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SAVONS DURS AU SUIF

L'Allemagne, l'Angleterre, l'Amérique, et en général tous les pays où l'huile d'olive fait défaut, soit par l'impossibilité d'y cultiver l'olivier, soit par le prix élevé de l'huile d'olive relativement à celui d'autres matières grasses, emploient le suif pour la fabrication de leurs savons durs. Quoique l'Autriche, la Belgique, la France, la Prusse, le Wurtemberg, produisent pour leur consommation intérieure et aient exposé des savons de suif aussi parfaits que l'Angleterre, on doit cependant reconnaître que la fabrication anglaise possède une prééminence très marquée dans ce genre de production. Les propriétés particulières du savon de suif constituent des difficultés réelles pour la préparation de celui-ci : le débarrasser de l'odeur de suif, lui enlever l'excès d'alcali, lui donner une coupe douce, une texture fondue qui le fasse ressembler jusqu'à un certain point au savon à l'huile et lui en communique les qualités, n'est pas le fait de tous les fabricanls. Or, c'est ce que la plupart des savonniers anglais ont réalisé depuis longtemps déjà, lis sont parvenus à ce résultat par le mélange, en proportion convenable, de matières grasses liquides ou semi-liquides avec le suif. C'est là l'origine des savons à corps gras mixtes, dans la fabrication desquels excellent, entre tous, les savonniers anglais. Ils ajoutent, en effet, depuis bien des années, au suif et au suif d'os, qu'ils savent convenablement dépouiller de leur mauvaise odeur, du beurre de palme et de coco, de l'huile provenant de

l'expression du beurre de palme et de coco, et de l'acide oléique provenant de la fabrication des bougies. Les savons mixtes, incolores, marbrés, colorés en jaune pâle, en jaune foncé, ainsi produits, présentent toutes les qualités qu'on peut rechercher dans un bon détersif. Quoique l'élimination de l'excès d'alcali du savon de suif soit très difficile, un grand nombre de savons de suif anglais exposés en étaient cependant complètement privés, fait qu'on ne constate qu'exceptionnellement dans des savons similaires fabriqués par d'autres nations. Il est même facile de constater de temps à autre la présence d'un léger excès de soude dans le savon d'huile d'olive versé dans le commerce par la savonnerie marseillaise, jouissant, du reste, ajuste titre d'une réputation européenne.

La savonnerie anglaise mérite des éloges sous un autre rapport. Dans aucun pays, on ne produit des savons à la résine aussi parfaits qu'à Londres et à Glasgow. Us ont une coupe douce, ne renferment pas un excès d'alcali, et l'eau ne les pénètre que difficilement. Si on en excepte l'Allemagne et peut-être l'Amérique, où ce genre de fabrication se fait encore relativement assez bien, nulle part les savons à la résine ne possèdent les qualités qu'on sait leur donner en Angleterre. Le but de cette fabrication a été, on le sait, son emploi pour le lavage à l'eau de mer, lavage qu'on ne peut exécuter ni au savon à l'huile, ni au savon au suif seul. Grâce à la perfection de la fabrication, on a atteint un autre but : le remplacement d'une certaine quantité de matière grasse par de la résine, dont le prix est beaucoup moins élevé; on a réalisé ainsi une économie très considérable. Dans la plupart des pays, le savon à la résine exhale une mauvaise odeur, renferme un grand excès d'alcali, attaque la peau et les tissus colorés, laisse une matière colorante et odorante sur les objets lavés, et, malgré son prix relativement peu élevé, est en réalité d'un emploi peu économique. On en consomme effectivement au delà de la proportion des effets détergents produits. Cet ensemble de faits a fini par discréditer le savon dur à la résine dans tous ces pays, tandis qu'en Angleterre, où

il ne présente aucun des inconvénients que je viens de signaler, sa production va toujours croissant.

L'appréciation si flatteuse que je viens de faire de la savonnerie anglaise ne rendra point suspectes, je l'espère du moins, les considérations par lesquelles je vais terminer. Un industriel important de l'Angleterre, homme fort instruit et considéré, membre d'une autre classe du jury, avait exposé un savon de soude additionné de silicate de soude. Depuis vingt années au moins que des tentatives réitérées ont été faites pour substituer dans ce savon de Vacide siliciqiie à une partie des acides gras, on n'avait point

fabriqué un savo7i siliceux aussi parfait que le produit exposé. Et cependant, la section de classe à laquelle le jugement de ce produit a été dévolu lui a, par un vote unanime, refusé une récompense. Ce jugement équitable, comme je vais essayer de le démontrer, n'a pas été maintenu, puisque, à mon grand étonnement, je vois figurer au catalogue une récompense qui sans doute a été votée.

Les motifs qui m'ont déterminé, à mon grand regret, à refuser une récompense au savon de suif et d'acide silicique, résident dans le fait que ce genre de produit ne possède pas les propriétés que doit avoir un bon savon et qu'il ouvre une large voie à la fraude.

L'habileté que l'on met à fabriquer une matière n'en change point la nature intime et ne peut lui donner des qualités qu'elle n'a pas par ellemême. Examinons quelles sont les qualités essentielles du bon savon et recherchons comment il agit. A l'état dissous, il jouit, à un degré plus prononcé que n'importe quelle autre matière, de la faculté de mousser et, par suite, d'émulsionner les corps gras: de cette manière, il enlève les substances grasses aux tissus qui en sont imprégnés. En même temps que le corps gras est ainsi délayé, lés poussières qui y adhèrent sont mises en suspension et deviennent susceptibles d'être entraînées avec le liquide employé au lavnge. En y réfléchissant bien, la propriété fondamentale sur laquelle repose l'emploi du savon neutre est donc la Aiculté ofl'erte par sa solution

de produire une mousse abondante susceptible demulsionner les corps gras. La plupart des matières végétales employées depuis longtemps en remplacement du savon, comme la saponaire et d'autres plantes, communiquent également à l'eau la faculté de mousser, parce qu'elles rendent ce liquide visqueux. L'action détergente du savon et de ses succédanés est donc absolument mécanique; il n'agit directement, ni sur' les tissus, ni sur les matières colorantes stables sur lesquelles il exerce sa puissance.

Le silicate dissous ne mousse point. A la vérité, sa solution peut émulsionner les corps gras ; mais cette émulsion n'est plus le résultat d'une action physique, elle est due à une réaction chimique de son alcali sur le corps gras. Cet effet se produit, quelque soin que l'on prenne de sursaturer l'alcali par l'acide silicique. Les conditions d'action ne sont donc pas les mêmes. On pourrait objecter qu'il est assez indifférent, au point de vue de l'eflct détergent produit, qu'il soit réalisé par voie mécanique ou par voie chimique. Ce raisonnement, qui a été tenu, me semble mal fondé. Du moment qu'il est établi, comme c'est le cas, que le silicate de soude dans le savon n'agit que par l'alcali qu'il renferme, et comme alcali, sa présence n'a plus de raison d'être; de plus, son existence entraîne avec elle tous les inconvénients reconnus à l'emploi des alcalis comme matière détersive. La potasse et la soude caustiques et carbonatées peuvent, on le sait, remplacer le savon, parce qu elles réalisent par voie chimique l'effet détergent produit mécaniquement à l'aide du savon ordinaire. Mais ici, le résultat n'est obtenu qu'aux dépens de la solidilé des tissus et qu'avec altération de la plupart des couleurs, abstraction faite de l'attaque de la peau des personnes chargées de procéder à l'opération du lessivage.

Il y a deux autres motifs bien puissants qui m'ont déterminé à désapprouver l'introduction de ce corps dans le savon destiné à l'industrie et à l'économie domestique; un tissu lavé est généralement exposé à l'air avant de subir des immersions qui enlèvent complètement les lessives

employées au lavage. Or, on sait, par une longue expérience, que les sursilicates qui imprègnent les tissus comme les corps poreux se décomposent par leur contact avec l'air, avec dépôt d'acide silicique qui incruste ces objets et couvre leur surface; il doit nécessairement arriver de ce fait que le linge lavé au savon siliceux est exposé à perdre sa souplesse et à devenir très sujet à s'altérer.

Enfin, l'addition du silicate de soude au savon de suif est une source intarissable de fraude : 10 à 12 p. c. de sursilicate de soude ajouté au savon de suif contenant de 20 à 25 p. c. d'eau entraînent avec eux une fixation de 36 à 40 p. c. d'eau en sus, tout en maintenant au savon sa consistance ferme. Cette seule considération doit faire condamner la fabrication du savon siliceux destiné à la vente.

Il me reste maintenant à parler de l'état de la fabrication des savons en Belgique et de la part qui revient à nos savonniers dans le concours de Londres.

Depuis notre régénération politique jusqu'en 1840, la fabrication du savon est restée dans un état d'infériorité marquée dans le pays. Quoiqu'il y eût plusieurs usines dans lesquelles on produisait des quantités même très notables de savons, la majeure partie nous venait de la France et de l'Angleterre. Vers cette dernière époque, ce genre de fabrication a suivi le développement pris par toutes nos industries; mais, il faut bien le dire, les produits laissaient à désirer sous le rapport de leurs qualités : la saponification n'était pas toujours bien faite, le savon exhalait une odeur de graisse ou de suif ranci et le plus souvent renfermait en excès d'alcali.

D'ailleurs, au lieu d'être préparé par le procédé de la grande chaudière, il était généralement fait à la petite chaudière ou bien par empâtage à chaud, A ces inconvénients déjà assez grands sont venues se joindre ensuite les fraudes dont j'ai parlé au commencement de ce chapitre et qui se sont exercées sur une échelle tout aussi large que dans n'importe quel autre

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