DES ACIDES GRAS
Pour restreindre la perte qu'on éprouve dans la distillation en grand, il est indispensable de pratiquer cette opération à une température plus basse que celle à laquelle on l'effectue généralement dans les ateliers. Dans un courant de vapeur d'eau divisée, les acides margarique et palmi-
tique passent à la distillation vers 170 à 180°; l'acide oléique exige bien 200" et Facide stéarique 230°; dans ce cas, le rapport du volume de l'eau au volume de l'acide est : : 7 : 1. A mesure que la température s'élève, la volatilité des acides gras augmente; vers 250 à 260°, ce rapport est déjà : : 5 ou 4 : 1 ; à 290° : : 2 : 1 et à 525 à 550° : : 1 : 1. Aussi longtemps que la température est comprise dans la limite de 220 à 240°, les quatre cinquièmes des acides gras distillés sont toujours incolores; quand la température dépasse 260°, l'acide liquide commence à se colorer dès le début de la distillation; vers 290°, la coloration est très sensible, et de 520 à 555° la coloration est d'un jaune brun.
De plus, vers 500° les acides gras, et notamment les acides oléique et stéarique, sont altérés par la chaleur, il se produit, aux dépens de l'acide oléique, des hydrocarbures et des matières colorantes qui communiquent aux acides distillés la propriété dicroïque bien connue et les rendent infects. Dans certaines usines où la distillation est opérée entre 290 et 555°, la coloration de l'acide oléique est toujours très forte et son odeur est telle que, pour pouvoir le faire accepter par les industries qui l'utilisent, on est obligé de lui faire subir un traitement à' la vapeur, qui, suffisamment entretenue,.entraîne les hydrocarbures. Ce traitement enlève souvent 5 et môme 10 p. c. de ces corps. Dans d'autres usines, on est obligé de soumettre l'acide oléique à une nouvelle distillation.
Le procédé défectueux de distillation des acides pratiqué par beaucoup de fabricants ne provient pas de ce que les industriels ignorent la possibilité d'exécuter cette opération à une température moins élevée, ou d'un motif d'économie sur le combustible, mais bien de l'impossibilité où ils se trouvent de Vachever à une température inférieure.
11 s'agit donc d'indiquer ici les causes des difficultés où même des impossibilités qu'ils rencontrent. Ces causes résident dans la nature des corps gras soumis à la distillation; il n'y a que les acides libres qui puissent se volatiliser à une température cojiiprise entre 170 et 260°, Mais, dans
une foule d'usines, la saponification sulfurique dite inslantanée s'exécute assez défectueusement pour laisser dans l'acide gras 25 à 50 p. c. de matière neutre. Or, il a été établi par les travaux de M. Du Brunfault ctdc M. G. Wilson que, dans un courant de vapeur, les corps neutres ne se saponifient que vers 290° environ. A ce point, le beurre de palme s'acidifie complètement et passe à la distillation, mais, pour que les matières solides du suif puissent distiller, il faut que la température s'élève au moins à 315 à 520°. Or, on sait qu'à cette température l'acide oléique et la glycérine sont détruits avec formation d'hydrocarbures, de matières colorantes et d'acroléine.
Le moyen d'obvier aux obstacles qu'ils rencontrent est, ou de perfeclionner leur système de saponification, ou d'arrêter la distillalion au moment ail racroléine apparaît, et de soumettre la matière grasse restée dans l'alambic à une nouvelle saponification. Ce dernier moyen que j'ai conseillé, il y a plusieurs années déjà, est pratiqué avec succès dans une usine.
J'ai montré que les acides gras utilisés par l'industrie subissent, lors de leur distillation, un déchet de 4 à 5 p. c. Le taux de la perle a été déduit par différence. Dans aucune des expériences citées plus haut, le poids du résidu resté dans l'alambic, ajouté au poids des acides distillés, n'a parfait les 1,000 kilogrammes de matière première; il y a eu toujours une perte s'élevant de 1.5 à 2 p. c. Si donc on avait déterminé le rendement par le poids de ce résidu, on aurait commis une erreur de cette valeur.
Cependant les acides gras, avant d'être soumis à la distillation, avaient été chauffés à 150" pour enlever toute l'eau qu'ils pouvaient contenir. Je n'ai point recherché s'il se forme des produits gazeux. Quoi qu'il en soit de la cause de cette différence, il est pour moi un fait certain : c'est que l'acide oléique et probablement l'acide stéarique ne peuvent passer à la distillation sans se modifier profondément. Leur volatilité intégrale, généralement admise dans l'industrie, me paraît une erreur. Ne sait-on pas
d'ailleurs, depuis longtemps, que l'acide oléique distillé ne fournit plus d'acide solide, ni sous l'intluence des vapeurs nilreuses, ni sous l'influence de l'azotate de mercure chargé de vapeur nitreuse, ni par l'acide sulfureux? Ce n'est donc plus l'acide oléique, tel qu'on le retire du suif ou de l'huile d'olive par la saponification alcaline ou aqueuse {^).
Si on examine l'acide oléique liquide au point de vue des matières solides qu'il renferme, on y trouve des acides gras solides qui n'y préexistaient point avant sa volatilisation. Les produits de la distillation de la saponification sulfurique du suif contiennent en effet des acides gras solides, qui, étant complètement dépouillés d'acide liquide par un traitement à l'étlier de leur sel de plomb, ont un point de solidification ne dépassant guère 28 à 50" centigrades. Jamais aucun expérimentateur n'a signalé dans le suif un acide solide d'un point de solidification aussi peu élevé.
Dans mon rapport de 1855, j'ai attribué, suivant l'observation de M. Motard, de Berlin, l'augmentation du rendement en acides solides, qu'on observe dans le système de saponification sulfurique du suif, suivie de la distillation, à la formation de l'acide élaidiqne. M. Motard a même exposé à Londres, en 4862, un magnifique échantillon d'acide élaïdique produit par ce moyen. Mais, en admettant que ce dernier acide contribue pour une part dans l'augmentation du rendement que je discuterai plus loin, sa formation n'explique point l'altération de l'acide oléique, ni la présence d'un acide dont le point de fusion est de 28 à 50". Ce sujet, qui intéresse l'industrie stéarique, devrait être élucidé par des travaux exacts. J'appelle sur ce point l'attention des chimistes qui dirigent les fabriques d'acides gras; mieux que tout autre ils sont à même de résoudre ce problème.
(') L'acide oléique distillé, qui ne se solidifie point sous l'influence des vapeurs nitreuses ou de l'acide sulfureux, est, d'après MM. De Koubaix et Oudenkoveri, capable de produire une très grande quantité d'acides gras solides par un traitement à l'acide sulfuri(fue concentré et chaud.