‹ OEuvres complètesChapitre 6 sur 124 · C. Le foie et la rate · texte numérisé non relu

C. Le foie et la rate

D. La langue, la mâchoire inférieure, l'arrière-bouche et le larynx.

La journée du 27 et une partie de la journée du 28 ont été consacrées à l'examen et à la description de ces organes. Cet examen a eu lieu en pré-

sence de la justice et avec Tassistance de mon ami et collègue M. De Hemptinne qui, pendant le long et opiniâtre travail que j'ai exécuté pour remplir ma mission, m'a prêté généreusement le concours de son expérience et de son savoir. Je saisis cette occasion pour lui en témoigner publiquement ma reconnaissance.

L'altération profonde que présentait la langue, je pourrais ajouter : l'état de l'estomac, ainsi que les termes du réquisitoire me faisaient pour ainsi dire un devoir de rechercher, avant toute autre matière, la présence de l'acide sulfurique ou de tout autre caustique dans cet organe. Aussi mon premier soin a été de m'assurer de l'existence d'un acide quelconque. Je n'ai point découvert de l'acide sulfurique ou tout autre acide minéral, mais bien de l'acide acétique.

Les altérations de la langue pouvaient s'expliquer par l'ingestion de l'acide acétique concentré; ceux qui connaissent les lésions de tissus produites par cet acide seront de mon avis. Mais pour établir ce fait à l'abri de toute objection, il fallait nécessairement retirer de cet organe, ainsi que du contenu de l'estomac, une quantité assez considérable d'acide acétique.

J'ai donc institué tant sur la langue que sur le contenu de l'estomac, les recherches convenables pour arriver à ce résultat.

Le 29 novembre, à 8 heures du matin, la cornue renfermant le liquide de l'estomac a été soumise à l'action de la chaleur; le 4" décembre, je me suis aperçu d'une altération sensible dans ce liquide; je l'ai attribuée alors à la concentration qui s'opérait. Le lendemain, 2 décembre, l'altération du liquide avait fait de grands progrès, il était à peine réduit à la moitié de son volume primitif. J'ai eu alors, je l'avoue, des inquiétudes sur l'exactitude de mes premières recherches, sur l'absence d'acides minéraux; j'ai interrompu la distillation, j'ai retiré une petite partie du liquide de la cornue et j'ai été de nouveau à la recherche d'acides minéraux ou d'autres substances pouvant exercer une action

décomposante sur les matières en solution dans le liquide ; le résultat a été encore négatif.

Je me suis déterminé alors à rechercher des alcalis végétaux. Je m'étais déjà assuré de l'absence de la morphine, de la strychnine et de la brucine, quand versant une solution de potasse dans une petite partie du liquide, il s'en est dégagé une odeur animale et viveuse. Ce fait a été pour moi un trait de lumière; en le rapprochant d'un autre que j'avais constaté la veille, la saveur acre du liquide, j'ai soupçonné à l'instant même la présence d'un alcaloïde volatil. J'ai traité immédiatement une autre partie du liquide de la cornue par de l'alcool anhydre pour précipiter les matières organiques en solution ; le lendemain 5 décembre, j'ai décanté du dépôt le liquide rougeâtre qui s'était produit, je l'ai évaporé aux trois quarts, et dans ce résidu refroidi, auquel j'ai ajouté le peu de liquide du premier essai, j'ai versé une solution concentrée de potasse caustique. Après avoir bien agité ce mélange, je l'ai repris par de l'éther, et j'ai découvert que l'évaporation de l'éther laissait des strifes huileuses, incolores, d'une odeur animale, acre, piquante, rappelant quelque chose de l'urine de souris; ce liquide bleuissait énergiquement le tournesol.

Je tenais évidemment un alcaloïde liquide et volatil. J'ai cru à l'instant même que j'avais à faire à de la conicine ou à de la nicotine, mais plutôt à de la conicine.

Pour m'en assurer, j'ai saturé une partie du liquide par de l'acide sulfurique, et une autre partie par de l'acide azotique; si c'était de la conicine, le sulfate et l'azotate, abandonnés à eux-mêmes pendant quelques heures dans un lieu un peu chaud, devaient devenir d'un rouge foncé pourpre; le sulfate et l'azotate de nicotine, au contraire, devaient rester incolores.

J'ai communiqué dans la soirée même de ce jour (5 décembre) ce résultat à mon collègue, M. De Hemptinne (^).

(') Etant chez M. De Hemptinne, j'ai prié mon confrère M. Melsens, de me dire si

Le lendemain, 4 décembre, m'étant rendu au cabinet de M. le juge d'instruction Bemelmans pour lui faire part de ce que je venais de découvrir, j'ai appris (jue M. le juge d'instruction Heughebaert, de Tournai, lui avait envoyé, la veille au soir, une copie d'un interrogatoire d'un témoin, François de Blicquy, d'où il résultait que le comte de Hocarmé avait fait certaines opérations à l'aide du tabac. M. le juge m'a demandé en même temps s'il ne serait pns utile de faire venir le témoin à Bruxelles.

L'Académie comprendra facilement ce (|ui a dû se passer dans mon esprit à l'instant même de la communication d'un fait ((ui venait éclaircir celui que j'avais découvert. J'ai ressenti une de ces douces émotions que l'homme de science seul peut éprouver, et (fui sont généralement aussi la seule récompense qu'il ambitionne.

J'avais donc découvert un alcaloïde volatil et acre dans les organes du malheureux Fougnies, avant de connaître l'emploi du tabac au château de Bilremont; j'avais montré cet alcaloïde à plusieurs personnes avant que François de Blicquy eût mis le pied dans mon laboratoire. Est-ce à dire que l'annonce de l'emploi du tabac par le prévenu, et que la déposition de François de Blicquy ne m'ont été d'aucune utilité dans mes recherches ultérieures? Non certainement. Ces renseignements m'ont permis de marcher d'un pas plus rapide et plus ferme vers la vérité; voilà tout. Mais je ne crains pas d'affirmer qu'à l'état où étaient arrivées mes recherches, je serais parvenu par les seules ressources de l'analyse chimique à découvrir toute la vérité et à pouvoir déclarer, de la manière la plus positive, que le malheureux Fougnies était mort par suite de l'ingestion de la nicotine.

Je bornerai là mes explications sur l'historiiiue de la découverte de ce corps dans les organes de Gustave Fougnies, en les appuyant toutefois des déclarations de M. le juge d'instruction Bemelmans, de M. le greffier Wauwermans et d'un extrait de la déposition de François de Blicquy. Os docu-

l'odeur de cette matière ne hii rappelait pas celle d'qn autre corps; il mu imuu-diatemenl répondu : « C'est l'odeur de la ponicino. »

ments ne laisseront aucun doute, j'espère, sur la scrupuleuse exactitude de tous les faits que je viens d'avancer.

Encore un mot et j'ai fini.

La découverte, par les seules ressources de l'analyse, des alcaloïdes dans les cas d'empoisonnement n'est pas chose bien étonnante. En six années de temps, j'ai eu l'occasion d'en trouver trois fois; en 1845, à Bruges, travaillant avec MM. Mareska et Vandevyvere, j'ai décelé de la moiphine dans tous les organes de Breydel, enterré depuis treize mois; en 1847, j'ai décelé de la morphine dans les organes de Bureau, sur lequel j'avais déjà constaté un empoisonnement par l'arsenic; à cette époque, j'ai découvert de Vaconitine dans un liquide suspect et profondément altéré. Dans ces trois cas, l'instruction ne m'avait donné aucune indication à cet égard. Au contraire, celles que j'avais reçues devaient m'induire dans une erreur complète. Personne, à cette époque, ne s'est avisé d'attribuer la découverte de ces corps aux renseignements fournis par l'instruction, et la raison en est bien simple; on n'en a pas parlé, et pour ma part je ne m'en suis pas fait le moindre mérite. Il en aurait été de même pour la découverte de la nicotine, si la presse, au lieu d'éveiller, par d'indiscrètes communications, l'avide curiosité du public, avait su garder le silence, et mieux apprécier ce qu'elle doit à la justice qui informe, et au prévenu qui se trouve dans l'impossibilité de se défendre.

Déclaration de M. Wauwermans.

« Voulant répondre à l'appel fait à mes souvenirs par M. le professeur Stas, au sujet de l'expertise chimique en cause de de Bocarmé, dont il a été chargé par ordonnance de M. le juge d'instruction Bemelmans, je puis certifier que M. Stas a journellement tenu ce magistrat et moi, qui l'assistais en ma qualité de greffier, au courant de toutes les phases de ses opérations; que, notamment le 4 décembre 1850, entre neuf et dix hepres du

matin,M.Stas est venu au Palais de Justice nous déclarer qu'il avait découvert, dans les matières provenant du cadavre de ti. Fougnies, la présence d'un alcali végétal volatil; qu'il pouvait affirmer la présence de ce poison^ mais que ses opérations n'étaient pas encore assez avancées pour en déterminer l'espèce ;

« Que ce n'est qu'après cette déclaration de M. Stas qu'il lui a été donné connaissance d'une lettre de M. le juge d'instruction de Tournai, reçue la veille au soir au cabinet de M. le juge Remet mans et dans laquelle il était parlé, pour la première fois, d'existence ou d'emploi de tabac au château de Bitremont.

a Je puis affirmer aussi pertinemment cette date, parce que je me rappelle que dans l'entretien oii M. Stas a annoncé cette découverte, a été arrêtée, de commun accord avec lui, la date de la comparution du témoin de Blicquy, et que ce même jour la citation pour assigner ce témoin a été expédiée. (L'envoi de cette assignation se trouve inscrit sur le registre de correspondance du cabinet d'instruction, sous la date du 4 décembre 4850.)

« Je puis certifier encore que le lendemain ou le surlendemain, mais plutôt le 5 que le 6 décembre 1850, M. Stas est venu nous déclarer qu'il avait déterminé l'espèce d'alcali végétal volatil dont il nous avait parlé; que ce poison était la nicotine; qu'il en possédait déjà. Je puis encore spécifier cette date, car je me souviens fort bien que cette déclaration de M. Stas a été faite avant le jour de la comparution de François de Blicquy; et que br$ de Caudition de ce témoin, qui a m lieu le 7 décembre 1850, /tf . Stas lui a présenté une capsule de verre contenant de la nicotine extraite du cadavre de G. Fougnies, et que le témoin a reconnu cette matière à l'odeur pour être celle fabriquée par le comte de Bocarmé.

« Fait à Bruxelles, le 12 novembre 1851.

{Signé} « WAUWERMANSi

a Commis-greffier au tribunal de pi-eraière instance de Bruxellet. •

« Reconnaissant l'exactitude des faits exposés par mon greffier, sans pouvoir me rappeler le détail des dates, je puis affirmer de la manière la plus positive que j'ai vu chez M. l'expert Stas, une capsule contenant la nicotine extraite de l'estomac de G. Fougnies, avant le jour de la comparution de François de Blicquy. Je ne saurais déterminer combien de jours c'était avant cette comparution. C'est cette même capsule qui fut soumise au témoin de Blicquy et qui a fait immédiatement dire à celui-ci : « Voilà l'eau de Cologne que M. le comte a fabriquée. «

Bruxelles, le 42 novembre 1851.

[Signé) « P. Bemelmans,

« Juge d'instruction »

Extrait de la déposition de F. de Blicquy.

« L'an mil huit cent cinquante, le sept décembre à midi, par-devant nous, P. Bemelmans, juge d'instruction, en notre cabinet, au Palais de Justice, à Bruxelles, assisté du sieur Charles Wauwermans, notre greffier, en conséquence de la citation donnée par l'huissier Chalot, de Tournay, à la requête de monsieur le procureur du Roi, le cinq décembre 1850, en vertu de notre ordonnance du quatre dilo, comparut le témoin ci-après. Nous nous sommes, accompagné du témoin, transporté au laboratoire de chimie du sieur Jean-Servais Stas, situé à Saint-Gilles, quartier Louise, rue De Joncker, numéro quarante-et-un B.

« Le témoin a répondu se nommer François Blicquy, âgé de vingt-quatre ans, journalier, demeurant à Bury; déclare n'être domestique, parent, ou allié des parties.

« Nous invitons le sieur Jean-Servais Stas, professeur de chimie à l'école militaire, âgé de trente-sept ans, demeurant à ïxelles, rue des Champs, n° 31, à nous assister comme interprèle-expert et ledit sieur Stas ayant, en cette qualité, prêté entre nos mains le serment suivant : « Je jure de

remplir mes fonctions d'interprète-expert avec exa( ii(n<l(* «t |>mbité, ainsi Dieu et tous les saints me soient en aide ; » nous adressons ensuite au témoin, en sa présence, les interpellations suivantes, auxquelles le témoin répond avec Taide dudit interprète-expert :

(f Nous invitons le témoin à nous indiquer, parmi les instruments de chimie du laboratoire de M. Stas, les instruments pareils qu'il a vus en possession du comte de Bocarmé ou dont il lui a vu faire usage.

« Le témoin, jetant les yeux sur un casier renfermant un grand nombre de tlacons contenant des produits chimiques, nous indique, spontanément et sans hésitation aucune, deux flacons dont il a vu, dit-il, le contenu entre les mains de M. le comte; l'un de ces flacons contient du zinc en morceaux, l'autre contient de Tacide oxalique.

« Le témoin, sur notre interpellation, nous déclare qu'il ne sait pas lire et que c'est à la seule vue des matières que contiennent ces tlacons qu'il a pu les désigner.

« Le témoin, conduit ensuite dans une salle voisine, nous montre, parmi de nombreux flacons, deux ilacons différents qui contiennent, nous dit-il, la pierre infernale de M. le comte. Nous constatons que ces deux flacons, dont les étiquettes sont tournées vers le mur, contiennent de la potasse caustique.

« M. l'expert Stas ayant fait sentir au témoin un flacon contenant de l'ammoniaque, le témoin déclare qu'il en reconnaît l'odeur pour l'avoir sentie au château de Bitremont pendant les opérations de de Bocarmé.

« Il reconnaît aussi, à l'odeur, pour l'avoir sentie, l'éther.

« H reconnaît également l'odeur de l'alcool.

« M. Stas ayant introduit, dans une éprouvette à pied, de l'eau, du zinc et de l'acide chlorhydrique et l'ayant présenté au témoin, celui-ci déclare

qu'il a vu agir entre les mains du comte de Bocarmé une préparation à peu près semblable, mais que celle-ci boulait beaucoup plus fort. M. Stas ayant ajouté à son mélange une certaine quantité d'acide sulfurique, le témoin déclare qu'il juge, par les effets que ce mélange produit et surtout par le bouillement du liquide, que cette préparation est la même que celle que M. le comte a préparée, en sa présence, au moyen d'eau, de zinc coupé en petits morceaux et d'une liqueur dont il ignore la nature, mais qui, dit-il, brûlait fort, et que, lui témoin, nomme de l'eau forte.

« M. lexpert Stas ayant présenté au témoin une petite capsule en verre, contenant, ainsi que nous l'a déclaré ensuite ledit expert, une trace de matière extraite par des réactions du contenu de l'estomac de Gustave Fougnies, le témoin, à peine a-t-il pu percevoir l'odeur qui s'en exhale, qu'il se rejette en arrière avec un geste de dégoût et s'écrie aussitôt : « Je reconnais cette odeur; c'est V odeur des esprits que M, le comte a fabriqués et qu'il a enfermés dans deux petits flacons; il n'était pas bon de mettre le nez dessus. »

« M. Stas ayant insisté pour que le témoin vérifie de plus près l'odeur de cette matière, il s'y refuse d'abord, et enfin, ayant exigé qu'on lui remît la capsule et l'ayant de nouveau lui-même approchée de son nez, il s'écrie : « Oui, oui, c'est bien cela. »

« Le témoin ayant vu, entre les mains de M. Stas, un morceau de papier de tournesol rougi que cet expert avait pris aux fins de nous faire juger, au moyen d'icelui, de la présence dans ladite capsule d'un alcali organique, il s'écrie spontanément, sans être interpellé et avant qu'il soit fait usage de ce papier : « Je connais ce papier rouge, il va devenir bleu ! M. le comte s'en servait pour reconnaître si les esprits qu'il avait faits étaient bien réussis et il est devenu bleu alors. »

« Le témoin, après lecture, a persisté dans ses déclarations et déclare ne savoir écrire ni signer.

« Vu l'heure avancée, quatre heures de relevée, nous avons clos ledit procès-verbal, à Saint-Gilles, date que dessus, et à ledit expert-interprète, signé avec nous et le greffier.

(Signé) « P. Bemelmans, Wauwermans. ijreffier. et J.-S. Stas.

« Pour copie conforme :

« Le Procureur général, {Sitjné) o De Havay. »

Extrait du rapport médico-légal.

Les détails qui précèdent expliquent sutfisamment la raison de la marche que j'ai suivie dans les recherches qui font l'objet de ce rapport.

La forme de ce rapport résulte de la manière même dont il a été fait. Dans les recherches médico-légales que j'ai eu l'occasion de faire depuis dix années, je me suis imposé l'obligation d'écrire pendant le travail méuie. Cette marche entraîne à des longueurs dans l'exposition et à des suggestions, mais en définitive elle est la seule qui présente des garanties d'exactitude suffisantes pour la justice et pour l'expert. Ce précepte, d'ailleurs, est conseillé par tous les bons médecins légistes.

Je présente mon travail sous cette même forme à l'Académie pour qu'elle puisse le comparer au mémoire publié par iM. OrUla dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale, et qui offre dans quelques parties de singulières réminiscences avec le mien.

Réquisitoire du 21 novembre 1850.

Page 1