DES FORMES
Passons maintenant à la génération des formes. Il me semble qu'on peut en réduire les principes, comme ceux des couleurs , à cinq , qui sont la ligne, le triangle, le cercle, l'ellipse, et la parabole.
La ligne engendre toutes les formes, comme le rayon de lumière toutes les couleurs. Elle procède, comme celui-ci, dans ses générations, par degrés, produisant d'abord, par trois fractions, le triangle qui, de toutes les figures, renferme la plus petite des surfaces sous le plus grand des circuits. Le triangle ensuite, composé lui-même de trois triangles au centre , produit le carré qui en a quatre , le pentagone qui en a cinq , l'exagone , qui en a six, et le reste* des polygones , jusqu'au cercle composé d'une multitude de triangles, dont les som-
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mets sont à son centre, et les bases à sa circonférenée, et qui, au contraire du triangle, contient la plus grande des surfaces sous le moindre de.s périmètres. La forme qui a toujours été depuis la ligne, en se rapprochant d'un centre, jusqu'au cercle, s'en écarte ensuite, et produit l'ellipse, puis la parabole, et enfln toutes les autres courbes évasées dont on peut rapporter les équations à celles-ci.
En sorte que, sous cet aspect, la ligne indéfinie n'a point de centre commun ; le triangle a trois points de son périmètre qui en ont un; le carré en a quatre; le pentagone cinq; l'exagone six; et le cercle a. tous les points de sa circonférence ordonnés à un seul et unique centre. L'ellipse commence à s'écarter de cette ordonnance , et a deux centres; et la parabole, ainsi que les autres courbes cfui leur sont analogues, en ont une infinité renfermés dans leur axe , dont elles s'éloignent de plus en plus en formant des espèces d'entonnoirs. En supposant cette génération ascendante de formes depuis la ligne par le triangle jusqu'au cercle, et leur génération descendante depuis le cercle par l'ovale jusqu'à la parabole, je déduis de ces cinq formes élémentaires toutes les formes de la nature; comme, avec les cinq couleurs primordiales , j'en compose toutes les nuances.
La ligne présente la forme la plus aiguë , le cercle la forme la plus pleine, et la parabole la forme la plus évidée. Nous pouvons 'remarquer dans cette progression , que le cercle qui occupe
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le milieu des deux extrêmes, est la plus belle de toutes les formes élémentaires, comme le rouge est la plus belle de toutes les couleurs primordiales. Je ne dirai point, comme quelques philosophes anciens, que cette figure est la plus belle, parce qu'elle est celle des astres, ce qui au fond ne serait pas une si mauvaise raison; mais, à n'employer que le témoignage de nos sens, elle est la plus douce à la vue et au toucher; elle est aussi la plus susceptible de mouvement ; enfin , ce qui n'est pas une petite autorité dans les vérités naturelles, elle est regardée^ comme la plus aimable, au goût de tous les peuples qui l'emploient dans leurs ornements et dans leur architecture, et surtout à celui des enfants qui la préfèrent à toutes les autres dans leurs jouets.
Il est très-remarquable que ces cinq formes élémentaires ont entre elles les mêmes analogies que les cinq couleurs primordiales; en sorte que, si vous remontez leur génération ascendante depuis la sphère jusqu'à la ligne, vous aurez des formes anguleuses, vives et gaies, qui se terminent à la ligne droite , dont la nature compose tant de figures stellées et rayonnantes, si agréables dans les cieux et sur la terre. Si au contraire vous descendez de la sphère aux parties évidées de la parabole , vous aurez des formes caverneuses, qui sont si effrayantes dans les abîmes et les précipices.
De plus, si vous joignez des formes élémentaires aux couleurs primordiales , terme à terme , vous verrez leur caractère principal se renforcer muc. II. 6
tuellement, du moins dans les deux extrêmes el dans l'expression harmonique du centre : car les deux premiers termes donneront le rayon blanc, qui est le rayon même de la lumière ; la forme circulaire, jointe à la couleur rouge, produira une forme analogue à la rose , composée de portions spliériques teintes en carmin , et par l'effet de cette double harmonie , estimée la plus belle des fleurs, au jugement de tous les peuples. Enfin, le noir joint au vide de la parabole, ajoute à la tristesse des formes rentrantes et caverneuses.
On peut composer avec ces cinq formes élémentaires, des figures aussi agréables que les nuances qui naissent des harmonies des cinq couleurs primordiales : en sorte que plus il entrera dans ces figures mixtes , des deux termes ascendants de la progression, plus ces figures seront sveltes et gaies; et plus les deux termes descendants domineront, plus elles seront lourdes et tristes. Ainsi , la forme sera d'autant plus élégante , que le premier terme, qui est la ligne droite, y dominera. Par exemple, la colonne nous plaît, parce que c'est un long cylindre, qui a pour base le cercle , et pour élévation deux lignes droites , ou un quadrilatère fort alongé. Mais le palmier, d'après lequel elle a été imitée, nous plaît encore davantage , parce que les formes stellées ou rayonnantes de ses palmes prises aussi de la ligne droite, font une opposition très -agréable ' avec la rondeur de sa tige; et si vous y joignez la forme harmonique par excellence , qui est la forme ron^, vous ajouterez infiniment à la grâce de ce
bel arbre. C'est aussi ce qu'a fait la nature qui en sait plus que nous , en suspendant à la base de ses rameaux divergents, tantôt des dattes ovales, tantôt des cocos arrondis.
En général, toutes les fois que vous emploierez la forme circulaire , vous en accroîtrez beaucoup l'agrément, en y joignant les deux contraires qui la composent ; car, vous aurez alors une progression élémentaire complète. La forme circulaire seule ne présente qu'une expression, la plus belle de toutes, à la vérité; mais réunie à ses deux extrêmes, elle forme, si j'ose dire, une pensée entière. C'est par l'effet qui en résulte, que le peuple trouve la forme du cœur si belle , qu'il lui compare tout ce qu'il trouve de plus beau dans le monde. (( Cela est beau comme un cœur, )> dit -il. Cette forme de cœur est formée à sa base d'un angle saillant, à sa partie supérieure d'un angle rentrant; voilà les extrêmes : et à ses parties collatérales de deux portions sphériques ; voilà l'expression harmonique.
C'est encore par ces mêmes harmonies , que les longues croupes des montagnes, surmontées de hauts pitons en pyramides, et séparées entre elles par de profondes vallées, aous ravissent par leurs grâces et leur majesté. Si vous y joignez des fleuves qui serpentent au fond, des peupliers qui rayonnent sur leurs bords, des troupeaux et des bergers, vous aurez des vallées semblables à Celle de Tempe. Les formes circulaires des montagnes se trouvent, dans cette hypothèse, placées entre leurs extrêmes, qui
sont les parties saillantes des rochers et les parties rentrantes des vallons. Mais si vous en retranchez les expressions harmoniques , c'est-à-dire, les courbures de ces montagnes , ainsi que leurs heureux habitants, et que vous en laissiez subsister les extrêmes , vous aurez alors quelque coupe de terrain du cap Horn , des rochers anguleux à pic sur le bord des précipices.
Si vous y ajoutez des oppositions de couleur, comme celle de la neige sur les sommets de leurs rochers rembrunis ; l'écume de la mer qui brise sur des rivages noirs; un soleil blafard dans un ciel obscur; des giboulées au milieu de l'été; des rafales terribles de vents , suivies de calmes inquiétants ; un vaisseau parti d'Europe pour désoler la mer du Sud , qui talonne sur un écueil à l'entrée de la nuit, et qui tire de temps en temps des coups de canon , que répètent les échos de ces affreux déserts ; des Patagons effrayés qui s'enfuient dans leurs souterrains, vous aurez un paysage tout entier de cette^icrre de désolation couverte des ombres de la mort.