‹ Œuvres complètesChapitre 15 sur 31 · II · texte numérisé non relu

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blesse de son art, qui s'écarte d'autant plus de la nature, qu'il cherche à réunir plusieurs de ses harmonies : au lieu de les confondre comme elle, il ne fait que les mettre en opposition.

Tout ceci prouve la vérité du principe que nous avons posé , qui est que l'harmonie naît de la réunion de deux contraires, et la discorde de leur choc, et que plus les harmonies d'un objet sont agréables, plus ses discordances sont déplaisantes. Voilà l'origine de nos plaisirs et de nos déplaisirs , au physique comme au moral, et pourquoi nous aimons et nous haïssons si souvent le même objet.

Il y a encore bien des choses intéressantes à dire sur la figure humaine , surtout en y joignant les sensations morales, qui donnent seules l'expression à ses traits. Nous en dirons quelque chose dans la suite de cet ouvrage , lorsque nous parlerons du sentiment. Quoi qu'il en soit, la beauté physique de l'homme est si frappante pour les animaux mêmes , que c'est à elle principalement qu'il doit attribuer l'empire qu'il a sur eux par toute la terre : les faibles viennent se réfugier sous sa protection, et les plus forts tremblent à sa vue. Mathiole rapporte que l'alouette se sauve au milieu des troupes d'hommes , lorsqu'elle aperçoit l'oiseau de proie. Cet instinct m'a été confirmé par un officier, qui en vit une un jour se réfugier, en pareille circonstance, au milieu d'un escadron de cavalerie, où il servait alors; mais celui de ses camarades, auprès duquel elle était venue chercher un asile, la fit fouler aux pieds de son cheval : action barbare.

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qui lui attira, avec raison, la haine des plus honnêtes gens de son corps. Pour moi , j'ai vu un cerf, pressé par une meute de chiens, chercher, en bramant, du secours dans la pitié des passants, ainsi que Pline l'assure; j'en ai eu moi-même l'expérience à l'Ile-de-France , comme je l'ai rapporté dans la Relation que j'ai donnée au public de ce voyage. J'ai vu, dans des métairies, des poules d'Inde pressées d'amour, aller se jeter en piaulant aux pieds des paysans. Si nous ne voyons pas des effets plus fréquents de la confiance des animaux, c'est qu'ils sont effrayés, dans nos campagnes, par le bruit de nos fusils, et par des persécutions continuelles. On sait avec quelle familiarité les singes et les oiseaux s'approchent des voyageurs dans les forêts de l'Inde *. J'ai vu au cap de Bonne-Espérance, dans la ville même du Cap, les rivages de la mer couverts d'oiseaux de marine, qui se reposaient sur les chaloupes, et un grand pélican sauvage qui se jouait auprès de la douane, avec un gros chien , dont il prenait la tête dans son large bec. Ce spectacle me donna , dés mon arrivée , le préjugé le plus favorable du bonheur de ce pays et de l'humanité de ses habitants; et je ne fus pas trompé. Mais les animaux dangereux sont saisis, au contraire, de crainte à la vue de l'homme, à moins qu'ils ne soient jetés hors de leur naturel par des besoins extrêmes. Un éléphant se laisse conduire, en Asie, par un petit enfant. Le lion d'Afrique s'éloigne, en rugissant, de la hutte du

Voyez Bernier et Mandeslo.

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Hottentot; il lui abandonne le terrain de ses ancêtres , et va chercher à régner dans des forêts et des rochers inconnus à l'homme. L'immense baleine, au milieu de son élément, tremble et fuit devant le petit canot d'un Lapon. Ainsi s'exécute encore cette loi toute puissante qui conserva l'empire à l'homme au milieu de ses malheurs. « Que tous les (( animaux de la terre * et tous les oiseaux du ciel (( soient frappés de terreur et tremblent devant (( vous, avec tout ce qui se meut sur la terre; j'ai (( mis entre vos mains tous les poissons de la mer. »

Il est très-remarquable qu'il n'y a dans la nature , ni animal, ni plante , ni fossile, ni même de globe, qui n'ait sa consonnance et son contraste hors de lui, excepté l'homme : aucun être visible n'entre dans sa société , que comme serviteur ou comme esclave.

On doit sans doute compter dans les proportions humaines, cette loi si vulgaire et si admirable, qui fait naître les femmes en nombre égal aux hommes. Si le hasard présidait à nos générations comme à nos alliances, on ne verrait naître une année que des enfants mâles, et une autre année que des enfants femelles. Il y aurait des nations qui seraient toutes d'hommes , d'autres, toutes de femmes; mais , par toute la terre, les deux sexes naissent, dans le même temps , en nombre égal. Une consonnance si régulière prouve évidemment qu'une Providence veille sur nos sociétés , malgré les désordres de leur police. On peut la regarder comme un témoignage

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de la vérité en faveur de notre religion, qui fixe aussi l'homme à une seule épouse dans le mariage, et qui, par cette conformité aux lois naturelles, qui lui est particulière , paraît seule émanée de l'Auteur de la nature. On en peut conclure, au contraire , que les religions qui permettent la pluralité des femmes, sont dans l'erreur.

Ah ! que ceux qui n'ont cherché dans l'union des deux sexes que les voluptés des sens , n'ont guère connu les lois de la nature ! Ils n'ont recueilli que les fleurs de la vie, sans en avoir goûté les fruits. Le beau sexe , disent nos gens de plaisir : ils ne connaissent pas les femmes sous d'autre nom. Mais il est seulement beau pour ceux qui n'ont que des yeux. Il est encore, pour ceux qui ont un cœur, le sexe générateur qui porte l'homme neuf mois dans ses flancs au péril de sa vie, et le sexe nourricier qui l'allaite et le soigne dans l'enfance. Il est le sexe pieux qui le porte aux autels tout petit, et qui lui inspire l'amour d'une religion, que la cruelle politique des hommes lui rendrait souvent odieuse. Il est le sexe pacifique qui ne verse point le sang de ses semblables; le sexe consolateur qui prend soin des malades , et qui les touche sans les blesser. L'homme a beau vanter sa puissance, et sa force ; si ses mains robustes manient le fer, celles de la femme , plus adroites et plus utiles , savent filer le lin et les toisons de brebis. L'un combat les noirs chagrins par les maximes de la philosophie; l'autre les éloigne par l'insouciance et les jeux. L'un résiste aux maux du dehors par la

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force de sa raison ; l'autre , plus heureuse , leur échappe par la mobihté de la sienne. Si le premier met quelquefois sa gloire à affronter les dangers dans les batailles, celle-ci triomphe à en attendre de plus certains , et souvent de plus cruels , dans son lit et sous les pavillons de la volupté. Ainsi , ils ont été créés afin de supporter ensemble les maux de la vie, et pour former, par leur union, la plus puissante des consonnances et le plus doux des contrastes.

Je suis forcé , par le plan de mon ouvrage , d'aller en avant , et de m'abstenir de réfléchir sur des sujets aussi intéressants que le mariage et la beauté de l'homme et de la femme. Cependant je hasarderai encore quelques observations tirées de mes matériaux, afin de donner à d'autres le désir d'approfondir cette riche carrière, qui est, pour ainsi dire, toute neuve.

Tous les philosophes qui ont étudié l'homme, ont trouvé , avec raison , qu'il était le plus misérable de tous les animaux. La plupart ont senti qu'il lui fallait un compagnon pour subvenir à ses besoins, et ils ont mis une portion de son bonheur dans l'amitié , ce qui est une preuve évidente de la faiblesse et de la misère humaine ; car si l'homme était fort de sa nature, il n'aurait besoin ni d'aide , ni de compagnon. Les éléphants et les lions vivent solitairement dans les forets. Ils n'ont pas besoin d'amis , parce qu'ils sont forts. Il est très -remarquable que, lorsque les anciens ont parlé d'une amitié parfaite, ils ne l'ont établie qu'entre deux amis et

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lion entre plusieurs, quelle que soit la faiblesse de l'homme, qui a souvent besoin que tant d'êtres semblables à lui concourent à son bonheur. Il y a plusieurs raisons de cette restriction , dont les princi^ pales viennent de la nature du cœur humain, qui par sa faiblesse même , ne peut saisir à la fois qu'un seul objet, et qui étant composé de passions opposées qui se balancent sans cesse, est en quelque sorte actif et passif, et a besoin d'aimer et d'être aimé, de consoler et d'être consolé, d'honorer et d'être honoré. Ainsi, toutes les amitiés célèbres dans le monde , n'ont jamais existé qu'entre deux amis; telles ont été celles de Castor et Pollux, de Thésée et de Pirithoùs, d'Hercule et d'iolas, d'Oreste

et de Pylade, d'Alexandre et d'Ephestion, etc

Nous observerons encore que ces amitiés uniques ont toujours été associées aux actions vertueuses et héroïques ; mais quand elles se sont partagées entre plusieurs personnes, elles ont été remplies de discordes, et n'ont été fameuses que par le mal qu'elles ont fait au genre humain ; telle fut celle du Triumvirat chez les Romains. Lorsque , dans ces alliances, les associés se sont multipliés, le mal qu'ils ont fait a été proportionné à leur nombre. Ainsi, la tyrannie des décemvirs, à Rome, eut encore quelque chose de plus cruel que celle des triumvirs; car elle faisait le mal, pour ainsi dire, sans passion et de sang froid.

Il y a aussi des triummillevirats et des décemmillevirats: ce sont les corps. Ils sont bien nommés corps, à juste titre; car ils ont souvent un autre

centre que la patrie, dont iis ne devraient être que les membres. Ils ont aussi d'autres vues , d'autres ambitions, d'autres intérêts. Ils sont, par rapport au reste des citoyens, inconstants, divisés, sans but, et souvent aussi, sans patriotisme, ce que des troupes réglées sont par rapport à des troupes légères. Ils les empêchent de se présenter dans les avenues où ils s'avancent, et ils les débusquent, à la longue, de celles qui sont sur leur chemin. Combien de révolutions n'ont pas faites les strélitz, en Russie; les gardes prétoriennes, à Rome ; les janissaires, à Constantinople; et ailleurs, des corps encore plus politiques ! A.insi , par une juste réaction de la Providence , l'esprit de corps a été aussi fatal aux patries, que l'esprit de patrie l'a été lui-même au genre humain.

Si le cœur de l'homme ne peut se remplir que d'un seul objet , que penser des amitiés de nos jours, qui sont si multipliées ? Certainement , si un homme a trente amis, il ne peut donner à chacun d'eux que la trentième partie de son affection , et en recevoir réciproquement autant de leur part. Il faut donc qu'il les trompe et qu'il en soit trompé; car personne ne veut être ami par fraction. Mais pour dire la vérité, ces amitiés-là sont de véritables ambitions, des relations intéressées et purement politiques, qui ne s'occupent qu'à se faire illusion mutuellement, pour s'accroître aux dépens dé la société, et qui lui fejraient beaucoup de mal, si elles étaient plus unies entre elles, et si elles n'étaient pas balancées par d'autres qui leur sont opposées.

Ainsi, c'est à des guerres intestines qu'aboutissent, à peu prés, toutes les liaisons générales. D'un autre côté , je ne parle pas des inconvénients qui résultent des unions particulières trop intimes. Les amitiés les plus célèbres de l'antiquité n'ont pas été, à cet égard , exemptes de soupçon ; quoique je sois persuadé qu'elles ont été aussi vertueuses que ceux qui en étaient les objets.

L'Auteur de la nature a donné à chacun de nous, dans notre espèce, un ami naturel , propre à supporter tous les besoins de notre vie, et à subvenir à toutes les affections de notre cœur et à toutes les inquiétudes de notre tempérament. Il dit dans le commencement du monde : a II n'est pas bon que (( l'homme soit seul : faisons-lui une aide semblable (( à lui ; et il créa la femme *. La femme plaît à tous nos sens par sa forme et par ses grâces. Elle a, dans son caractère, tout ce qui peut intéresser le cœur humain dans tous les âges. Elle mérite , par les soins longs et pénibles qu'elle prend de notre enfance , nos respects comme mère, et notre reconnaissance comme nourrice; ensuite, dans la jeunesse, notre amour comme maîtresse; dans l'âge viril, notre tendresse comme épouse, notre confiance comme économe , notre protection comme faible ; et dans la vieillesse , nos égards comme la mère de notre postérité, et notre intimité comme une amie qui a été la compagne de notre bonne et de notre mauvaise fortune. Sa légèreté et ses caprices mêmes balancent, en tout temps, la gravité et la constance

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trop réfléchie de l'homme , et en acquièrent réciproquement de la pondération. Ainsi, les défauts d'un sexe et les excès de l'autre , se compensent mutuellement. Ils sont faits, si j'ose dire, pour s'encastrer les uns dans les autres, comme les pièces d'une charpente, dont les parties saillantes et rentrantes forment un vaisseau propre à voguer sur la mer orageuse de la vie , et à se raffermir par les coups mêmes de la tempête. Si nous ne savions pas, par une tradition sacrée , que la femme fut tirée du corps de l'homme, et si cette grande vérité ne se manifestait pas, chaque jour, par la naissance merveilleuse des enfants des deux sexes en nombre égal , nous l'apprendrions encore par nos besoins. L'homme sans la femme, et la femme sans l'homme, sont des êtres imparfaits dans l'ordre naturel*. Mais, plus il y a de contraste dans leurs caractères, plus

S'il pouvait exister de véritables athées, ils trouveraient dans l'harmonie des deux sexes , une prévoyance bien propre à dissiper tous leurs doutes. En ne considérant cette harmonie que dans les végétaux, par exemple, dans le dattier {phœnix daçtilifcra. Lin.), on voit que la nature a voulu que cet arbre trouvât, hors de lui, un autre arbre qui lui fût analogue, et que leur postérité dépendît du mouvement de l'air , qu'ils ne peuvent diriger. Ainsi , deux végétaux séparés })ar un espace immense, sont réunis par un moyen qui décèle une intelligence: leur séparation était prévue; et si elle était prévue , il y a donc une puissance qui prévoit. On conçoit que cette preuve prend une nouvelle force , lorsqu'on l'applique aux insectes, aux animaux, et à l'homme; car la création d'un seul animal eut été inutile, puisqu'il serait mort sans postérité; il a donc fallu créer deux animaux semblables : or , comment le hasard aurait-il pu répéter deux fois le même ouvrage avec les seules différences propres à perpétuer les espèces ; et cela , dans des millions d'animaux et de plantes? Comment aurait-il placé le fils de l'homme, dans un autrç être que l'homme? Ce phénomène est certainement inexplicable j sans l'intervention d'une puissance intelligente.

il y a d'union dans leurs harmonies. C'est, comme nous en avons dit quelque chose, de leurs oppositions en talents, en goûts, en fortunes, que naissent les plus fortes et les plus durables amours. Le mariage est donc l'amitié de la nature , et la seule union véritable qui ne soi*t point exposée, comme celles qui existent entre les hommes, à l'égarement , à la rivalité, aux jalousies, et aux changements que le temps apporte à nos inclinations.

Mais pourquoi y a-t-il parmi nous si peu de mariages heureux? C'est que les sexes y sont dénaturés. C'est que les femmes prennent, chez nous, les mœurs des hommes par leur éducation , et les hommes les mœurs des femmes parleurs habitudes. Ce sont les maîtres, les sciences, les coutumes, les occupations des hommes qui ont ôté aux femmes les grâces et les talents de leur sexe. Il y a un moyen sûr de ramener les uns et les autres à la nature ; c'est de leur inspirer de la religion. Je n'entends pas par la religion le goût des cérémonies, ni de la théologie ; mais la religion du cœur^ pure , simple, sans faste , telle qu'elle est si bien annoncée dans l'Évangile.

Non-seulement la religion rendra aux deux sexes leur caractère moral, mais leur beauté physique. Ce ne sont ni les climats, ni les aliments, ni les exercices du corps qui forment la beauté humaine ; c'est le sentiment moral de la vertu, qui ne peut exister sans religion. Les aliments et les exercices contribuent, sans doute, beaucoup à la grandeur et au développement du corps ; mais ils n'influent

en rien sur la beauté du visage , qui est la vraie physionomie de l'ame. Il n'est pas rare de voir des hommes grands et vigoureux d'une laideur rebutante; des tailles de géant et des physionj)mies de singe. La beauté du visage est tellement l'expression des harmonies de l'ame, que, par tout pays, les classes de citoyens obligées, par leur condition, de vivre avec les autres dans un état de contrainte, sont sensiblement les plus laides de la société. On peut vérifier cette observation , particulièrement parmi les nobles de plusieurs de nos provinces , qui vivent entre eux dans des jalousies perpétuelles de rang, et avec les autres citoyens, dans un état constant de guerre, pour la conservation de leurs prérogatives. La plupart de ces nobles ont un teint bilieux et brûlé. Ils sont maigres, refrognés, et sensiblement plus laids que les habitants du même canton, quoiqu'ils respirent le même air, qu'ils vivent des mêmes aliments, et qu'ils jouissent en général d'une meilleure fortune. Ainsi, il s'en faut bien qu'ils soient gentilshommes de nom et d'effet. Il y a même une nation voisine de la nôtre, dont les sujets sont aussi renommés en Europe, par leur orgueil que par leur laideur. Tous ces hommes deviennent laids par les mêmes causes que la plupart de nos enfants, qui, étant si aimables dans le premier âge, enlaidissent en allant au collège, par les misères et les ennuis de leurs institutions. Je ne parle pas de leur caractère moral qui éprouve la même révolution que leur physionomie , celle-ci étant toujours une conséquence de l'autre.

Il n'en est pas de même des nobles de quelques cantons de nos provinces, et de ceux de quelques états de lliuiope. Ceux-ci, vivant en bonne intelligence entre eux et avec leurs compatriotes, sont, en général, les hommes les plus beaux de leur nation, parce que leur ame sociale et bienveillante n'est point dans un état constant de contrainte et d'anxiété. On peut rapporter aux mêmes causes morales la beauté des traits de la physionomie des Grecs et des Romains, qui nous ont laissé, en général, de si nobles modèles dans leurs statues et dans leurs médaillons. Ils étaient beaux, parce qu'ils étaient heureux; ils vivaient en bonne union avec leurs égaux, et avec popularité avec leurs citoyens. D'ailleurs, il n'y avait point parmi eux d'institutions tristes, semblables à celles de nos collèges, qui défigurent à la fois toute la jeunesse d'une nation. Il s'en faut bien que les descendants de ces mêmes peuples ressemblent aujourd'hui à leurs ancêtres, quoique le climat de leur pays n'ait point changé. C'est encore à des causes morales qu'il faut rapporter les physionomies singulièrement remarquables par leur dignité, des grands seigneurs de la cour de Louis XIV, comme on le voit à leurs portraits. En général, les gens de qualité étant, par leur état, au-dessus du reste de la nalion, ne vivent pas sans cesse entre eux et avec les autres sujets au couteau tiré, comme la plupart de nos petits gentilshommes campagnards. D'ailleurs, ils sont, pour l'ordinaire, élevés dans la maison paternelle, sous l'heureuse influence de

l'éducation domestique, et loin de toute jalousie étrangère. Mais ceux du siècle de Louis XIV avaient cet avantage par-dessus leurs descendants, qu'ils se piquaient de bienfaisance et d'affabilité populaire, et d'être les patrons des talents et des vertus , partout où ils les rencontraient. Il n'y a peut-être pas une grande maison de ce temps-là, qui ne puisse se glorifier d'avoir poussé en avant et mis en évidence quelque homme des familles du peuple, ou de la simple noblesse, qui est devenu célèbre dans les arts, dans les lettres, dans l'Eglise ou dans les armes, par leur moyen. Ces grands agissaient ainsi à l'imitation du roi, ou peut-être par un reste d'esprit de grandeur du gouvernement féodal^ qui finissait alors. Quoi qu'il en soit, ils ont été beaux, parce qu'ils ont eux-mêmes été contents et heureux; et ce noble mouvement de leur ame vers la bienfaisance, a imprimé à leur physionomie un caractère majestueux, qui les distinguera toujours des siècles qui les ont précédés, et encore plus de celui qui les a suivis.

Ces observations ne sont pas de simples objets de curiosité; elles sont bien plus importantes qu'on ne le croit; car il s'ensuit que pour former dans une nation de beaux enfants, et par conséquent de beaux hommes au physique et au moral, il ne faut pas, comme le veulent quelques médecins, assujettir l'espèce humaine à des purgations régulières et à certains jours de la lune. Les enfants astreints à ces sortes de régimes, comme sont la plupart de ceux de nos médecins et de nos apothi-

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caircs, ont tous des figures de papier mâché; et quand ils sont grands, ils ont des teints pales, et des tempéraments cacochymes, comme leurs pères. Pour rendre les enfants beaux, il faut les rendre heureux au physique , et surtout au moral. Il faut éloigner d'eux tous les sujets de chagrin, non pas en excitant en eux de dangereuses passions, comme on fait aux enfants gâtés, mais en les empêchant, au contraire, de se livrer avec excès à celles qui leur sont propres, que la société fait fermenter sans cesse , et surtout en ne leur en inspirant pas de plus fâcheuses que celles que leur a données la nature, telles que les études ennuyeuses et vaines, les émulations, les rivalités, etc.. Nous nous étendrons davantage ailleurs sur ce sujet important.

La laideur d'un enfant vient presque toujours de sa nourrice ou de son précepteur. J'ai quelquefois observé, parmi tant de classes de la société plus ou moins défigurées par nos institutions, des familles d'une singulière beauté. Lorsque j'en ai recherché la cause, j'ai trouvé que ces familles, quoique du peuple, étaient plus heureuses au moral que celles des autres citoyens; que leurs enfants y étaient nourris par leurs mères; qu'ils apprenaient leur métier dans la maison paternelle; qu'ils y étaient élevés avec beaucoup de douceur; que leurs parents se chérissaient mutuellement, et qu'ils vivaient tous ensemble, malgré les peines de leur état, dans une liberté et dans une union qui les rendaient bons, heureux et contents. J'en ai tiré cette autre conséquence, que nous jugions

souvent bien faussement du bonheur de la vie. En voyant, d'une part, un jardinier avec une figure d'empereur romain, et de l'autre un grand seigneur avec le masque d'un esclave, je pensais d'abord que la nature s'était trompée. Mais l'expérience prouve que tel grand seigneur est, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, dans une suite de positions qui ne lui permettent pas de faire sa volonté trois fois par an: car il est obligé, dès l'enfance, de faire celle de ses précepteurs et de ses maîtres; et dans le reste de sa vie, celle de son prince, des ministres, de ses rivaux, et souvent celle de ses ennemis. Ainsi, il trouve une multitude de chaînes dans ses dignités mêmes. D'un autre côté, il y a tel jardinier qui passe sa vie sans éprouver la moindre contradiction. Comme le centenier de l'Évangile, il dit à un serviteur: Venez ici, et il y vient; et à un autre : Faites cela, et il le fait. Ceci prouve que la Providence a fait à nos passions mêmes une part bien différente de celle que la société leur présente ; car souvent elle nous donne le plus dur esclavage à supporter au comble des honneurs; et dans les plus petites conditions, elle nous fait commander avec le plus d'empire.

Au reste , ceux qui ont été défigurés par les atteintes vicieuses de nos éducations et de nos habitudes, peuvent réformer leurs traits; et je dis ceci, surtout pour nos femmes qui , pour en venir à bout, mettent du blanc et du rouge , et se font des physionomies de poupées sans caractère. Au fond elles ont raison, car il vaut mieux le cacher, que de

montrer celui des passions cruelles qui souvent les dévorent , surtout aux yeux de tant d'hommes qui ne l'étudient que pour en abuser. Elles ont un moyen sûr de devenir des beautés d'une expression touchante. C'est d'être intérieurement bonnes, douces, compatissantes, sensibles, bienfaisantes et pieuses. Ces affections d'une ame vertueuse imprimeront dans leurs traits des caractères célestes, qui seront beaux jusque dans l'extrême vieillesse.

J'ose dire même que plus les gens laids auront des traits de laideur occasionés par les vices de leur éducation , plus ceux qu'ils acquerront par l'habitude de la vertu produiront en eux de contrastes sublimes; car, lorsque nous trouvons de la bonté sous un extérieur de dureté , nous sommes aussi agréablement surpris que lorsque nous rencontrons, sous des buissons épineux, des violettes ou des primevères. Telle était la sensation qu'on éprouvait en abordant le refrogné M. de Turenne; et telle est, de nos jours, celle qu'inspire le premier aspect d'un prince du nord , aussi célèbre par sa bonté , que le roi son frère l'a été par des victoires. Je ne doute pas que l'extérieur repoussant de ces deux grands hommes n'ait contribué à donner encore plus de saillie à l'excellence de leur cœur. Telle fut encore la beauté de Socrate , qui, avec les traits d'un débauché, ravissait ceux qui le regardaient, quand il parlait de la vertu.

Mais il ne faut pas feindre sur son visage de bonnes qualités qu'on n'a pas dans le cœur. Cette

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beauté fausse produit un effet plus rebutant que la laideur la plus décidée; car lorsque, attirés par une bonté apparente, nous rencontrons la mauvaise foi et la perfidie , nous sommes saisis d'horreur, comme lorsque sous des fleurs nous trouvons un serpent. Tel est le caractère odieux qu'on reproche en général aux courtisans.

La beauté morale est donc celle que nous devons nous efforcer d' acquérir , afin que ses rayons divins puissent se répandre dans nos actions et dans nos traits. On a beau vanter, dans un prince même, la naissance, les richesses, le crédit, l'esprit; le peuple, pour le connaître, veut le voir au visage. Le peuple n'en juge que par la physionomie : elle est par tout pays la première , et souvent la dernière lettre de recommandation.

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