SULFATE DE SOUDE
La fabrication du sulfate de soude a suivi de très près le développement de la production de l'acide sulfurique des pyrites. En 1846-184-7, on a transformé en sulfate de soude 5,925,000 kilogrammes de sel marih. A partir de 1851, celte quantité s'est annuellement élevée; en 1854, on a consommé 11,855,657 kilogrammes de sel, qui ont produit 13,673,500 de
sulfate de soucie. La moyenne de la quantité de sulfate de soude fabriquée pendant cinq années est de 11,875,000 kilogrammes; elle est à peu près le double de celle produite en 1846, et elle constitue le sixième de la production de la France. Dans ce pays, en effet, on fabrique de 60 à 80 millions de kilogrammes de sulfate par an.
On sait que la production de l'acide chlorhydrique est inséparable de la fabrication du sulfate de soude. On sait aussi que la condensation de l'acide chlorhydrique est la partie délicate de l'opération. Sous le rapport de cette condensation, la plupart de nos usines laissent considérablement à désirer. Si on en excepte deux ou trois au plus, nos industriels n'ont condensé, pendant nombre d'années, que la huitième partie de l'acide qui prend naissance dans la décomposition du sel marin, et la septième de celle que l'on condense dans les fabriques du nord de la France et en Allemagne.
Ce défaut dépend et de l'imperfection des appareils de condensation employés, et du mode de travail suivi dans nos usines.
Dans la plupart de ces établissements, les ouvriers ne sont pas payés à la journée, mais d'après la quantité de sulfate de soude qu'ils fabriquent. Il a été reconnu partout qu'un travail rapide, auquel l'ouvrier est entraîné pour augmenter son salaire, lors même que ce travail est exécuté à l'aide des appareils les plus parfaits, est incompatible avec une bonne condensation des vapeurs acides. Les industriels devraient donc renoncer à ce moyen de rémunération du travail de leurs ouvriers.
L'intérêt bien entendu des fabricants devrait les porter à modifier profondément leurs appareils de condensation. D'après la statistique officielle, la valeur commerciale de l'acide chlorhydrique était, en 1855, de 5 francs les 100 kilogrammes; il est à notre connaissance que des industriels de Gand ont traité au commencement de cette année au prix de 9 francs les 100 kilogrammes. Mais 100 kilogrammes de sel marin pur fournissent 175 kilogrammes d'acide de 21 à 22". Dans les usines du nord de la France, on obtient du sel brut, renfermant de 6 à 7 p. c. d'eau et de matières
étrangères, 158 kilogrammes d'acide de 21 à 22". En partant de cette donnée^ des 11,855,000 kilogrammes de sel marin employés en 1854, on aurait dû condenser 18,551,000 kilogrammes d'acide chlorhydrique liquide, lequel, au prix de 2 fr. 50 c, la moitié seulement de la valeur de l'acide en 1855, représente une somme de 470,000 francs, dont la moitié, on peut l'affirmer, et probablement les deux tiers, ont été perdus pour les fabricants. Mais cette perte ne les atteint pas seuls : elle frappe en même temps tous les produits dont la fabrication exige l'emploi de l'acide chlorhydrique, tels que le chlorure de chaux, la gélatine, le blanchiment, etc. Ainsi, l'intérêt des fabricants, l'intérêt des autres industries, rendent nécessaire une réforme complète du travail de la plupart de nos usines à sulfate de soude. INous avons l'espoir que, dans un avenir très prochain, cette réforme s'accomplira, grâce à l'intervention d'un ministre qui a compris que le développement de l'industrie des produits chimiques n'est pas incompatible avec un bon travail.
Avant de finir cet exposé de l'étal de la fabrication du sulfate de soude, nous croyons devoir présenter une dernière observation. Une des causes de l'état d'infériorité de cette fabrication, et peut-être la cause unique, réside dans notre loi de douane, qui frappe à l'entrée le sulfate de soude d'un droit de 6 francs par 100 kilogrammes. Or, le sulfate de soude se vend depuis quelques années à raison de 16 francs les 100 kilogrammes, c'està-dire que les fabricants jouissent d'une protection de 58 p. c. Mais cette protection, pour nous servir d'un terme consacré, leur permet de réaliser un bénéfice suffisant pour qu'ils ne cherchent pas à l'augmenter en condensant l'acide chlorhydrique, qui, il faut bien le reconnaître, est souvent un produit fort embarrassant.
Le sulfate se vend en France 19 francs environ les 100 kilogrammes ; mais il est à remarquer que le fisc frappe d'un droit de 10 francs les 100 kilogrammes le sel marin employé à la fabrication du sulfate. Comme 100 kilogrammes de sel brut produisent en moyenne 115 kilogrammes de sulfate
de soucie, il s'ensuit que le sulfate supporte en réalité 8 fr. 70 c. de droit par 100 kilogrammes, ce qui ramène le prix du sulfate à 10 fr. 50 c; en Angleterre, il vaut de 9 francs à 9 fr. 80 c. Dans le nord de la France, comme à Glascow, ce sel est fabriqué à l'aide de l'acide sulfurique produit par le soufre de la Sicile, tandis que chez nous, la fabrication du sulfate se fait presque exclusivement à l'aide de l'acide des pyrites. Le prix de revient de l'acide sulfurique des pyrites, lorsqu'il est produit dans des conditions convenables qu'il est facile de réaliser en Belgique, n'est que la moitié environ du prix de l'acide obtenu à l'aide du soufre brut ; il s'ensuit donc que, dans l'hypothèse où le gouvernement viendrait à lever ce droit, qui équivaut en réalité à la prohibition, nos fabricants se trouveraient encore dans des conditions de production meilleures que ceux des départements du nord de la France, et même que le plus grand fabricant de l'Angleterre, M. Tennant, de Glascow; car, s'il est vrai que ce dernier peut obtenir le sel marin à un prix moindre que le prix de revient en Belgique, cette différence est compensée par les frais de transport du sulfate.
Abstraction faite de l'intérêt puissant qu'il y a à supprimer le droit qui frappe le sulfate de soude à l'entrée, pour arriver à une meilleure condensation de l'acide chlorhydrique, il en existe un autre tout aussi puissant; c'est celui de nos verreries et, en général, de toutes nos industries qui utilisent les alcalis, telles que la fabrication du savon, le blanchiment des tissus, etc. Il est bien évident que les verriers qui ne fabriquent pas euxmêmes le sulfate, et la préparation de ce sel n'est pas possible partout où les verreries sont dans des situations favorables, il est bien évident, dis'onsnous, que ces verriers se trouvent dans des conditions d'infériorité par rapport à ceux qui peuvent en fabriquer, ou par rapport aux industriels étrangers avec lesquels ils concourent sur le marché extérieur. Ainsi, tout s'accorde pour rendre indispensable la prompte réforme de ce régime douanier.