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BLANC DE CERUSE

La céruse, que l'on désigne souvent sous les noms de blanc de céruse, blanc de plomb, blanc d'argent, blanc de krems, était connue dès la plus haute antiquité. La propriété dont elle jouit, de se mêler intimement aux huiles de lin et de noix, tout en conservant sa couleur, et de produire ainsi un enduit susceptible de sécher rapidement et de rester plusieurs années luisant et imperméable, l'a fait employer de tout temps pour la peinture en général; mais son usage pour la peinture de bâtiment et de décoration est resté relativement restreint. Il y a un demi-siècle, les bâtiments publics et particuliers, peints à l'huile, étaient encore une véritable exception. Leurs surfaces extérieures étaient abandonnées aux influences destructives des intempéries atmosphériques. A mesure que les richesses se sont développées, que les nations ont pu sacrifier au bien-être et même aux jouissances des sens une plus grande somme du produit de leur travail, l'usage de la peinture des bâtiments s'est propagé en même temps. Pendant des siècles, la Hollande, l'Angleterre et l'Allemagne, mais la Hollande surtout, ont produit la presque totalité de la céruse consommée par toutes les nations. Aujourd'hui que dans certains pays la consommation de la céruse a presque

décuplé, sa fabrication est devenue très générale; aussi presque toutes les nations qui ont pris part au concours ont envoyé du blanc de plomb produit chez elles. On peut affirmer, sans crainte d'être démenti, que jamais exposition n'a permis de constater plus d'efforts faits pour perfectionner la qualité des produits, et surtout les procédés de fabrication, afin de soustraire les ouvriers aux effets si délétères de l'absorption du plomb. La raison en est simple : outre la concurrence qui existe naturellement entre les cérU' siers, concurrence qui, de jour en jour, se montre plus pressante, lo blanc de zinc, dont la fabrication peut, pour ainsi dire, se faire sans inconvénient pour les ouvriers, est venu disputer la place au blanc de plomb.

Les céruses exposées, et sur l'origine desquelles nous avons pu nousf procurer des renseignements plus ou moins certains, ont été obtenues par des méthodes généralement connues ; nous nous bornerons à les mention^ nçr ici, nous réservant de faire connaître plus loin les perfectionnements que chaque exposant y a apportés; nous serons entraîné ainsi à des répé-r titions et par conséquent à des longueurs, mais cependant c'est le seul moyen de rendre à chacun ce qui lui appartient.

Ces méthodes sont :

1° Le procédé hollandais, dans les fosses ou couches, par le fumier de cheval ou par la tannée;

2" Le procédé hollandais, dans des chambres ou des espaces clos chauffés à l'aide d'un foyer particulier, au lieu du fumier ou de la tannée;

3° Le procédé de Clichy ou de la précipitation, dont le principe a été imaginé au commencement de ce siècle par M. le baron Thenard;

4** Le procédé par la litharge et l'acétate de plomb' ou le système anglais.

Sur trente-cinq exposants de céruse qui ont pris part au concours, vingt et un se servaient du procédé hollandais par le fumier ou la tannée, neuf du système des espaces clos chauffés par un foyer, trois emploient le procédé de Clichy et deux le système anglais.

Les avantages et les inconvénients de chacun de ces systèmes sont connus.

Le procédé hollandais, qu'on Texécule dans des fosses, par le fumier, ou dans des espaces clos, est fort économique; il fournit une céruse d'autant plus dense, que l'attaque du plomb se fait plus lentement. Lorsqu'on fait intervenir le fumier de cheval pour développer de la chaleur et de l'acide carbonique, ce procédé est très sujet à donner un blanc de plomb grisâtre, par suite de l'acide sulfhydrique dégagé par le fumier. Le remplacement de ce dernier par la tannée remédie jusqu'à un certain point à cet inconvénient, mais il peut se produire encore des émanations d'hydrogène sulfuré, qui nuisent alors à la beauté des écailles de céruse. Le procédé des espaces clos ou des chambres chauffés à l'aide d'un foyer marche aussi rapidement que le précédent; il paraît ne pas être aussi économique; en revanche, il fournit une céruse d'une blancheur parfaite, bien entendu lorsque le plomb employé ne renferme ni fer ni cuivre. A densité et finesse égales, la céruse produite par ce procédé sera toujours préférée pour la peinture artistique et de décoration, et pour la fabrication du papier lissé et des cartes dites de porcelaine. La supériorité reconnue de la céruse de la Carinthie provient de l'emploi du système des espaces clos et de la méthode particulière de broyage usité, mais qui exige une main-d'œuvre considérable.

L'expérience n'a malheureusement que trop démontré que la séparation du plomb non attaqué de la céruse produite par ces deux méthodes, que la pulvérisation de cette céruse séparée, sont des opérations qui exposent considérablement la santé, la vie même des ouvriers, lorsque les fabricants les font exécuter à l'aide des moyens anciennement employés. Cette dernière considération a déterminé le jury à ne pas baser uniquement son jugement sur la qualité des produits exposés, mais à tenir compte des efforts faits par les industriels pour enlever à ces opérations le danger réel qu'elles offrent dans beaucoup de céruseries.

Le procédé de Clichy a pour avantage de pouvoir être pratiqué sans le moindre inconvénient pour la santé des ouvriers, mais, tel qu'il a été exécuté jusque dans ces derniers temps, il produit une céruse qui n'est

pas homogène; elle manque d'opacité, ce qui la rend moins couvrante que le blanc de plomb fabriqué par le procédé hollandais. Nous verrons plus loin que ce procédé, qui a pris naissance en France, y a reçu tout récemment des modifications fort importantes, au point de vue de la qualité de la céruse, tout en restant d'une innocuité complète pour les ouvriers. La valeur économique du procédé de Clichy modifié n'a pu être établie encore.

Le procédé anglais ne paraît pas avoir réalisé les avantages qu'il semblait promettre lors de sa découverte. Si les renseignements parvenus au jury sont exacts, la céruse qu'il fournit serait très médiocre en qualité; d'ailleurs, plusieurs industriels qui s'étaient empressés de le soumettre à l'expérimentation l'ont abandonné. La grande usine qu'on avait établie en Angleterre pour l'exploiter a cessé de fonctionner.

Pendant des siècles, les cérusiers ont livré sous la forme de petits pains la céruse produite par le procédé hollandais dans les fosses; celle obtenue dans des espaces clos, et plus particulièrement connue sous le nom de blanc de krems, blanc d'argent, est vendue sous la forme de masses carrées. La préparation de la céruse en pains ou en masses carrées n'a aucune raison d'être, ni pour le fabricant, ni pour le consommateur. Elle préstinle un certain danger pour les malheureux ouvriers qui sont obligés de les confectionner. La mise en pots, le dépotage, l'arrimage des pains dans des séchoirs, leur mise en papier, leur emballage, qui exige souvent l'addition de pains concassés pour remplir les vides; plus tard, le déballage de ces mêmes pains, leur pulvérisation et le broyage des cassons obtenus avec de l'huile, pour les amener à l'état do couleur ou de pâte broyée, constituent une série de manipulations funestes aux ouvriers qui les exécutent; nous n'ignorons pas que certains consommateurs réclament de la céruse en pain, non pas par habitude, mais parce qu'ils croient pouvoir reconnaître la qualité de ce produit à la manière dont le pain se casse. En effet, les pains de céruse pure provenant d'une pâle fine et homogène possèdent une cassure

conclioidale ; mais celte cassure n'est pas un caractère certain de la pureté du blanc de plomb; toute pâte moulée, faite d'une substance fine, homogène et dense, fournil, après une dessiccation convenable, une masse à cassure conchoïdale. Les fabricants de céruso eux-mêmes savent parfaitement bien que les céruses qu'ils additionnent ou falsifient de sulfate de baryte finement pulvérisé, et qu'ils transforment ensuite en pains, présentent une cassure conchoïdale aussi bien que les pains de céruse pure. Dans une masse de céruse, la cassure conchoïdale n'est qu'une preuve de finesse et d'homogénéité de la pâte; elle ne prouve pas l'absence de matière étrangère. Le consommateur ne trouve donc dans la forme des pains aucun avantage; celle-ci tend au contraire à l'induire en erreur sur la valeur réelle du produit. Ces considérations ont engagé quelques cérusiers à livrer au commerce leur céruse à l'état de masse irrégulière, telle qu'elle provient de la dessiccation de la pâte, ou à l'étal de poussière impalpable, telle qu'elle sort des pulvérisateurs clos, ou bien à l'état de pâte préparée à l'huile. Plusieurs fabricants de blanc de plomb se sont même adressés au jury, pour le solliciter d'examiner si l'intérêt de la salubrité des ouvriers n'exige pas que partout l'autorité intervienne pour interdire, d'une manière absolue, la vente de la céruse sous une forme autre que celle de masse irrégulière, de poudre impalpable, ou bien de céruse broyée à l'huile. Examen fait, et considérant que la liberté de l'industrie n'est pas intéressée dans la question, le jury a été unanimement d'avis que les graves dangers qu'entraîne avec elle la fabrication de la céruse en pains et en masses carrées, et l'inutilité complète pour le consommateur, de l'obtenir sous cette forme devaient en faire proscrire la vente. 11 a donc émis le vœu que partout la vente de céruse en pains soit prohibée. Si l'autorité consent à prendre ce vœu en considé^ ration, et que, d'un autre côté, elle veille à ce que les nouveaux moyens de la séparation des écailles de céruse du plomb non attaqué et de pulvérisation de celles-ci soient pratiqués dans les usines, la fabrication de la eéruse, qui a soulevé tant et de si justes réclamations, deviendra une opé-

ration moins insalubre qu'une foule d'autres que les nécessités de l'industrie nous forcent de tolérer et même d'encourager.

Depuis longtemps déjà, toutes les fabriques de céruse livrent au com' merce du blanc de plomb mélangé avec des substances étrangères. Les matières qui servent à ce mélange sont : le sulfate de baryte, le sulfate de plomb et la craie, mais surtout le sulfiUe de baryte, qui, dans le commerce de la céruserie, porte le nom de blanc fixe, parce qu'il ne change point de couleur sous l'influence de l'acide sulfhydrique. Le mélange de céruse et de sulfate de baryte naturel est connu sous le nom de céruse inférieure. En Angleterre, en Belgique, en France, d'après la quantité de sulfate ajoutée, ce produit est vendu sous les désignations de céruses n"' 1, 2, 5, 4; mais jamais dans ces pays il ne porte ni marques, ni cachets de fabrique. En Allemagne et en Autriche, il porte le nom de blanc de Hollande, blanc deUam-' bourg, blanc de Gênes, blanc de Venise, et les cérusiers de ces pays ne craignent pas d'y apposer leur marque de fabrique. Ces céruses adultérées renferment i5, 50, 40 et même 60 p. c. de sulfate de baryte. Certaines céruses, destinées à l'exportation transatlantique, en ont déjà accusé jusqu'à 75 p. c. Ces céruses sont, à la vérité, vendues à un prix inférieur à celui de la céruse pure; mais cet abaissement de |)rix n'ôte pas à l'acte posé par les cérusiers le caractère de fraude qu'il constitue à nos yeux. S'il est vrai que ces désignations sont parfaitement comprises par les marchands de couleurs et par les peintres en bâtiments, il n'est pas moins certain que le consommateur proprement dit, moins éclairé que les premiers, n'en connaît pas la valeur, et que celui-ci prend les désignations n°* 1, 2, 5, 4, comme se rattachant à des céruses inférieures en qualité, en blancheur, par exemple.

La liberté de l'industrie, que nous respectons comme l'une des plus grandes conquêtes de la société moderne, permet incontestablement de mêler n'importe quelle substance à la céruse, et de la livrer ainsi au commerce ; mais du moment que le fabricant, proûtant de cette liberté, vend ce mélange pour de la céruse, sans faire connaître d'une manière claire et

précise qu'elle contient une matière étrangère, et combien elle en contient, il ne se lient plus dans les bornes prescrites par la liberté; il fait de la fraude sur la nature de la marchandise, il pose un acte contraire à la bonne foi qui doit présider aux transactions commerciales, et qui est, sinon punissable aux termes du Code pénal, tout au moins contraire à son esprit.

Le jury croit servir les véritables intérêts des cérusiers en s'élevant contre cette blâmable pratique, qui malheureusement tend à se généraliser journellement de plus en plus. Il engage donc ces industriels à indiquer d'une manière précise, sur leurs produits, le mélange qu'ils renferment, mélange sur la valeur duquel nous aurons l'occasion de nous prononcer ailleurs.

Nous avons dit que la fabrication de la céruse a pris, depuis quelque temps, de grands développements, que des perfectionnements considérables ont été apportés dans les procédés pour améliorer la qualité des produits et pour rendre l'exercice de cette industrie moins insalubre pour les ouvriers. C'est surtout à la France, et en particulier aux fabricants de céruse du département du Nord, qu'on est redevable de ce bienfait. Le jury de la X^ classe tient à constater et à proclamer d'aussi importants services.

De l'avis des hommes compétents dans la matière, l'exposition des céruses françaises est des plus remarquables. En effet, ses produits ne sont surpassés ni pour la blancheur, ni pour la finesse, ni pour la densité et par conséquent pour la propriété de couvrir, par aucune céruse exposée par d'autres nations et produite par le même procédé. Elles laissent même derrière elles, et de beaucoup, les céruses de la Hollande, pays qui a joui pendant des siècles du privilège de fournir, presque à lui seul, à la consommation des autres nations.

La fabrication de la céruse, par le procédé hollandais, a été introduite en France vers 1820; c'est par l'arrondissement de Lille que ce pays a été

doté de celte industrie importante. A cette époque, il était importé annuellement, tant de la Hollande que de l'Allemagne, 2 millions de kilogrammes de céruse, quantité qui suffisait à toute la consommation française. Aujourd'hui, on peut évaluer cette consommation à près de 8 millions de kilogrammes, dont les cinq sixièmes sont produits par les sept fabriques que possède l'arrondissement de Lille. La France, qui autrefois était tributaire de l'étranger pour ce produit, suffit donc à sa consommation; depuis quelque temps, elle expédie même à l'extérieur de la céruse broye'e à l'huile. L'immense développement qu'a pris celte industrie, la France le doit à l'arrondissement de Lille.

Les premiers pas de celte nouvelle industrie ont été marqués par des accidents fréquents. L'ouvrier chargé d'exécuter le travail a été souvent victime de l'absorption du plomb, mais, hâtons nous de le déclarer, l'attention des industriels a été portée de bonne heure sur ce point par l'autorité à qui incombe la mission de veiller à la santé publique, et notamment par le conseil d'hygiène et de salubrité du Nord. Les premiers efforts faits pour diminuer et annihiler les inconvénients que présente pour la santé de l'ouvrier la mise en pratique du procédé hollandais, on les doit aux industriels de l'arrondissement de Lille; nous pouvons même ajouter que les plus grandes améliorations, les plus grands perfectionnements comme les plus grands sacrifices, sont dus à leur initiative.

Aujourd'hui, la fabrication de la céruse par le procédé hollandais peut se faire avec moins de chance de danger pour les ouvriers que le travail dans d'autres usines, et notamment le travail dans les filatures de lin.

La X" classe du jury international, unanime pour reconnaître l'immense développement qu'a pris l'industrie des céruses en France, les efi'orts constants et persévérants faits par les industriels des différentes parties de ce pays pour perfectionner leur travail, tant au point de vue des améliorations hygiéniques que sous le rapport de la qualité de leurs produits, aurait

voulu pouvoir proposer pour elle une médaille d'or. Mais en cherchant à T. II. â8

quel industriel il fallait attribuer cette haute distinction, la classe en a trouvé plusieurs, qui, à titres divers, étaient dignes de cette récompense. Or, les règlements ne permettant pas de multiplier cette haute distinction, réservée à des services exceptionnels, la X* classe a voulu du moins signaler d*une manière spéciale des mérites aussi éminents.

Le rapporteur ne doit pas omettre d'ajouter non plus que, dans la pensée du jury de la X* classe, une part des plus importantes dans les éloges accordés aux fabricants de céruse du Nord revient à juste titre à la chambre de commerce de Lille. C'est, en effet, par suite des incitations incessantes de cette chambre de commerce, que la fabrication de la céruse a pris, dans l'arrondissement de Lille, le prodigieux développement que nous venons de constater; c'est à l'intervention active, continue, de ce corps, que sont dues les modifications nombreuses, importantes, qu'a subies le procédé hollandais, tant au point de vue de la qualité des produits que sous le rapport des améliorations hygiéniques apportées à cette fabrication; enfin, c'est à cette chambre que la France doit, en grande partie, de ne plus être tributaire des autres nations pour un produit dont une succession de siècles a consacré l'indispensable emploi.

Qu'il nous soit permis d'ajouter que la X^ classe est heureuse de pouvoir saisir cette circonstance solennelle pour payer à la chambre de commerce de Lille le tribut de reconnaissance que lui doit l'industrie pour la sollicitude constante, la persévérance qu'elle a mise à défendre le libre exercice des industries chimiques. Tout le monde connaît la résistance énergique qu'elle a déployée contre les projets d'interdiction de la sucrerie de betteraves et de la fabrication de la céruse. Enfin, la classe est heureuse de payer un tribut d'admiration à la chambre de commerce de Lille, qui, en trans^ formant la Bourse en Panthéon des grands inventeurs, a su allier la sévé-r rite des principes aux doux sentiments de la reconnaissance publique. Puisse ce noble exemple ne pas être perdu pour les industriels de toutes les nations!

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