs sont dignes de la pièce.

« J'appelle toujours les vacances avec ardeur. Quoi qu'il arrive, je ne manquerai alors ni de consolations, ni d'encouragements. »

(^ la vuiiic.)

« Chère sœur, encore un mois sans vous voir! C'est affreux. J'essaye en vain de me distraire : je lis, et je m'ennuie; je vois des amis, et je m'ennuie. Écrivez-moi, consolez-moi; mais peut-être auriez-vous besoin d'être con-

solcc vous-mcme; car vous m'aimez bien, ma pauvre Louise ! Je n'ai pas le courage de vous parler d'autre chose que de mes regrets. Adieu donc, conservez un peu d'espérance; je ferai tous mes efforts pour avoir au moins quelques jours à vous consacrer. »

^4 monsieur Lebeaii fils.

ir Taris, i) septciiihre liSjr.

« Monsieur, votre aimable lettre m'a causé le plus vif plaisir et m'a presque consolé d'une petite contrariété dont je souffrais beaucoup. Oui, je devrais depuis quinze jours être à Provins, mais cette fois-ci, comme tant d'autres, mes plans ont été bouleversés. Beaucoup d'élèves passent leurs vacances à la maison, et au lieu d'un mois de liberté que j'espérais, il faudra me contenter de la dernière quinzaine. Mon service finit aujourd'hui en huit, vendredi soir, et je compte partir dès le lendemain. Et moi aussi je serais bien fâché d'arriver pendant votre absence : Provins ne serait pas complet pour moi si quelqu'un de la famille y manquait à mon retour. Cependant je serais désespéré d'être cause de quelque dérangement dans

VOS projets. J'ai quinze jours entiers : pcut-ûtre ii'avez-vous pas l'intention de rester tout ce temps à Paris, et ainsi, dans tous les cas, je puis compter sur le plaisir de vous voir.

« Vous savez sans doute qu'il y a dans ce moment à Paris une petite insurrection de femmes : c'est un spectacle aussi amusant qu'économique. A propos de spectacle, j'ai cru entrevoir Godot à une des premières représentations de Marion Dclonnc. Je n'ai pu lui parler. Depuis quelques jours je ne vis que d'espérances. Je suis retombé dans l'isolement. Mon J.-J. Rousseau est malade et en vacances, Robespierre me boude, et Lovelace a tant d'affaires!... Mais patience! encore huit jours... En attendant, je présente mes hommages tendres et respectueux à toute votre famille.

« H. MORE,\U

Ce voyage à Provins eut-il lieu? Rien dans la correspondance de Moreau n'y fait allusion. Dans la série de lettres qui suivent, on assiste à ses inquiétudes, ses tristesses, sa misère qui l'obligea recevoir de sa sœur autre chose qu'un foulard, du chocolat et des dragées.

lA madame Jeunet.

« Grand merci, ma sœur, de vos excellentes dragées ; mais vos lettres, que vous accusez de négligence, sont pour moi mille fois plus délicieuses. Après un travail pénible, après des démarches inutiles, vous ne pouvez vous imaginer combien il est doux de trouver au logis quelque chose de ma sœur, de la seule personne qui m'aime. Alors, de tous mes regrets, il ne m'en reste plus qu'un seul : celui d'être séparé de vous; mais il est adouci par l'espoir. Je suis presque toujours seul avec votre image. Je n'ai personne à qui je puisse ouvrir mon âme. Les femmes que je connais, d'ailleurs aimables et spirituelles, sont dans leurs rapports d'une immoralité, d'un égoïsme désespérants : nos amours les feraient rire; et leurs plaisirs me font pitié. Pour moi, je n'ai encore éprouvé d'émotion d'amour qu'à la vue de certaines actrices ; mais il ne faut pas s'y méprendre, si j'aime un instant le personnage qui m'arrache des larmes avec les sentiments que l'auteur lui prête, je ne garde que du mépris pour la femme..., qui dépouille à la fois dans les coulisses son costume et ses vertus.

« Adieu! Aimcz-nioi ilonc, ainicz-moi ttnijours pour nie lionncr du cduragc et du bDiilicur. Jcn ai besoin. »

('i.'/ la vicitic.)

« Ma sœur, ma clière scuur, je vous verrai donc! Mais, mon Dieu, que ces quatre mois vont me sembler longs! J'aurais bien voulu être près de vous pour le retour du printemps. Qu'il nous eût semblé beau, à nous qui savions prêter des charmes à l'hiver! Le danger que vous venez de courir et que vous racontez avec tant d'indifférence me fait frémir encore. Presque tous les jours pour moi sont des lundis. Je me promenais l'autre jour au Père-Lachaise, et je vis un jeune homme, qui se croyait seul, jeter en passant une couronne de fleurs sur la tombe d'Héloïse et d'Abailard. J'aurais bien voulu connaître ce jeune homme-là... Je pense toujours à Provins, il me semble que j'y ai laissé à la fois une mère, une amie, une amante ; ma sœur, vous étiez là pour m'aimer comme une famille entière : mon pays, c'est vous. Oh ! venez vite. Pardonnez -moi la négligence de mes lettres, j'aime à y laisser tomber mes pen-

secs sans ordre et sans art : c'est comme si l'on causait. «

(^ la vicinc.)

« En me disant d'espérer toujours, vous me faites entendre assez qu'il n'y a plus d'espoir. Que de regrets ! J'aurais été si heureux de vous embrasser ! Oh ! si vous veniez à Paris, je vous mènerais voir des acteurs qui vous feraient à votre choix mourir de rire ou pleurer à sanglots. Vous entendriez l'amour s'exprimer tour à tour de la manière la plus tendre et la plus brûlante, et je serais près de vous; si je pouvais espérer! J'ai oublié de vous répéter que je vous aime toujours; aimez-moi, écrivez-le-moi, je suis heureux et fier de votre amour. Je vois autour de moi des hommes favorisés de la Fortune qui me regardent peut-être en pitié; mais ils n'ont ni sœur, ni amie, et moi j'ai tout cola et je l'aurai toujours, n'est-ce pas, bonne Louise? Oli! que je les plains! »

(,^4 la >iit'iiii'.)

« Quoi ! un joli cadeau et une lettre encore plus jolie ! C'est trop à la fois... Je me retrouve

dans le scntiiiKiit i]uc vous exprimez, et au milieu de la fouie qui m'environne, c'est voire image seule que je vois... J'ai été plusieurs fois au spectacle, et là votre souvenir m'accompagnait encore. J'ai vu Romeo et Juliette, deux amants qui meurent ensemble plutôt que de vivre séparés; Rodolphe, aimé d'une jeune femme qui le croit et le nomme son frère, et qui ne revient de son illusion que pour le suivre à l'autel. J'ai saisi partout des allusions touchantes, et j'ai pleuré.

« Ma chambre est petite et froide l'hiver, mais, la nuit, j'enveloppe mon cou d'un mouchoir qui a touché le vôtre, et je n'ai plus froid. Vous ne me dites rien de votre frère, il est séparé de celle qu'il aime. Je comprends aujourd'hui combien il doit souffrir. Mais du moins l'espérance, et nous... nos plus beaux jours sont passés, et je regretterai peut-être toute ma vie les moments que j'ai passés près de vous. Je viens d'être retenu au lit par une légère indisposition. Je veillais pour penser à vous. Je vous ai vue en songe vous pencher à mon chevet et poser votre lèvre sur mes joues brûlantes. Vous le savez, ma sœur, cet heureux songe n'était qu'un souvenir. »

' (,^ la même.)

« Votre dernière lettre, ma chère sœur, m'a causé autant d'étonnement que la mienne a paru vous causer de douleur. Je ne me rappelle pas bien mes expressions, mais il me semble qu'une de mes phrases aurait dû vous expliquer les autres. Mais puisqu'il le faut pour calmer vos alarmes, je le répéterai, ma sœur, c'est toujours vous seule que j'aime. C'est toujours en pensant à vous que je m'endors pour me préparer d'heureux songes. Je me console autant que possible de mon exil, en repassant une à une, dans ma pensée, toutes nos scènes de bonheur. Nous lisions votre auteur favori qui est devenu le mien, nous entendions un concert enchanteur, ma main touchait la vôtre, elle aidait mon cœur, nous admirions le beau clair de lune, nous parlions de notre amour et du paradis... Il y a bien longtemps de tout cela, n'est-ce pas? Oui, entre cette époque et le moment où je vous écris, il me semble qu'il y a bien des années de peine et d'ennui.

« Souvenez-vous, ma sœur, qu'une lettre de vous est un cadeau trop précieux pour avoir besoin d'être accompagné d'un autre. »

(, 1 lu nu lue.)

« Chcrc sccur, paidoiinc/.-moi de ne vous avoir pas ccrit plus tôt. J'étais et je suis encore fort occupé. Une lettre que je dois écrire à votre autre frère vous donnera des détails que je vous épargne ici. Celle qu'il m'a envoyée m'a fiiit beaucoup de plaisir, parce qu'elle était charmante. Aimez-moi donc et dites-le-moi toujours, ma sœur, cela rend presque heureux, malgré l'absence.

« Je vous aime, ma sœur, m'entendez-vous bien? Je vous aime par raison, par reconnaissance et par sympathie; et quand même vous m'abandonneriez, ce que je suis loin de prévoir, je vous aimerais encore, malgré moi et malgré vous-même. Vous me parlez de ma santé, ma bonne amie. Soyez tranquille; je ne souffre presque pas. »

(^ la vieille.)

« Vous analysez donc toutes les phrases de mes lettres, pour y découvrir l'aveu d'un besoin. Je vous remercie de votre envoi; il m'apprend à peser davantage mes expressions. Si

cela continue, je pourrai calculer tous les ans à quels intérêts j'ai placé mon amour, et peutêtre même le verrez-vous se refroidir, car rien, entre deux cœurs, n'est froid comme l'argent. Aussi, vos lettres sont plus lourdes qu'à l'ordinaire, vous prodiguez des expressions plus tendres. C'est reconnaître que j'en ai besoin. Et puis, vous vous gênez sans doute pour moi, sans vous informer seulement si je le mérite... Ma sœur, je vous en conjure, ne me faites plus de pareils envois, je n'aurais pas le courage de refuser, mais j'en souffrirais... »

(^yi la ma ne.)

« Ne vous étonnez pas, ma sœur, si j'ai gardé le silence depuis l'envoi de votre paquet. Malgré le plaisir qu'il m'a dû faire, j'attendais de vous quelque chose qui devait m'en faire plus encore : une lettre. J'ai été d'abord fort surpris et fort inquiet de ne rien trouver, après avoir fouillé avec tant de soins les plis de l'enveloppe. Je soupçonnais même que vous étiez peut-être fâchée contre moi. L'envoi de l'argent pouvait, à la rigueur, se concilier avec cette idée ; mais, après un peu de réflexion, un cadeau do fleurs me semble avoir quelque

chose de trop caressant pour laisser subsister un pareil soupçon. Je ne crois pas à la haine; mais que dois-je croire ? Votre lettre auraitelle ùlù égarée? Hâtez-vous bien vite, je vous prie, de dissiper ou de fixer nies inquiétudes. »

(^■1 la iih'iiic.)

« Je viens vous demander encore ce que vous m'avez tant de fois refusé: un conseil. Que dois-je faire ? Q.ue puis-je faire ? Consultez votre jugement et votre cœur, et répondezmoi. Ne craignez pas de choquer mes affections ou mes antipathies, ni de vous charger devant moi d'une pénible responsabilité. Dussé-je y trouver le malheur, je marcherai avec plus de foi et de courage dans la route indiquée par mon ange gardien. «

(^ la vicme.)

a Taris, i8)2.

« Vous avez dû vous étonner et vous plaindre de ne pas recevoir de lettres depuis si longtemps. Pardonnez-moi. J'étais, comme toujours, malheureux, et, de plus, malade. Vous avez été pour moi toujours si prodigue de bienfaits que

je ne pouvais me plaindre, sans avoir l'air de demander. Il fallait mentir ou me taire. Je me suis tu. Je voulais attendre pour vous écrire que je n'eusse besoin de rien, et ce moment est arrivé, d'une autre manière pourtant que celle que j'espérais... Il ne me manquerait rien si j'avais la visite de mes amis, mais plusieurs sont malades eux-mêmes, les autres se sont enfuis devant la peste*. Vous devez juger qu'en ce moment quelques lignes de votre main me seraient bien précieuses. Car je suis tout à fait hors de danger, et je ne suis plus malade que d'ennui et d'isolement. Vous n'êtes pas boudeuse, ma sœur, j'espérais donc qu'après mes explications vous ne me puniriez pas de mon silence en usant de représailles. »

(^4 la même.)

« Ma bonne amie, je n'ai pas reçu cette lettre du 50, dont vous me parlez; autrement, je n'aurais pas manqué d'y répondre, quoique je fusse alors très occupé. Je ne vous ai pas oubliée, ma sœur; mais depuis quelque temps je pense à vous plus vivement que jamais. Je

• C'ét.ait le choléra.

fais des rcvcs tristes où vous ôtcs toujours mêlL-c. Je vous ai vue morte plusieurs fois. Je ne suis pas superstitieux, mais c'est égal, je voudrais bien vous voir pour me convaincre de mon illusion. Mon Dieu, que suis-je donc pour être tant aimé! C'est l'exclamation que m'a arrachée la première lecture de votre lettre. On vous a dit du mal de moi, et vous ne l'avez pas cru : je vous remercie, ma sœur, de cette confiance, et j'aurais désiré la ju.stifier par une explication. Pourquoi donc ne m'avcz-vous pas appris de quoi l'on m'accuse? Si vous me croyez innocent, vous devez penser que je l'ignore. Votre silence me cause plus d'inquiétude que vos aveux ne m'auraient causé de chagrin. Je vous en conjure, dites-Ic-moi dans votre première lettre. En attendant, je puis vous assurer que je n'aurais jamais eu à rougir, en sachant vos yeux ouverts sur tous mes pas et sur toutes mes actions.

« Je connaissais M""-' D. pour une femme fière dont ma franchise avait blessé l'orgueil, mais je ne la croyais pas capable d'une calomnie. Et aujourd'hui j'aime mieux accuser de tout le mal quelque méprise dont la source m'est inconnue.

« Je viens de retrouver et de lire une ode

charmante de Victor Hugo, écrite de votre main; je ne sais comment j'ai pu oublier de vous remercier de cet envoi. Je lis toujours un peu : c'est le seul plaisir dont je ne sois pas désenchanté... J'ai été entendre les apôtres d'une nouvelle secte religieuse (les Saint- Simonicns). J'apportais en entrant l'intention de me moquer tout bas de leurs doctrines, et j'en suis sorti attendri, touché, enchanté, et presque convaincu*. »

Les fonctions de maître d'étude n'étaient guère du goût de Moreau. « Il faut avouer, écrivait mon père, qu'il les remplissait assez mal. 11 ignorait l'art de plier à la discipline l'indocile troupeau commis à sa garde. 11 était trop doux, trop faible, distrait d'ailleurs comme un poète et rêveur comme un amoureux. Aussi nous quitta-t-il bientôt, retournant, dit-il, à Provins. »

Il n'y retourna pas. Il mena la vie de

■ Alexaiuire Dumas fils, dans une lettre .i M. Mirés (Entr'actes, 2' série), écrit : « Le Père Enfantin, avec qui j'étais très lié, me conseilla de rechercher les conférences économiques que M. Emile Pereire avait faites en 1832, rue Taitbout, je crois, à l'aurore du saint-simonisme. »

bohème, cette vie présentée sous un jour si faussement gai par Miirger et peinte dans sa poignante réalité par Jules Vallès dans Les Réfractaires . Au moment du choléra, Moreau lisait tous les matins les prescriptions de la Faculté de Médecine pour ne pas s'y conformer. « Les viandes salées et les spiritueux, » qui étaient interdits, il les achetait à vil prix et les absorbait avidement. 11 voulut faire mieux : il coucha dans un lit de cholérique, espérant que la mort l'emporterait. Elle lui laissa traîner son existence misérable. Alors, incapable de travail, partagé entre l'orgueil, qui l'empêchait de tendre la main, et la faim, plus forte parfois que l'orgueil, il dut accepter l'aumône.

La fin de 1832 et le commencement de iS-j-j furentplus pénibles encore. Moreau, menacé de phtisie, entra à l'hôpital. Il y resta deux longs mois. C'est là qu'il écrivit sa poésie sur Gilbert. A peine convalescent, et obéissant à ce besoin, commun à tous les Provinois, qui est, selon le mot de Balzac, « de revenir au gîte, » il prit le chemin de la Voulzie.

Il s'arrêta à quelques kilomètres de la

ville, à Saint-Martin-Chennetron. Moreau y fut reçu comme un enfant prodigue par la gentille et si douce fermière, M""-" Guërard.

Quand ses forces chancelantes furent consolidées, l'ambition littéraire se réveilla en lui. 11 y avait à peine un an que Barthélémy avait terminé ses satires hebdomadaires qui, sous le nom de Nfmésis, avaient couru toute la France. Barthélémy s'était engagé publiquement à faire deux cents vers chaque semaine, c'est-à-dire un quotient de vingt-huit vers par jour. Cette gageure imprudente, Barthélémy put la tenir, grâce à sa verve prodigieuse et au tumulte d'idées politiques et littéraires, politiques surtout, qui s'agitaient à Paris. Moreau eut l'idée puérile de faire quelque chose de pareil à Provins. Il était incapable d'une telle besogne, aussi bien par la peine que lui coûtaient ses vers que par l'impossibilité de trouver chaque semaine un sujet capable d'intéresser les lecteurs d'une petite ville. L'accueil bienveillant que lui avaient fait tout d'abord les Provinois le grisa. N'avait-il pas fait jouer à Provins, dès son arrivée, un de ses vaudevilles :

L'Amour à la litissarile, avec un succès dont il s'cxagcra rimportancc? Il s'imagina que la réussite d'une publication hebdomadaire était assurée. L'imprimeur devait être son ami M. Lebeau. Conformément à la loi, M. Lebeau envoya, le 8 juillet, la déclaration suivante au préfet de Seineet-Marne : « Je soussigné déclare avoir l'intention d'imprimer un ouvrage intitulé : DioL^t'fie, fnitciisies poétiques, par H. Moreau, de Provins, lequel ouvrage je me propose de tirer à deux cents exemplaires, format in-4", première livraison d'une feuille. »

Pour se conformer à son titre bizarre, Moreau, enflant la voix, disait :

]e suis cynique, moi!

Et, pour doter Proi'ins d'une muse indigène, J'ose la baptiser du nom de Diogéne.

Alors, comme il voulait, en racontant ses souvenirs d'enfance, se conformer au rôle qu'il jouait, il traduisait ses vers, les jolis vers déjà cités sur le blanc lévite du chœur, par ceux-ci, d'un tout autre ton :

Un ogre, ayant flairé la chair qui vient de naître. M'emporta vagissant dans sa robe de prêtre,

Et je grandis, captif, parmi ces écoliers,

Noirs frelons que Montrouge essaime par milliers,

Stupides icoglans que chaque diocèse

Nourrit pour les pachas de l'Église française.

Puis se rendant bien compte qu'il ne serait pas toujours l'homme de ce genre de poésie :

Je mentirai souvent à mon titre cynique; Souvent j'exhumerai quelqiu: vieux fabliau ; Mon journal poétique, au dernier folio, Pour le lecteur suant d'une longue tirade. Sèmera des couplets en guise de charade.

Il se comparait, à la fin de ce premier numéro, à une abeille qui fait son miel en voyageant. « Diogène paraît chaque semaine, lisait-on au bas de ces pages. Le prix de la souscription est de neuf francs pour trois mois, seize francs pour six mois, et trente francs pour l'année. » Le sujet du second numéro était malheureusement tout trouvé. Un hameau voisin, le hameau de Fontaine-Riante, venait d'être brûlé. Voulant venir en aide à tant de misères, Moreau déclara que sa poésie se vendrait au profit des incendiés. Mais dans

cet appel à la générosité, dans ce cri d'émotion perçait un singulier conseil.

Donnez, disait- il, en s'adressant aux riches:

Donnci, pour que la foule Oublie, en le baisant, que votre pied la foule; Pour que votre or, suc par tant de malheureux, Étouffe leurs soupirs en retombant sur eux... Donnei, car, agitant des torches funéraires, Babœuf ressuscité prêche des lois agraires. Le sol volcanisé fermente ; et, comme Dieu, La Raison vous dira : « L'aumôuc éteint le feu. »

Comme s'il sentait que sa poésie incendiaire avait besoin d'excuse et qu'il fallait expliquer que l'âme du poète était aigrie, Morcau publiait sa pièce de l'année précédente : Un Souvenir à l'hôpital.

Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir I

Une violente apostrophe au parti bonapartiste et une chanson intitulée La Princesse devenaient le texte du troisième numéro. C'est alors qu'il écrivait à mon père cette lettre datée du 4 août :

^ monsieur Fallery-%adot .

« "Prox'ins, 4 août iS)}.

« Vous dites que vous m'aimez, et vous ne le prouvez guère. Au nom de tous les saints du Parnasse, écrivez-moi donc un peu plus souvent. Votre charmante et unique épître me faisait espérer une correspondance, et depuis ce moment, rien. Ma réponse vous aurait-elle déplu, et auriez-vous pris au sérieux quelques plaisanteries? Ou bien ma lettre ou la vôtre se seront-elles égarées? Dans tous les cas, un mot, je vous en conjure.

« Votre ami

« H. MOREAU

« Je publie à Provins, en attendant mieux, des poésies hebdomadaires. En échange de quelques lignes de prose, je vous enverrai tous les vers qui ont paru, à condition que, jusqu'à nouvel ordre, vous ne m'en direz pas votre avis. »

Cet avis que Moreau ne demandait pas, mon père le lui donna quand même : il s'efforça en outre de lui signaler les in-

convcnicnts de toute nature attachés à une publication pareille dans une petite ville. Ces inconvénients, Moreau les augmentait encore par ses professions de foi politique. Aussi le préfet de Seine-et- Marne, le baron de Saint-Didier, avait-il envoyé au sous-préfet de Provins ce petit mot : « On m'assure que vous portez de l'intérêt à M, Moreau. Je dois vous prévenir confidentiellement qu'il s'expose à des poursuites. Engagez ce jeune écrivain à la modération et à se tenir dans les bornes de la sagesse. » Moreau ne tint pas grand compte de cet avis. Une chanson, qui remontait à 1829, intitulée Les Noces de Cana, et publiée dans le quatrième numéro, semble être la gaminerie d'un enfant de chœur qui, seul, dans un coin de sacristie, s'amuserait à boire à pleines burettes le vin de la messe. Mais, malgré la provision de petites poésies déjà anciennes comme celle des Noces de Cana qu'il écoulait dans ses livraisons, Moreau, obligé à des sujets un peu plus actuels, prévoyait qu'il ne pourrait tenir avec ses souscripteurs ses engagements de régularité. Elle dut coûter à son

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amour-propre, cette annonce imprimée au bas de la quatrième livraison :

« Cet ouvrage, qui formera chaque année deux volumes in-4", paraît par livraisons d'une feuille à des époques indéterminées. » Quatre jours après, il adressait à mon père cette lettre étrange, qui porterait atteinte à l'estime littéraire que l'on doit à Moreau, s'il ne montrait pas dans cette page une inquiétude, un trouble d'esprit tel qu'il oublie le sursis qu'il vient de s'accorder. Il semble être encore poursuivi par l'idée fixe de l'exigibilité de sa créance à la fin de chaque semaine.

t^ monsieur Vallery-T{adot .

« Tioviiis, 10 août iSjj.

« Mon clier ami,

« Il me serait impossible de composer en huit jours une lettre semblable à celles que vous improvisez.

« La nécessité seule m'engage à vous griffonner quelques mots à la hâte. Je suis malade et pauvre, mon ami, fiites-moi l'aumône. Ce

n'est pas de l'argent que je vous ticmantie. Nous n'en avons ni l'un ni l'autre; mais moi, je puis m'en passer. Dans mon pays, l'amour et l'amitié entourent ma misère de toutes les commodités du luxe. Mais j'ai pris des engagements avec mes souscripteurs ; je leur dois toutes les semaines deux cents vers ; et depuis un mois, je végète dans un état d'idiotisme, rarement interrompu par des moments lucides. Vous en aurez une preuve dans les vers que je vous envoie. Mais vous avez sans doute des lambeaux poétiques que vous ne vous donnerez jamais la peine de recoudre. Pour m'aider à faire mon livre, envoyez-moi vos rognures. Je rafistolerai si bien toute cette brillante friperie que mes abonnés myopes n'en verront pas le fil. « Ce qui ne vous empêchera pas de me faire passer, s'il est possible, vos pièces complètes, telles que la Mort de Bailly, que j'attends avec impatience. Pour celles-là, je n'ai pas besoin de vous dire que vous n'aurez pas à craindre le plagiat. Je crois que j'aurai bientôt le plaisir de vous embrasser à Paris et de réparer dans une longue causerie le laconisme de ma lettre. Je viens de passer quelques jours avec une dame d'Avallon. Je vous donnerai des nouvelles de votre père, qu'elle connaît un peu, et de votre

jeune frère, qu'elle connaît beaucoup et qu'elle trouve charmant.

« Sans adieu.

« Votre ami

« H. MOREAU

Moreau se débattait au milieu de ces difficultés lorsqu'un incident vint entraver encore sa vie. Il eut un duel. L'affection de Louise Lebeau en fut la cause. A force de vanter son poète et de lui venir en aide, — ce qu'il acceptait trop aisément, ' — Louise Lebeau avait risqué de se compromettre. On le disait tout bas. Quelqu'un se permit de le dire un peu plus haut. C'était le beau-frère de l'imprimeur Lebeau, Victor Plessier, ce même Victor Plessier qui, dans ces dernières années, fut député de Coulommiers et mourut en 1886. Il trouvait imprudents ces témoignages d'une amitié trop remplie de sollicitude. Moreau l'apprit et en fut indigné. Un soir, entrant dans un café de la place Saint-Ayoul, le café Dalisson, il aperçut à une table voisine Plessier. 11 l'apostropha violemment et le souffleta. Plessier, bon-

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dissant sous l'insulte, se précipita sur Moreau. Les personnes présentes se jetèrent entre eux deux. On les sépara.

« J'exige une réparation, » s'écria Plessier.

Les témoins furent constitués. Rendezvous fut pris le lendemain dans un fossé des fortifications de la ville, au pied de la tourelle du Trou-au-Chat. Comme Moreau n'avait jamais tenu une épée, les témoins avaient décidé que l'arme de combat serait le pistolet. Vainement un des témoins de Victor Plessier voulut-il, sur le terrain même, arranger les choses. Ni Moreau, ni Plessier, ne pouvant convenir du motif réel de la rencontre, n'acceptèrent cette tentative de conciliation. Les pas furent comptés, les adversaires placés.

Les armes s'abaissèrent. Les coups partirent et, comme dans presque tous les récits de duels de ce genre, deux balles furent échangées sans résultat. Après cet esclandre, la situation de Moreau devenait si délicate dans la maison hospitalière qui l'avait accueilli que M. Lebeau dut lui dire de quitter momentanément Provins.

Moreau se soumit en frémissant. Qu'on

en juge par cette lettre qu'il écrivit dès son retour à Paris.

^A monsieur T)usautoy, brasseur,

Tour remettre à monsieur Lebcait fils, imprimeur,

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