A LUI SEUL
« Taris, lundi 2 septcrnbre iS^j.
« Monsieur, après ce qui s'est passé, il ne Joit plus y avoir entre nous aucun rapport. Quand même aujourd'hui vous me tendriez la main, j'aurais le courage de la repousser. Vous m'avez chassé de chez vous, et vous devez savoir que je suis trop fier pour l'oublier jamais. Ce préambule m'était indispensable : j'ai besoin de vous faire mes adieux, et je ne veux pas qu'on puisse attribuer ma lettre à des motifs d'intérêt, à l'espoir d'une réconciliation désormais impossible.
« Monsieur, beaucoup de gens m'ont fait du bien, mais personne autant que vous. Le fardeau de la reconnaissance m'était léger, car je vous aimais d'instinct avant de vous aimer par raison. Vous m'aviez adopté pour frère, et me voilà orphelin une seconde fois ; mais vous aviez le droit de m'ôter gratuitement ce que
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VOUS m'aviez donné de môme. Je ne me plains pas. Mon affection sera moins volage que la vôtre; et si, comme j'ai lieu de le craindre, vous êtes malheureux un jour, puissiez-vous trouver quelque consolation en pensant qu'il est de par le monde quelqu'un qui vous aime sincèrement, et qui sera malheureux de vos peines, s'il ne peut être heureux de votre bonheur.
« H . More AU.
« Je vous prie de ne montrer ma lettre à personne. »
Moreau essaya de continuer à Paris son Diogène, ses boutades cyniques, comme il le dit en sous-titre d'un des numéros, imprimés à Paris. Mêlant les souvenirs de sa petite ville aux préoccupations de politique générale, il passait d'une pièce de vers adressés à un vieux conventionnel de quatre-vingts ans, habitant Provins, M. Opoix, aux funérailles d'un autre conventionnel, le célèbre adversaire de Robespierre, Merlin de Thionville, C'est une lecture très curieuse que celle de ces poésies où s'avivent les plaies de son âme. On a là le contraste d'un poète tendre
qui ne rêvait au fond que le sort d'Alain Chartier, — un baiser de sœur sur son front, — et que la misère irrite au point de le transformer en faiseur de barricades.
Ne va-t-il pas jusqu'à dire, lui, le rêveur de la Voulzie:
J'ameuterai le peuple à mes vérités crues, Je prophétiserai sur le trépied des rues.
Il est une pièce surtout où éclate, mieux que partout ailleurs, le désaccord entre le talent de l'homme et la vie qui pèse sur lui. C'est la pièce L'Hiver. Après avoir peint dans une antithèse facile ce que l'hiver apporte d'angoisse aux pauvres et ce qu'il donne de plaisir aux riches, il souhaite, au lendemain du grand pillage par le peuple, que Paris soit détruit, que la colère du ciel sur le terrain fumant fasse grêler du sel. Et moi, dit-il,
Et moi, j'applaudirai : ma jeunesse engourdie Se réchauffera bien à ce grand incendie.
Puis sa vraie nature reprend le dessus. Après avoir laissé typographiquement un
grand blanc, comme si un long espace de temps s'était écoule entre ces imprécations et ce qui va suivre, il écrit ces vers :
Je haïssais alors, car la souffrance irrite; Mais un peu de bonheur m'a converti bien vite. Pour que son vers clément pardonne au genre humain, Que faut-il au poète? un baiser et du pain.
Et cette pièce, qui a débuté par un cri de révolte, se termine par cette prière qui rappelle l'hymne de l'enfant à son réveil. Moreau s'adresse à Dieu :
Nourris toutes les faims; à tout dans la nature Que l'hiver soit léger; et, son règne fini, Le poète et l'oiseau chanteront : « Sois béni. »
Cet apaisement dura peu. Retombant dans la détresse, Moreau écrivait cette lettre à M. Gervais.
,A monsieur Gervais.
« 'Paris.
« Monsieur, j'ai besoin de rencontrer quelque part une main large et un noble cœur, et je m'adresse à vous, parce que M. Laffittc est
pauvre. Le début de cette lettre doit vous étonner sans doute, et je crains que la signature ne vous étonne bien davantage. Car je ne puis me dissimuler que je n'ai aucun titre à votre bienveillance. Je ne puis offrir pour garantie de remboursement que ma jeunesse et mon courage, et l'on ne prête guère cent francs làdessus. C'est la somme qu'il me faudrait. Ce qui me fait espérer cependant que ma démarche ne sera pas aussi malheureuse qu'elle est indiscrète, c'est que vous avez déjà, un des premiers, encoui;agé mes tentatives poétiques, c'est qu'on m'a rapporté de vous des paroles si bienveillantes pour moi, que je vous aurais fait une visite de remerciement, si j'avais su comment on fait une visite; enfin, c'est que j'ai eu indirectement, à ce qu'il paraît, quelque tort envers vous, et que vous ne laisserez pas échapper, j'en suis sûr, l'occasion de compléter une vengeance que vous avez si bien commencée. J'ose espérer une réponse et me déclarer pour la vie. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
« H. MOREAU
« Rue du Faubourg-Saint-Denis, n^ 56, Paris.
« Qiicllc que soit votre réponse, Monsieur, je désire que M. Guérard ne sache rien pour le moment de ma démarche auprès de vous. II m'en voudrait de réclamer d'autres secours que les siens et que j'aie cru devoir ménager la bienfaisance qu'il ne ménageait pas assez lui-même. »
M. Gervais lui envoya deux cent.s francs. Mais une fois la somme dépensée, Moreau commit un acte singulier que tous les biographes, sauf Sainte-Beuve, ont passe sous silence. Ce qu'on peut dire pour excuser Moreau, c'est qu'il était dans la misère, dans cette misère noire de Paris, où le bohème abandonné traîne sur les bancs et guette de quoi manger, comme un moineau un jour de neige guette une miette de pain, Berthaud, le poète lauréat des clubs, arrivait de Lyon . Moreau, se cachant sous le nom de Bertin, offrit au Préfet de police de combattre, en vers, ce Berthaud, qui devait être un jour le patron littéraire du Myosotis. C'est là une triste page de l'histoire de Moreau, et que l'on voudrait déchirer. Mais une notice littéraire ne doit être ni un plaidoyer ni un
réquisitoire. Ce doit être simplement le résultat d'une enquête faite en pleine sincérité. Ce qui se passa alors dans l'âme humiliée de Moreau,!es lettres à M""^Guérard le disent et provoquent presque la compassion.
kA madame Guérard, à Saint-iMartin .
» 'Paris, 7 janvier 18^4.
« Madame, quoique depuis longtemps je n'aie pas donné signe de vie, je vous prie de croire que je ne suis pas mort et que mon existence est même assez active. Permettez-moi de reprendre mon histoire moderne d'un peu haut. Je n'ai vu qu'une fois mes compatriotes de Paris et l'accueil que j'en ai reçu m'a ôté l'envie d'en tenter un nouveau; en revanche j'ai eu le plaisir de me voir recherché par quelques jeunes gens (du grand ton !) et les caresses parisiennes m'ont fait oublier les grimaces champenoises. Un jeune créole, entre autres, m'a rendu service en se chargeant pour moi de quelques démarches indispensables qui me répugnaient. Je veux parler des sollicitations aux journaux.
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Et plût à Dieu que je ne m'en fusse pas mîilé! Ils avaient tout promis à mon noble ambassadeur; mais, fatigue^ d'attendre, j'allai moi-même réclamer leur parole. Ils éludèrent toujours la question et je me risquai à la patience, persuadé que ces messieurs, préoccupés de graves intérêts politiques, n'avaient pas de temps à donner à la littérature. Mais voilà tout à coup que l'homme rouge* de Lyon arrive et s'installe à Paris, et que les journalistes à qui j'avais parlé lui prodiguent des éloges aussi bêtes que ses vers. A ma réclamation, ils répondirent qu'il sautait aux yeux que mes confrères étaient beaucoup plus forts que moi. J'ai répliqué que ce qui me sautait aux yeux à moi, c'est qu'ils étaient des imbéciles. Après avoir rompu ainsi avec les seuls hommes qui pouvaient me servir, et, par conséquent, avec mes premiers projets, je restai longtemps indécis et découragé, enfin un hasard me décida (bien ou mal) : ces messieurs (dont les vers sont si forts) venaient de publier une satire, très forte en effet d'injures et de barbarismes, contre le Préfet de police. On m'informa que ce brave M. Gisquet avait pris la chose au sérieux, et cherchait partout quel-
• Il s'agit de Berthauii.
qu'un qui se chargeât de venger son honneur. (L'honneur de M. Gisquet !) Je me proposai à l'essai. Ma pièce est faite, et jeudi je dois la lire moi-même à Monseigneur dans son cabinet, et j'espère devenir le poète lauréat de la Police. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne vise pas à la gloire. Je plaisante, mais je vous assure que je souffre beaucoup ; ce qui me console un peu, c'est que j'espère gagner de l'argent, beaucoup peut-être, et pouvoir vous donner ainsi vos étrennes en vous faisant cadeau de ce que vous aviez l'intention de me donner encore. Je vous souhaite à tous deux et aux deux enfants une bonne année.
« Dites-moi donc ce que je dois faire de mes abonnés de Provins. S'ils s'adressaient à vous par hasard, dites-leur que je suis malade, vous ne mentiriez qu'à moitié.
« Je n'ai qu'à me féliciter de mes rapports avec Vaché; il est beaucoup plus votre frère que je ne croyais.
« Faut-il que je souhaite la bonne année à quelqu'un ?
(^4 la iiu'nic.)
0 Tiiiis, iS)4.
u Madame, quand j'ai reçu votre dernière lettre, où vous me fiiites plusieurs questions sur Vaché, j'avais déjà envoyé l'autre, comme vous avez dû le remarquer en n'y trouvant pas de réponses à vos demandes. Vaché se porte assez bien, il m'a l'air très content, mais, comme il n'est pas très expansif, je puis me tromper dans mes observations.
« Je vais vous envoyer un exemplaire de la pièce de vers que j'ai faite pour la Police, il serait bon de ne la communiquer à personne, d'ailleurs cela ne vaut rien. L'inspiration a manqué où manquait la conscience. Je crains bien maintenant d'avoir fait une mauvaise action gratuite. Les vers, quels qu'ils soient, à moins de porter le nom de Lamartine ou de Victor Hugo, n'ont absolument aucun débit à Paris. Un journal qui les insérerait me ferait plutôt payer l'insertion qu'il ne me la payerait à moi-même. J'ai fait un article en prose pour une revue. S'il est publié, on me payera le second. Je vous enverrai le numéro. Je vais présenter le
plan d'un vaudeville à Ancelot et celui d'un drame à A. Dumas, ce sont trois numéros que je prends à la loterie littéraire. Si aucun d'eux ne sort, il est temps de renoncer au jeu et j'y suis décidé; avant quinze jours je saurai à quoi m'en tenir.
« Je vous remercie et je vous embrasse.
« H. MOREAU
« Vous m'avez défendu expressément les formules respectueuses.
u P. -S. — Comme c'est vous qui m'écrivez ordinairement en m'envoyant mon linge, c'est votre nom qui tombe naturellement sur l'adresse de mes réponses, cependant mes lettres, cela va sans dire, s'adressent de moitié à M. (juérard, que je ne nomme pas. »
Nouvelle interruption dans la correspondance de Moreau. Qu'a-t-il fait? Comment a-t-il vécu? Nous perdons sa trace jusqu'au moment où il adresse cette lettre à M. Gervais :
c^-/ tiioiisiciir Gcrvais,