DES COULEURS
Je me garderai bien de définir les couleurs , et encore plus d'en expliquer l'origine. Ce sont , disent nos physiciens , des réfractions de la lumière sur les corps , comme le démontre le prisme , qui , en brisant un rayon de soleil, le décompose en sept rayons colorés qui se développent suivant cet ordre, le rouge, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu,
l'indigo et le violet. Ce sont là , selon eux, les sept couleurs primitives. Mais, comme je Fai dit, j'ignore ce qui est primitif dans la nature. Je pourrais leur objecter que , si les couleurs des objets ne naissent que de la réfraction de la lumière du soleil , elles devraient disparaître à la lueur de nos bougies, car celle-ci ne se décompose au prisme que bien faiblement; mais je m'en tiendrai à quelques réflexions sur le nombre et l'ordre de ces sept prétendues couleurs primitives. D'abord, il est évident qu'il y en a quatre qui sont composées : car l'orangé est composé du jaune et du rouge; le vert, du jaune et du bleu ; le violet, du bleu et du rouge ; et l'indigo n'est qu'une teinte de bleu surchargée de noir : ce qui réduit les couleurs solaires à trois couleurs primordiales, qui sont le jaune , le rouge et le bleu, auxquelles, si nous joignons le blanc, qui est la couleur de la lumière, et le noir, qui en est la privation, nous aurons cinq couleurs simples , avec lesquelles on peut composer toutes les nuances imaginables.
Nous observerons ici que nos machines de physique nous trompent avec leur air savant , nonseulement parce qu'elles supposent à la nature de faux éléments, comme lorsque le prisme nous donne des couleurs composées pour des couleurs primitives, mais en lui en soustrayant de véritables; car combien de corps blancs et noirs doivent être réputés sans couleur, attendu que ce même prisme ne manifeste pas leurs teintes dans la décomposition du rayon solaire ! Cet instrument
nous induit encore en erreur sur l'ordre naturel de ces mêmes couleurs , en le commençant par le rayon rouge, et en le terminant par le rayon violet. L'ordre des couleurs dans le prisme n'est donc qu'une décomposition triangulaire d'un rayon de lumière cylindrique, dont les deux extrêmes, le rouge et le violet, participent l'un de l'autre sans la terminer; de sorte que le principe des couleurs, qui est le rayon blanc , et sa décomposition progressive, ne s'y manifestent plus. Je suis même très-porté à croire qu'on peut tailler un cristal avec tel nombre d'angles qui donneraient aux réfractions du rayon solaire «un ordre tout différent , et qui en multiplieraient les couleurs prétendues primitives bien au-delà du nombre de sept. L'autorité de ce polyèdre deviendrait tout aussi respectable que' celle du prisme, si des algébristes y appliquaient quelques calculs un peu obscurs, et quelques raisonnements de la philosophie corpusculaire, comme ils ont fait aux effets de celui-là.
Nous nous servirons d'un moyen moins savant pour nous donner une idée de la génération des couleurs, et de la dé(^ompo.silion du rayon solaire. Au lieu de les examiner dans un prisme de verre , nous les considérerons dans les cieux , et nous y verrons les cinq couleurs primordiales s'y développer dans l'ordre où nous les avons annoncées.
Dans une belle nuit d'été , quand le ciel est serein, et chargé seulement de quelques vapeurs légères propres à arrêter et à réfranger les rayons du soleil lorsqu'ils traversent les extrémités de
notre atmosphère, transportez -vous dans une campagne d'où l'on puisse apercevoir les premiers feux de Faurore. Vous verrez d'abord blanchir, à l'horizon, le lieu où elle doit paraître; et cette espèce d'auréole lui a fait donner, à cause de sa couleur, le nom d'aube, du mot latin aida, qui veut dire blanche. Cette blancheur monte insensiblement au ciel, et se teint en jaune à quelques degrés au-dessus de l'horizon; le jaune, en s'élevant à quelques degrés plus haut, passe à l'orangé; et cette nuance d'orangé s'élève au-dessus en vermillon vif qui s'étend jusqu'au zénith. De ce point, vous apercevez au ciel , 'derrière vous, le violet à la suite du vermillon, puis l'azur, ensuite le gros bleu ou indigo, et enfin le noir tout-à-fait à l'occident. Quoique ce développement de couleurs présente une multitude infinie de nuances intermédiaires qui se succèdent assez rapidement, cependant il y a un moment, et, si je me le rappelle bien, c'est celui où le soleil est près de montrer son disque, où le blanc éblouissant se fait voir à l'horizon; le jaune pur à quarante -cinq degrés d'élévation; la couleur de fçu, au zénith; à quarante-cinq degrés au-dessous, vers l'occident, le bleu pur; et à l'occident même, le voile sombre de la nuit qui touche encore Thorizon. Du moins j'ai cru remarquer cette progression entre les tropiques, où il n'y a presque pas de réfraction horizontale qui fasse anticiper la lumière sur les ténèbres , comme dans nos climats.
J.-J. Rousseau me disait un jour que, quoique
le champ de ces couleurs célestes soit le bleu, les teintes du jaune qui se fondent avec lui n'y produisent point la couleur verte , comme il arrive dans nos couleurs matérielles , lorsqu'on mêle ces deux nuances ensemble. Mais je lui répondis que j'avais aperçu plusieurs fois du vert au ciel , nonseulement entre les tropiques , mais sur l'horizon de Paris. A la vérité cette couleur ne se voit guère ici que dans quelque belle soirée de l'été. J'ai aperçu aussi dans les nuages des tropiques, principalement sur la mer et dans les tempêtes , toutes les couleurs qu'on peut voir sur la terre. Il y en a alors de cuivrées, de couleur de fumée de pipe, de brunes, de rousses, de noires, de grises, de livides, de couleur marron , et de celle de gueule de four enflammé. Quant à celles qui y paraissent dans les jours sereins, il y en a de si vives et de si éclatantes, qu'on n'en verra jamais de semblables dans aucun palais , quand on y rassemblerait toutes les pierreries du Mogol. Quelquefois les vents alizés du nord-est ou du sud-est, qui y soufflent constamment, cardent les nuages comme si c'étaient des flocons de soie ; puis ils les chassent à l'occident, en les croisant les uns sur les autres comme les mailles d'un panier à jour. Ils jettent, sur les côtés de ce réseau, les nuages qu'ils n'ont pas employés, et qui ne sont pas en petit nombre; ils les. roulent en énormes masses blanches comme la neige , les contournent sur leurs bords en forme de croupes, et les entassent les uns sur les autres comme les Gordilières du Pérou , en leur donnant
des formes de montagnes, de cavernes et de rochers; ensuite, vers le soir, ils calmissent un peu , comme s'ils craignaient de déranger leur ouvrage. Quand le soleil vient à descendre derrière ce magnifique réseau , on voit passer par toutes ses losanges une multitude de rayons lumineux qui y font un tel effet, que les deux côtés de chaque losange qui en sont éclairés, paraissent relevés d'un filet d'or, et les deux autres qui devraient être dans l'ombre, sont teints d'un superbe nacarat. Quatre ou cinq gerbes de lumière , qui s'élèvent du soleil couchant jusqu'au zénith, bordent de franges d'or les sommets indécis de cette barrière céleste , et vont frapper des reflets de leurs feux les pyramides des montagnes aériennes collatérales , qui semblent alors être d'argent et de vermillon. C'est dans ce moment qu'on aperçoit, au milieu de leurs croupes redoublées, une multitude de vallons qui s'étendent à l'infini, en se distinguant à leur ouverture par quelque nuance de couleur de chair ou de rose. Ces vallons célestes présentent, dans leurs divers contours, des teintes inimitables de blanc, qui fuient à perte de vue dans le blanc, ou des ombres qui se prolongent, sans se confondre , sur d'autres ombres. Vous voyez çà et là sortir des flancs caverneux de ces montagnes, des fleuves de lumière qui se précipitent en lingots d'or et d'argent sur des rochers de corail. Ici, ce sont de sombres rochers, percés à jour, qui laissent apercevoir par leurs ouvertures le bleu pur du firmament; la, ce sont de longues
grèves sablées d'or, qui s'étcndeuL sur de riches fonds du ciel, ponceaux, écarlates, et verts comrrje rémeraude. La réverbération de ces couleurs occidentales se répand sur la mer, dont elle glace les flots azurés, de safran et de pourpre. Les matelots , appuyés sur les passavants du navire, admirent en silence ces paysages aériens. Quelquefois ce spectacle sublime se présente à eux à l'heure de la prière, et semble les inviter à élever leurs cœurs comme leurs vœux vers les cieux. Il change à chaque instant : bientôt ce qui était lumineux est simplement coloré; et ce<jui était coloré, est dans l'ombre. Les formes en sont aussi variables que les nuances ; ce sont tour-à-tout des îles , des hameaux, des collines plantées de palmiers, de grands ponts qui traversent des fleuves, des campagnes d'or, d'améthystes, de rubis, ou plutôt ce n'est rien de tout cela; ce sont des couleurs et des formes célestes qu'aucun pinceau ne peut rendre , ni aucune langue exprimer.
Il est très-remarquable que tous les voyageurs qui ont monté, en différentes saisons, sur les montagnes les plus élevées du globe , entre les tropiques et hors des tropiques, au milieu du continent ou dans des îles , n'ont aperçu dans les nuages qui étaient au-dessous d'eux , qu'une surface grise et plombée , sans aucune variation de couleur , et semblable à celle d'un lac. Cependant le soleil éclairait ces nuages de toute sa lumière ; et ses rayons pouvaient y combiner , sans obstacles , toutes les lois de la réfraction , auxquelles notre
physique les a assujettis. Il s'ensuit de cette observation, que je répéterai encore ailleurs à cause de son importance , qu'il n'y a pas une seule nuance de couleur employée en vain dans l'univers, que ces décorations célestes sont faites pour le niveau de la terre, et que leur magnifique point de vue est pris de l'habitation de l'homme.
Ces concerts admirables de lumières et de formes , qui ne se manifestent que dans la partie inférieure des nuages , la moins éclairée du soleil , sont produits par des lois qui me sont tout-à-fait inconnues. Mais quelle que soit leur variété, elles s'y réduisent à cinq couleurs; le jaune y paraît une génération du blanc , le rouge une nuance plus foncée du jaune, le bleu une teinte de rouge plus renforcée, et le noir la dernière teinte du bleu. On ne peut douter de cette progression , lorsqu'on observe, le matin, comme je l'ai dit, le développement de la lumière dans les cieux; vous y voyez ces cinq couleurs , avec leurs nuances intermédiaires, s'engendrer les unes des autres à peu près dans cet ordre : le blanc , le jaune soufre, le jaune citron, le jaune d'oeuf, l'orangé, la couleur aurore, le ponceau, le rouge plein, le rouge carminé, le pourpre , le violet , l'azur , l'indigo et le noir. Chacune de ces couleurs ne semble être qu'une teinte forte de celle qui la précède , et une teinte légère de celle qui la suit ; en sorte que toutes ensemble ne paraissent que des modulations d'une progression dont le blanc est le premier terme, et le noir le dernier.
Dans cet ordre, où les deux extrêmes, le blanc et le noir, c'est-h-dire , la lumière et les ténèbres , produisent en s'harmoniant tant de couleurs différentes, vous remarquerez que la couleur rouge tient le milieu , et qu'elle est la plus belle de toutes , au jugement de tous les peuples. Les Russes , pour dire qu'une fille est belle, disent qu'elle est rouge. Ils l'appellent crastna dé^ntsa : chez eux, beau et rouge son synonymes. On faisait , au Pérou et au Mexique , un cas infini du rouge. Le plus beau présent que l'empereur Montézuma crut faire à Cortez, fut de lui donner un collier d'écre\ isses , qui avaient naturellement cette riche couleur *. La seule demande que fit le roi de Sumatra aux Espagnols qui abordèrent les premiers dans son pays, et qui lui présentèrent beaucoup d'échantillons du commerce et de l'industrie de l'Europe, se réduisit à du corail et à de l'écarlate **; et il leur promit de leur donner en retour toutes les épiceries et les marchandises de l'Inde dont ils auraient besoin. On trafique désavantageusement avec les Nègres , les Tartares , les Américains et les Indiens orientaux , si on ne leur apporte des étoffes rouges. Les témoignages des voyageurs sont unanimes sur la préférence que tous les peuples donnent à cette couleur. Je pourrais en rapporter une infinité de preuves, si je ne craignais d'être ennuyeux. J'ai indiqué seulement l'universalité de ce goût, pour faire voir la fausseté de cet axiome philosophi-
* Voyez Herrera.
Voyez Histoire générale des Voyages , par l'abbé Px'évost.
que, qui dit que les goûts sont arbitraires; ou, ce qui est la même chose, qu'il n'y a point dans la nature de lois pour la beauté, et que nos goûts sont des effets de nos préjugés. C'est tout le contraire; ce sont nos préjugés qui corrompent nos goûts naturels, qui, sans eux, seraient les mêmes par toute la terre. C'est par une suite de ces préjugés que les Turcs préfèrent la couleur verte à toutes les autres, parce que, selon la tradition de leurs docteurs, c'était la couleur favorite de Mahomet, et que ses descendants ont, seuls de tous les Turcs, le privilège de porter le turban vert. Mais, par une autre prévention, les Persans, leurs voisins, méprisent le vert, parce qu'ils rejettent les traditions de ces docteurs turcs, et qu'ils ne reconnaissent point cette parenté de leur prophète, étant sectateurs d'Ali. Par une autre chimère, le jaune paraît aux Chinois la plus distinguée de toutes les couleurs , parce que c'est celle de leur dragon emblématique; le jaune est, à la Chine, la couleur impériale , comme le vert l'est en Turquie : d'ailleurs , suivant le rapport d'Isbrand-Ides , les Chinois représentent sur leurs théâtres les dieux et les héros le visage teint d'une couleur de sang*. Toutes ces nations, la couleur politique exceptée, regardent le rouge comme la plus belle; ce qui suffit pour établir à son égard une unanimité de préférence.
Mais sans nous arrêter davantage au témoignage variable des hommes, il suffit de celui de la nature. C'est avec le rouge que la nature rehausse les par-
Voyage de Moscou à la Chine , par Isbrand-Ides , page 141-
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lies les plus brillantes des plus belles fleurs. Elle en a coloré entièrement la rose, qui en est la reine : elle a donné cette teinture au sang , qui est le principe de la vie dans les animaux : elle en revêt, aux Indes, le plumage de la plupart des oiseaux, surtout dans la saison des amours. Il y a peu d'oiseaux alors à qui elle ne donne quelque nuance de cette riche couleur. Les uns en ont lu tète couverte, comme ceux qu'on appelle cardinaux; d'autres en ont des pièces de poitrine, des colliers, des capuchons, des épaulettes. Il y en a qui conservent entièrement le fond gris ou brun de leurs plumes , mais qui sont glacés de rouge , comme si on les eût roulés dans le carmin. D'autres en sont sablés, comme si on eût soufflé sur eux quelque poudre d'écarlate. Ils ont avec cela des piquetures blanches mêlées parmi, qui y produisent un effet charmant : c'est ainsi qu'est peint un petit oiseau des Indes, appelé Bengali. Mais rien n'est plus aimable qu'une tourterelle d'Afrique, qui porte sur son plumage gris-de-perle, précisément à l'endroit du cœur, une tache sanglante , mêlée de différents rouges, parfaitement semblable à une blessure; il semble que cet oiseau dédié à l'Amour, porte la livrée de son maître , et qu'il a servi de but à ses flèches. Ce qu'il y a de plus merveilleux , c'est que ces riches teintes coralines disparaissent dans la plupart de ces oiseaux, après la saison d'aimer, comme si c'étaient des habits de parade qui leur eussent été prêtés par la nature, seulement pour le temps des noces.
La couleur rouge, située au milieu des cinq couleurs primordiales , en est l'expression harmonique par excellence, et le résultat, comme nous l'avons dit, de l'union de deux contraires, la lumière et les ténèbres. Il y a encore des teintes fort agréables qui se composent d'oppositions d'extrêmes. Par exemple, de la seconde et de la quatrième couleur, c'est-à-direb, du jaune et du bleu, se forme le vert, qui constitue une harmonie très -belle, laquelle doit tenir peut-être le second rang en beauté, parmi les couleurs , comme elle tient le second dans leur génération. Le vert paraît même aux yeux de bien des gens, si non la plus belle teinte , du moins la plus aimable, parce qu'il est moins éblouissant que le rouge , et plus assorti à leurs yeux ^.
Je ne m'arrêterai pas davantage aux autres nuances harmoniques que l'on peut tirer, suivant les lois de leur génération , des couleurs les plus opposées, et dont on peut former des accords et des concerts, comme avait fait le P. Castel dans son fameux clavecin. Je remarquerai cependant que les couleurs peuvent influer sur les passions, et qu'on peut les rapporter, ainsi que leurs harmonies, à des affections morales. Par exemple, si vous partez du rouge, qui est la couleur harmonique par excellence, et que vous remontiez au blanc, plus vous approcherez de ce premier terme, plus les couleurs seront vives et gaies. Vous aurez successivement le ponceau, l'orangé, le jaune, le citron, la couleur sulfurine et le blanc. Plus, au
contraire, vous irez du rouge au noir, plus les couleurs seront sombres et tristes ; car vous aurez le pourpre, le violet, le bleu, l'indigo et le noir. Dans les harmonies que vous formerez de part et d'autre en réunissant les couleurs opposées, plus il y entrera de couleurs de la progression ascendante , plus les harmonies en seront gaies , et le contraire arrivera lorsque les couleurs de la progression descendante domineront. C'est par cet effet harmonique , que le vert étant composé du jaune et du bleu, il est d'autant plus gai que le jaune y domine, et il est d'autant plus triste, que le bleu le surmonte. C'est encore par cette influence harmonique, que le blanc répand plus de gaieté dans toutes les nuances, parce qu'il est la lumière. Il fait même par son opposition un effet charmant dans les harmonies que j'appelle mélancoliques ; car, mêlé au violet, il donne les nuances agréables de la fleur du lilas; joint au bleu, il donne l'azur; et au noir, il produit le gris-de-perle; mais fondu avec le rouge, il donne la couleur de rose, cette nuance ravissante qui est la fleur de la vie. Au contraire , si le noir domine dans les couleurs gaies, il en résulte un effet plus triste que celui .qu'il produirait lui-même étant tout pur. C'est ce que vous pouvez voir lorsqu'il est mêlé au jaune ^ à l'orangé et au rouge, qui deviennent alors des couleurs ternes et meurtries. La couleur rouge donne de la vie à toutes les nuances où elle entre, comme la blanche leur donne de la gaieté, et la noire de la tristesse.
'jG ETUDES
Si vous voulez faire uaitre des effets tout-à-fait opposés à la plupart de ceux dont nous venons de parler, c'est de placer les couleurs extrêmes les unes auprès des autres sans les confondre. Le noir opposé au blanc, produit l'effet le plus triste et le plus dur. Leur opposition est un signe de deuil chez la plupart des nations, comme il en est un de destruction dans les orages du ciel, et dans les tempêtes de la mer. Le jaune même opposé au noir^ est le caractéristique de plusieurs animaux dangereux, comme de la guêpe et du tigre, etc. Ce n'est pas que les femmes n'emploient avec avantage, dans leur parure, ces couleurs opposées ; mais elles ne s'en embellissent que par les contrastes qu'elles en forment avec la couleur de leur teint; et comme le rouge y domine, il s'en suit que ces couleurs opposées leur sont avantageuses; car jamais l'expression harmonique n'est plus forte que quand elle se trouve entre les deux extrêmes qui la produisent. Nous dirons ailleurs quelque chose de cette partie de l'harmonie, lorsque nous parlerons des contrastes de la figure humaine.
Nous ne pouvons pas dissimuler ici quelques objections qu'on peut élever contre l'universalité de ces. principes.Nous avons représenté la couleur blanche comme une couleur gaie, et la noire comme une couleur triste; cependant quelques peuples nègres représentent le diable blanc ; les habitants de la presqu'île de l'Inde se frottent, en signe de deuil, le front et les tempes de poudre de bois de santal,
dont la couleur est d'un blanc jaunâtre. Le. voyageur Gentil. de la Barbinais, qui, dans son Voyage autour du inonde, a aussi bien décrit les mœurs de la Chine, que celles de nos marins et de plusieurs colonies de l'Europe, dit que le blanc est la couleur du deuil chez les Chinois. On pourrait conclure de ces exemples que le sentiment des couleurs est arbitraire, puisqu'il n'est pas le même chez tous. les peuples.
■ Voici ce que nous avons à répondre à ce sujet. Nous avons déjà fait voir ailleurs que les peuples de l'Afrique et de l'Asie, quelque noirs qu'ils soient, préfèrent les femmes blanches à celles de tous les autres teints. Si quelques nations de nègres peignent le diable en blanc, ce peut bien être par le sentiment de la tyrannie que les blancs exercent sur elles. Ainsi la couleur blanche, devenue pr)ur elles une couleur politique, cesse d'être une couleur naturelle. D'ailleurs le blanc dont elles peignent leur diable , n'est pas un blanc rempli d'harmonie comme celui de la figure humaine ; mais un blanc pur, un blanc de craie tel que celui dont nos peintres enluminent les figures de fantômes et de revenants dans leurs scènes magiques et infernales. Si cette couleur éclatante est l'expression du deuil chez les Indiens et chez les Chinois, c'est qu'elle contraste durement avec la peau noire de ces peuples. Les Indiens sont noirs. Les Chinois méridionaux ont la peau fort basanée. Ils tirent leur religion et leurs principales coutumes de l'Inde, je berceau du genre humain, dont les habitants
sont noirs. Leurs habits extérieurs sont d'une couleur sombre; ils portent beaucoup.de robes de satin noir; ils sont chaussés de bottes noires; les ameublements de leurs maisons sont, pour la plupart, revêtus de ces beaux vernis noirs qu'on nous apporte de leur pays. Le blanc doit donc faire une grande dissonance avec leurs meubles, leurs habillements , et surtout avec la couleur rembrunie de leur peau. Si ces peuples portaient, comme nous, des habits noirs dans le deuil, quelque sombre que soit leur couleur, elle ne formerait point d'opposition tranchée dans leur parure. Ainsi l'expression de la douleur est précisément la même chez eux que chez nous; car si nous opposons, dans le deuil , la couleur noire de nos habits à la couleur blanche de notre peau, afin d'en faire naître une dissonance funèbre, les peuples méridionaux opposent au contraire la couleur blanche de leurs vêtements à la couleur basanée de leur peau, afin de produire le même effet.
Cette variété de goût confirme admirablement l'universalité des principes que nous avons posés sur les causes de l'harmonie et des dissonances. Elle prouve encore que l'agrément ou le désagrément d'une couleur ne réside point dans une seule nuance, mais dans l'harmonie ou dans le contraste heurté de deux couleurs opposées.
Nous trouverions des preuves de ces lois multipliées à l'infini, dans la nature, à laquelle l'homme doit toujours recourir dans ses doutes. Elle oppose durement, dans les pays chauds comme dans les
DE LA NATURE. yg
pays froids, les couleurs des animaux destructeurs et dangereux. Partout les reptiles venimeux sont peints de couleurs meurtries. Partout les oiseaux de proie ont des couleurs terreuses opposées à des couleurs fauves, et des mouchetures blanches sur un fond sombre, ou sombres sur un fond blanc. La nature a donné une robe fauve ravée de brun et des yeux étincelants au tigre en embuscade dans l'ombre des forets du midi; et elle a teint de noir le museau et les griffes, et de couleur de sang la gueule et les yeux de l'ours blanc , et le fait apparaître , malgré la blancheur de sa peau , au milieu des neiges du nord.