‹ Œuvres complètesChapitre 62 sur 73 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

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gativcs; Tantiquité de son origine, sa puissance marquée, la vénération des peuples : triple avantage qn^oo ne peut contester à la musique : suivons-en les preuves.

Il règne chez les historiens des sciences et des arts un défaut qui leur est commun avec les historiens des peuples et des empires ; les uns et les autres, plus épris du merveilleux que du vrai, ont souvent placé dans la &ble Forigine de ce qu'ik célébraient : tantôt ils ont choisi à la nation , on à Fart qn*ils vantaient , des dieux pour aîeiLX ou pour inventeurs ; tantôt dans des ténèbres augustes ils en ont voilé Toriginc. La plupart n'ont pu souffrir des commencements simples et obscurs, oubliant que les fleuves les plus majestueux dans leur cours n'ont été d'abord que de fiiiMes ruisseaux , partis souvent d'une source ignorée. Autorisé par ces exemples , je pourrais ou tirer nu voile mystérieux sur le berceau de Tharmonie naissante, ou lui prêter une descendance fabuleuse, la faire naître des dieux dans un Parnasse chimérique , ou dans un Ol}*mpe imaginaire. Que dis-je? La musique existait beaucoup loug-tcmps avant que ces dieux, Touvrage des hommes, fussent nés dans la fable. A ces pompeuses fictions j<'

SUR L'HARMONIE. a4,>

|iouiTais joindre les loiifes brillants de P^lhaenrv, vanler la inapiilique lurmonie des aitrca, leiir iiiarrlie mélodieuse , leurs rcvolulious cadencées . et ce concert sulilimc que forment tous les coqis Cïleslea et les deux divers ; mais des réreiies ne saut point mta preuves. Ceniultiias le« artliivcii du monde , cm vastes vainqueurs de l'oubli , tOmoius de Ions les temps,etcouteiDporainsde tous les arti ; que dous diront - ik ? que la musique GOmpIc autant de siècles de durée que l'univers mi^imej ils em>us apprendront que FaimaLle contpagne du premier mortel fut l'inveulrice des premiers sons mesurés ; que dès qu'elle eut entendu les gracieux accents des oiseaux , devenue leur rivale , elle essaya iou gosier; que blenlât elle y trouva une flexibilité qu'elle ignorait, et da grâces plus touchantes que celles des oiseaux mjme; qu'enflo , s'appliqiiaut chaque jour à chercher dans sa voix d<!s mouvements plus légers et des cadences plus tendres , instruite par les amours déjà nés avec elle , lùeutât elle >e fit un art du chant , présent des deux, par lequel après sa disgrâce elle sut souveut adoucir et charmer les peine* de son époux txilé du divin Elysée.

.Si ce irait peut ne point suffire, oiivronî les

*astes sacrés ; dès l'entrée des annales saintes » nous verrons que Jubal , fils de Lamech , fut le père ou le maître de ceux qui chantaient le printemps de la nature et les bienfaits récents du Dieu créateur au aon de Torgue et des cithares : d'où jj est nécessaire de conclure qu'avant Jubal même ]e chant était un art, puisque de son temps la musique instrumentale , faite pour accompagner |g voix, était déjà inventée , soit que cette charipante invention ait été enfantée par le seul génie, soit qu'elle ait été un art d'imitation, et que, comme les oiseaux avaient déjà été nos maîtres pour le chant, les zéphyrs l'aient été pour les instruments, et que leur souffle , ou agitant les feuillages par des frémissements légers , ou formant au travers des roseaux une espèce de tendres soupirs et de gémissements harmonieux, ait donné naissance aux flûtes , aux métaux organisés par Fart, et à tous les instruments que Tair anime et vivifie. Avançons : de la jeunesse du monde descendons de siècle en siècle ; à chaque pas nous trouverons des vestiges de l'antique noblesse de la musique ; nous la verrons marcher de beautés en beautés ,

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de nations en nalions , de trônes en trânes. NËc dans l'Orient, la première patrie de l'imaginalioii et du génie , chaqiie lige i l'envi Ini pi^le de nouveaux Bgréoients. Tour-à-lour k peuple hébreu , I1ietir«use Assyrie, la uvante Éj^Tite, la sage Grèce, font de l'harmonie une de leiin lois fondamentales; déjà partout elle devient la dépositaire des monuments de la patrie: je m'expLque.

Dans ces premiers temps, où l'on ignorait encore Tari d'écrire et de peindre la «oii, les peuples ne conservaient leurs chn>ni<|ucs que dans des Ters qu'on chaulait fràquemment pour en perpétuer le souvenir; par le secours de cette tradition ils rappelaient leur MÎgine, les exploiu de leurs conquérami , les préceptes de leur» arts , les louanges de leurs dicui, leur morale, leur mythologie, leur religion. Que dis- je? leur religion elle-même était fondée , établie , appuyée sur les secours de la musique; par elle les premiers législateurs des nations étaient sûrs d'engager, de persuader, de soamettre les esprits : ils savaient qu'on ne gagne bien sûrement les coeurs que par l'appBt du plaisir; qu'on facilite les devoirs eu leur associant l'agrément; qu'il faut parer les vertus, égayer les le^ns, dérider la sageise, orner la rai-

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SUR L'HARMONIE. s/,r,

Ici peul-étre quelqu'un en secret m'interrompt ,

et me dit: Tavoue l'oDtiquité de la musique; mais

qu'élait- ce que la musique des anciens I c'était

sans doute l'enfuice de l'art , des chants tans dé -

veinent , des instruments ua9 ame , une barmanie sans expressioD, du bruit sans accords; enSn, poursuit - on , comparer la musique ancienne k celle des deruiers igea , c'est comparer le premier crépuscule du malin, l'éclat doiiteai de l'aurore, au soleil dans sa coune. Illusion ordinaire du prcjugé;les siècles sont rivaux et réciproquement ennemb : le siècle présent croit toujours avoir surpasso ceui qui l'ont précédé, et ne rien laissera perfeclioimer à ceux qui doivent le suivre; mais ( j'ose le dire sur la foi d'un savant ' critique de nos jours, très profond connaiueur de l'antiquité) □ni, la musique ue fui peut-être Jamais plus régulière que chez les premiers peuples : alors dans son printemps, telle encore qu'une jeune nymphe, belle sans fard, vive sans affectation , elle nurchait à la suite de l'aimable nature; depuis ces prédeun jours , souvent déchue de l'état pa^it , elle est à

a5o DISCOURS

prcsenl pliu occupée à recouvrer ce f perdu de besulés qu'A s'en chercher de Di Eo elTet les premiers en&nts de la natun vorii, BTBÏenl-its moiiis que nous le don vention ? les audeiis BTaient-ils moias di pour U belle hannoTueP chet eux les n ÉUieut plus illuslrés; chez eux la musique sait de surprenants effets , que U nâlre duit plus; par elle on voyait des séditio ■ées, des combats arrèlés, des tyrans fléi frénétiques calmés, des mourants sauvés beau. Doulera4-on de ces prodiges attesti auteurs probnes , si l'on se rappelle cen testent les monuments sacrés? Ici les i devenus subitement prophètes du Seig seul son ' des instruments, suhitemenl d'une sainte ivresse, subitement initniits toire de l'avenir; là le premier roi ' d'h sein des fureurs infemiles ramené au < rendu à la paix par les accords de la bar de faits brillants permettent - ils encore i: les charmes de l'antique barmonie P Qii'oi

SOR L'HARMONIE. sS.

point que la miuiqne ancienne émit trop simple, Irop pea variée; déji l'iToire, l'airain et les liois précieux s'étaient animés wos lei doi^ Irgers àe. rharmonie : alori même on conntUsail plusieurs iaatnimenls inconnus k notre mu»qiie ; car oi'i sont maintenant les lyres antiques , les haiurs du peuple hétireiix, les sistres dorés de Memphis, les kianors ile Tjt, les nobles de Sidon? a peine leurs noms sont-ils venus jusqu'à nous , la mémoire même en a péri ; mais il reste toujours vrai que leurs eOéts tenaient du prodige : preuve vicio' rieuse que l'ancienne muùqne n'était point sans force et sans beauté, puisqu'elle n'était point sans pouvoir , seconde prérogative de Hiarmaiùe. Sa puissance marquée, seconde preuve de la nobkase de cet art.

Sans que je parle , messiean, déjà cette puis' sance est assez prouvée : tout l'empire de la nature est l'empire de l'harmonie; tout ce qui res< pire , tout ce qui est né sensible, subit sa loi. S'il est quelqu'un qui l'ose contester, il est uns entrailles, il est né sans doute dans l'absence de; grâces, et sous un astre linistre, au sein des rochers impitojaUcs, et parmi les animaux bronches. Que dis'je .' les rodien mêmes et les plus (à-

rouches animaux sont sensibles à de touchants accords, et tiennent plus de Thumanité que ce conir inflexible. A la voix de Tharmonie , cette reine aimable de Tair , les êtres les plus insensibles sont animés , les êtres les plus tristes sont égayés , les êtres les plus féroces sont attendris; partout où elle passe, la nature s'embellit, le del se pare, les fleurs s'épanouissent : elle entre dans une solitude vaste , muette et désolée; bientôt par die tout se réveille, Tafireux silence s'enfuit, tout vil, tout entend , tout prend luie voix pour applaudir ; sommets des collines, ruisseaux, vallons, antres des bois, tout répond à Tenvi: Tair par ses doux frémissements, Fonde par son murmure, les oiseaux par leur ramage, les feuillages même par leur agitation harmonieuse ; les zéphyrs en prolongent le plaisir d'échos en échos, de rivages en rivages ; Amphion touche la Ijrre : les montagnes s'animent , les pierres vivent , les marbres respirent , les rochers marchent , des tours s'élèvent > une ville vient d'éclore : je vois Thèbes.

Sur quel nouveau spectacle mes yeux sont - ils transportés? ô crime! d'avares nochers vont précipiter dans les eaux un fevori de Polymnie : cruels ! arrêtez ! ah ! du moins, avant sa chute

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qu'il lui soit penob de protdre encore une ha sa lyre. Il la tourbe; à ae» accents Ampliitrile se catme, les aquilons s'envolent, le> nionslres des mers s'élèvent au-dessus des flots tempérés, et se rassemblent autour du Tusseau baiWe : Arion en est précipité; un dauphin le re^t, le (lerte BU sein des vertes ondei, et le rend aux rives lesbiennes. C'est peu : l'empire de la terre et celui du Irideut ne suffisent point i la puisante hai-utonie; elle va porter tes conqnètes hors du monde m£me, et sur des plages ineonnues au dieu du jour. Eurydice n'est plus : tmdre ^ux et toujoura amanl. le chantre de la Thrace ose quitter les régions de la lumière ; Â la lueur du flambeau de l'amour il perce les profonds déserts du chaos ; vivant il descend chez les morts; sa lyre triomphante va lui (rayer des chemins que ni l'or, ni les armes , ni la beauté , n'ouvrirent jamais à des êtres animés: il marche intrépide; déjà il a pénétré aux brûlantes rives du Fblégétan , il passe ; a sa suite la troupe ailée des Amours traverse l'onde noire : Orphée chante ; à ses tendres accorda l'étemelle nuit perd sou hoireur , l'étemel sileucr ncessé, l'étemel sommeil eat interrooipu ; la nior I retarde ses fureurs, un peuple d'ombres lolli

géantes entoure le fils de Calliope ; les tourments du Tartare sont suspendus; Porphyrion, Sisyphe, Ixion, Tautale, éprouvent de plus doux moments; Tisiphone est désarmée, la Parque oisive. Mégère attendrie; le monarque des mânes lui-même, tyran jusqu'alors inexorable , s*étonne de se trouver sensible; trois fois il résiste, trois fois il est fléchi.

Telles sont, messieurs, les images parlantes et les éloquentes allégories sous lesquelles la première antiquité se plaît à nous peindre la puissance de rharmonie dès les temps héroïques.

Mais , poiur marcher plus sûrement à la vérité, levons, si vous voulez , cette écorce des fables , et ce voile de la fiction; en voici la réalité. Par ces arbres animés, par ces rochers émus, par ces monstres attendris, nous comprendrons, et il est vrai , que les premiers humains , se sentant encore du chaos, encore errants, sans lois, sans mœurs, sans patrie, habitants enfin des antres sauvages, furent humanisés, attirés dans des murs, réunis sous des lois par les accords de quelques mortels déjà plus cultivés , qui , dans des chansons engageantes, leur vantaient la beauté de la raison , les avantages de la société , les charmes dr

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l'ardre. Par ces tounnenU infemiuK «ouUgés et

que souvent rharmonie enchanta les mûueliuspendil la dauteur ■. De pliuîeurs preuves iuconteslables de celte vértié , je ne veux que celle que nous oOre cet insecte bmenx et funeste lux diamps de Ttreale : nuù ta puissance salutaire , hannonie cbarmante , fui toujours plui nui^uée encore sur lea douleurs prolbnda de l'esprit; seule tu connais les cbemios ilu cœur, seule lu sais endormir les cb^ins importuns, assoupir lea noin soucis, éclaircir lei naages de U sombre métancolic; seule , par la rapidité de les sons , tu viens rendre au aang, trop lent dans ses canaux, une circulation plu« agile, une fluidité plus facile buk esprits engourdis, un jeu plus libre aux organes appesantis. Que je sois plongé dsus un morne silence cl dans de léthargiques rêveries , où trooTerai-je un charme à mes ennuis oplniÂtres? Sera-ce dans la raison; je l'eppellc i mou secours; elle vient, die m'a parlé; hcLas ! je suupire encore : dans nos peiiies la raison elle-même est une peins nouvelle: on cesserait de soullrir â l'on cessait de penser.

1 Albtntc, I. IV. c. «i..

uD() DISCOURS

Sera-ce dans Tc^jouement des conversations amusantes? hélas! a-t-on la force de s'égayer avec autrui quand on est mal avec soi-même? Sera - ce enfin dans vos pompeux écrits , philosophes ailiers, stoïciens orgueilleux? importuns consc^teurs, fuyez ! en vain me précheriez-vous sous des termes fleuris une patience muette, une insensi- Ijilité superl>e , une constance fastueuse ; vertus de spéculation, philosophie trop chimérique, voiis ne laites qu'effleurer la superficie de Tame sans la pénétrer, sans la guérir. Suis-je donc percé du irait mortel? les chagrins sont -ils invincibles? non; vole dans mon cœur, riante harmonie; une voix touchante vient frapper mon oreille, déjà le |)laisù' passe dans mes sens, des images plus gracieuses brillent à mon esprit , je me retrouve moimême, je suis consolé : ainsi, à la gloire de cet art, souvent mille raisonnements étudiés du pointilleux Sénèque valent moins pour distraire nus peines qu'une symphonie gracieuse du sublime Lulli.

Veut-on encore une preuve plus persuasive du pouvoir de Tharmonie , une de ces preuves de sentiment qui portent avec elles la conviction? qu'on paroomc avec moi la nature, ({u'on rcxamiuo,

SUR L'HARMONIE. al?

qu'oQ rioumige , noa-seulemenl dana ces mptits exercés, dans ces ouvctères cultives, à qui le> ■oins del'éducatioD , joinls i une raison lumiDcme . OQl ÎDspiré le godt des arts charmauti ; mais dam ceux mbam qui semblent être reduils au aeal instinct , dans les enfknts, dam les habitants de* campagnes, dans les lanviges , daiB lea bariurea, dans Its animaux même; parlant os reconnaîtra que tout ce qui vit a des liaisons natordles , des aven conveuBucci intimes, des rapports nécessurei la Jouce mélodie.

iDlerragcons la nature dans les ombres de l'ei^faoce: je vais un berceau, ua faible eniàilt j pleure, unemércalnrmée le menace, tonne, éclate; . il redouble ses plaiutes: elle cbante, ilestcabné; déjà il a inleirompii ses cris pour entendre de» sons plus mesurés! il les imite même, il y répond par un murmm^ inarticulé : tel le jeune oiseau, sous l'aile de sa mère, apprend d'elle son ram^ ; il étudie ses airs , il les répète ; et dès avant son premier essor il se prépare aux concerts des bois. loterrogeons la oalure dans l'ignorance des campagnes: je vois un peuple grossier, slupide, aveugle; qu'où lui développe les richesses delà poésie, les grâces de l'éloquence , les charmes de la peiu-

tiire , rindusthc de la navigation , les beautés de l'architecture ; privé de goût et de lumières , il entend sans comprendre, il voit sans admirer, il reste insensible, il ignore ces plaisirs; mais que, parmi ce même peuple , de beaux airs se fossenC entendre, il se réveille, il devient attentif, il est ému; le sentiment se déclare, je reconnais Thumanité. Aussi voit- on chaque jour les habitants des hameaux revenir du travail , et rentrer dans les bergeries au son des flageolets et des musettes, dès que Tétoile du soir revient sur Thorizon : aussi les voit-on , dans les jours de leurs fêtes, danser, et fouler Vémail des prés fleuris au bruit des chansons et des chalumeaux légers.

Interrogeons la nature dans l*horreur des plus sauvages'*contrées , de ces îles séparées du reste du monde , de ces régions barbares dont les habitants sont aussi féroces que les lions et les ours leurs concitoyens : les dieux des autres arts n'eurent jamais de temples sous ces tristes dinuits; la seule harmonie a' su les rendre tributaires de ses attraits , elle seule a su pénéti'er ces cœurs inaccessibles aux autres grâces : il n'est point de rivage si désolé ni d'écho si barbare , qui n'aient répété des chansons. L'amour de l'harmonie perce

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à traiera la plus épuise bariune , à Inven le» plages Racées de l'oune, et les irènes de la zone bnUante. Loi Hurom Impitoyables, lescrueUHacassan , les Carubcs iaiiguiDaires> les Ctumîbalea inhiunsias, ont leur musique, leurs chauls de paix , de guerre , de triomphe ; avant de amuneDcer ces festins homicides dans lesquels ils dévorent les captiis que la vicloite leur a soumis, pleins d'une hrouche allégresse, ils rorment des danses cnsaDglanTées autour des TÎctimes dont ils vont être les tombeaux : je dis plus , ils clmnlent eiumëmes leur propre trépas. Du milieu des sup[dices, du Bciii des feux lents qui lea ealonrent, ces héros barbares rappelant leurs anciens triomphes dans leurs chansons fiutèhrcs , et contolés par ce doux souvenir , ils expirent dans le sein de lllirmonie , et lui consacrent leur dernier soupir.

Pour dernière preuve, sortons, si vous voulez, jnesiieun, sortons de la nature raisounaUe; interrogeons les animaux , interrogeons le peuple ailé des airs, le peuple muet des ondes, le peuple fugitif des forêts et des rochers; tousse montreiont sensibles à l'imnnonie. L'aurore ouvre les portes du jour, la nature s'éveille; déjà les oiseaux ranimés mière, et saluent le soleil naissant

26o DISCOURS

par leurs concerts amoureux; rivaux pleins d*une vive émulation, ils se cherchent, ils s*atlaquent, ils se répondent, ils se combattent; kurs chansons commencent avec le jour, et ne finissent qu^aTec lui : je me trompe, elles ne finissent pas même; tu les prolonges d*un soleil à Vautre, solitaire Philomèle, sirène des bois; et quand la sombre nuit vient imposer silence à la nature, elle te laisse k droit de chanter encore , et de cha r m ex ta tendre mélancolie; Técho veille avec toi, avec lui tu t'entretiens de tes anciens malheurs; tes airs , tes harmonieux soupirs, portés au loin , diminuent l'horreur du vaste silence : pour t'entendre exhaler ta peine , la sœur du soleil absent promène plus lentement dans les plaines de Fair son char argenté; elk s'abaisse, elle semble se fixer sur ton bocage, et la déesse du matin te trouve encore dans la plainte et dans les veilles amoureuses.

C'est par ce goût du chantque souvent les oiseaux nous en ont disputé l'avantage et le prix; jaloux d'une belle voix ou d'un instrument bien touché sous un ombrage , souvent le rossignol a défié nos plus doux accents, chantant tour-à-tour, et balançant la victoire , lassé enfin plutôt que vaincu , honteux de survivre à son silence , souvient du sein

des onnuoi il est tombé m pieds de md ninquenT en.ioupimit, et phu d'une (où U guitare a été son tombeau. C'est ce mime k[^I qui du fond des eaux a aonrent attiré dans les fileta les poisson» moins cniiitib ; c'est cet attrait qui , >eloo Pline, rend le cerf attentif aux doux accents de la ddle, le &>ugueux couiner «easiUe au bruit réglé du tambcur, l'éléphant ani lonj audacieux du dairon; c'est lui, dit Ovide, qui, par la douceurdu chalumeau , arrâia souvent leloup enchanté tandis qu'il poursuivait l'agneau tremblant.

Paraissez maintenan), censeurs rigoureui, graves Briitarques;o9ei demander encore où ■ontlapui»' sance et le mérite de l'harmonie; toute la nature vous a répondu; el n'ai-je point dans votre ciBur un témoin secret contre vous - mêmes ? i chaque instant du jour la nature vous répèleri ses voix que l'harmonie est un refu des cieui pour cbaimer m bciliter ses travaux: ainsi tout chante dons sa peine. Que font daus leurs fatigues tant dliaaiflies que le besoin condamne à souffrir pour d'antre» hommes , el dont les mains, la liberté , et les jours, sont vendus à des maîtres? que fait le tabourem' matinal en tra^iil ses pénibles sillons, le diligent moisson-

!î6a DISCOURS

neiir au milieu des plaines brûlantes , l'industrieux vigneron sur les coteaux qu'il cultive? que îsàx le berger toujours errant avec son troupeau? quefaitle forgeron laborieuxparmi les flammes dont il est environné? que fiiit sur le rivage le pécheur impatient? que fidt dans sa prison flottante le rameur captif, le forçat infortuné? que font tant d'autres mortels dévoués à la solitude ou au malheur? ils chantent, et par le chant ils écartent le chagrin ; ils semblent hâter le temps, ils abrègent les heures trop lentes : ainsi le solitaire ennuyé chante dans son désert, le voyageur dans l'horreur des bois, l'exilé dans sa retraite, le captif dans ses fers, le prisonnier dans ses ténèbres, l'esdave dans les mines et dans les carrières profondes : du centre de la terre où il est enseveli vivant, ses chants s'élèvent jusqu'à la région du jour. Par un penchant invariable, par un instinct commun , par un goût universellement consenti, tout annonce, tout atteste que rharmoitie est un plaisir nécessaire à la nature. Si nous examinons les autres plaisirs, ne leur trouverons-nous pas ou moins d'étendue, ou moins de pouvoir, une volupté moins pure, des sensations moins délicieuses? il est des plaisirs de caractère et d'opinion goûtés chez un peuple, inconnus aux autres;

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rharmoDie réunit tous les^llla. 11 eit des pkiùrs d'arts et de Lltérature acconlà à peu dliomm» cultivés; lliinnoiiie n'en excepte presque aucun de ses faveura. Il est dea plaîsiré muets , inanimés , qui ne partent qu'aux jeux sans rien dire au «pur, tels sont les spectacles que nous o&e te pinceau ; rharmonie oe manque point di des plaisirs languissants, émouss nu trop lât épuisés :at-il un plaisir plus brillant, plus diversifié, plus intarissable queraluiilel'harmonieP plaisir puisé dans la nature, plaisir enfin si uÉROsaire, et dont la privation doit éti« si sensî' bte, que te Seigneur Dieu li^i-m^e, prêt à punir Tjr criminelle, lueuace cette ville par la voix du prophèle ■ de Faire cesser dans ses murs le son des cithares et le plaisir des concerts ; témoignage sacré des charmes et delà puissance de l'harmonie 1 S'étonnera-t-un après cela qu'elle ait eu la vénération des peuples de tous les temps et de toutes les contrées P Troisième preuve de sa noblesse.

Ne peut-on pas, messieurs, dire d'une belle voix ce qu'on dit de la beauté même, qu'elle est diDjenne de tous les pays, qu'elle eai, eommc

la langue de Famour, l|i même pour tous tes peuples, et qu'elle porte partout les marques de l'emfûre? En effet, comme la beauté, une voix brillante n*e9t nuUe part étrangère; partout elle a ses droits victorieux; reine des rois même, eQe peut parcourir Tunivers en souveraine; sous qud^e ciel qu'elle se trouve, semblable à Tastre du jobr, elle n'est jamais hors de son empire, et partout où il est des cœurs die a des sujets et des autels: tel a été chez toutes les races Fédatant avantage de rharmonie. Les autres arts depuis leur naissance ont vu souvent leurs honneurs interrompus, soit par les fureurs de Blars, soit par les règnes contraires aux muses; il a été des sièdes de ténèbres, des temps léthargiques , des jours de décadence et de barbarie pendant lesquels le dieu du goût était exilé du monde, les lettres savantes anéanties, les muses muettes, les arts au tombeau, sans adorateurs et sans Mécènes , enfin toutes les sciences éclipsées ou voilées dans un coin de la terre : mais dans cette nuit commune jamais la musique ne perdit ses clartés ; ses rayons percèrent toujours à travers les nuages de Tignorance ; jamais ses temples ne furent déserts ni ses autels sans fleurs. lÉcoutons les témoins qui nous en restent dans les mo-

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numEnB ucrés et probues; Us noui diront que tous lei siècles, et eurtôm les iiècles polis , ont élé nuniuvs par des hamieiirs constamment décernés à riiarmoDie ; ils nous dinint qu'^e a été recommandée par les plus sévères philosophes, cuItiTée par les plus grandsliéros, chérie dans les plus sages républiques, illaslrée par les plus puissants monarques, la science farorlle des conqoénuits et des rois : l'Egypte nous dira que le dernier de sea Ftolémées' s'honora du nom âù ii llianiionie , snr le modèle des magistrats de Thessalie >. Si nous nous aiT^ns un instant chez les Grecs, ils nous rappelleront que leur DIjmpe était peuplé de dieux amateurs de lluirnionie; que leur Parnasse, temple des concerts partiùts, était présidé par le sonvetain de la lyre; que les plaisirs de leur Elysée étaient des concerts étemels; que les tourments de leur Tarlare n'étaient pis seulemeol un enchaînement de tortures, un océan de, feux implacables , mais encore une discorde de voix , une horrible confusion de crû dooloureui, une dissonance éternelle de gémissements lugubres ; ils nous appren-

(Iront que dans les beaux siècles d'Athènes il était honteux d'ignorer la musique; que les sages de l'aréopage étaient ses disciples ; qu'elle était une des parties de la politesse attique ; que Socrate lui-même, ce mortel estimé des dieux et loué par eux, apprit de nouveau dans sa vieillesse à toucher le luth; que quiconque vivait sans goût pour cet art était regardé comme un mortel stupide qui n'avait jamais sacrifié aux Grâces. Ainsi , dans un festin, Thémistode, ayant refusé de prendre la lyre à son tour, fit naître le préjugé d'une éducation négligée. De ces amas de témoignages il résulte, je l'avoue, une preuve lumineuse et satisfaisante; mais c'est peu : oublions tant d'éloges humains, faibles crayons de la dignité de l'harmonie ; ne prenons que sur les autels les guirlandes dont nous la couronnons. Oui, messieurs, c'est sous cet aspect sacré que j'aime surtout à envisager les honneurs distingués de cette science majestueuse; j'aime à la voir singulièrement préférée à toutes les autres pour parler aux dieux, pour leur porter l'encens du monde, pour publier leurs grandeurs^ pour désarmer leur colère. Jetons un regard sur toutes les religions de tous les temps : ici les temples d'Isis et d'Osiris retentissent du son des sbtres de Canopc;

là, dm Taobe du jour, lea mages de 1* P«fM et les ignimleB prennent lean haipes J'ai^ent pour recevoir le saleil prêt i sortir du Bein de l'onde , pour ublenir >e> premien regards, et pour adorer dans cet astre le feu étemel , le radieux Oromaze.dieudeleurspères; plus loin lonoirbrachmane remplie les bords du Gange des bjoines de l'aurore. Ici tes rives grecques répètent chaque jour le nom de Jupiter Olympien-, U, le» rives hespérienncs retentissent des danses guerrières et du cbaut des Saliens, tandis que les rivages germaniques et les échos de nos contrées répètent au loin le nom du gauguiniiré Teulatès dianté par les druides. Ainsi l'ont pratiqué teus les peuplesik cluiutaient dans leurs mystères , non-seulement pour parler aux immortels sur des tons supérieurs au langage vulgaire , mus encore pour Ëxer l'attention du peuple assemblé, pourpaciËer les sens, pour régler les esprits par la justesse de» sans, pour cchaufFer les cŒurs, pour les préparer à la présence des dieui. Que dis-je cependant? pourquoi m'arréter si long-temps sur les honneurs de la musique idoIttreP c'est à toi seule, ce n'est qu'à tes sacrés accords que je dois ma voix, harmonie sainte du peuple choisi; UÀ qui portas si souvcul

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aux pieds du Dieu d'Israël les hommages reooBnaissants de son peuple; n'était-ce pas sous ici auspices que les Israélites s'avançaient au combat? précédés des enseignes triomphantes du SeigneoTt les diantres consacrés marchaient à la tète des bataillons; unissant leurs voix sublimes aux iustmments militaires, ils imploraient les secours da Dieu des armées. Et ne durent-ils pas même on triomphe à Tharmonie ? Josué assiège Jéricho : ce n'est point à l'effort des armes que cette conquête est réservée : par Tordre suprême du ciel les sept premiers sacrificateurs prennent des trompettes ha^ monieuses; Jéricho va périr; les trompettes sonnent sa ruine, ses tours chancellent; le Seigneur parle, les murs tombent , Jéricho a été pris.

Mais franchissons le vaste intervalle des temps; hàtons^ious d'arriver aux jours de David, époque la plus magnifique des honneurs de rhamnonie : c'est par ce roi que nous la verrons introduite dans.les tabernacles du Seigneur; elle y entre suivie des filles de Sion, pour soutenir la majesté du lieu saint , pour augmenter la pompe des sacrifices , pour relever le spectacle de la religion. David lui-même précède, en dansant, l'arche auguste; il règle ses pas légers sur les sons de sa

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haqie raTÛianlG; dus tous ms cantiques, monumenti éternels de son am(iur> il demande ijna set accords soiect mille foii répétéi sur la cithare, sur la cymbale, sur l'orgue, sur la tnmpette; il réveille toua les échos du Jourdain ; il invite la nature entière à chanter son auteur, à ne faire de tontes ses voit qu'un concert de louanges, de gratitude et d'adorations ananimes : auui lea soins et les bienfaits de ce prince religieux avaient-ils rendu les Lévites les premiers musiciens de l'univers ; ainsi le pnbliait U renommée. C'est par \k que, pendant les joun de la captiTité, les peuples de l'Euphrate invitaient les tristes Hébi«ux à leiu' apprendre quelques'uns de leurs airs si vantés: mais Israël eiilé ne peut chanter loin des champs de Solymei il ne peut que gémir, ses harpes en silence sont suspendues aui saules du rivage : tel ToiseBu captif néglige son chaut, ou, si son gosier s'ouvre quelquefois, ce n'est qu'aux sonpirs; sa voix est morte aux délectables accents. Enfin , messieurs , parcourez toutes les pages de la loi uf tique, partout vous latcontrcrez , ou des ccuiceru de louanges, ou des «antiques de victoire, ou des chants de funérailles ; il semble qu'aucune voii mortelle n'est digne de l'oreille do Sdgoeur, si

elle n'est portée au trône de la toute -puissance sur les ailes de riiarmonie, au travers des nuages d'encens. Dans des sacrifices plus par^ts , la loi nouvelle a conservé à la musique sa place dans les sanctuaires. Oui , dit Toracle de TAÊique , le pasteur et l'ornement d'Hippone : « Je ne puis te trop approuver les chants dont retentissent nos « temples; par ces augustes accords je me sens vite vement ému , pénétré de cette horreur sacrée « qu'inspire la demeure de Dieu, (rappé d'un res- « pect profond , saisi d'une sainte ivresse : nouveau « Paul , je suis dans les deux , mon esprit est en- « levé au-dessus de lui-même; il s'élance jusqu'au « triple trône du Très-Haut, il se croit admis aux « concerts éternels des intelh'gences suprêmes, et « mon cœur embrasé va se perdre dans le sein de « la Divinité. »

Dans cette uniformité de suiirages acquis à l'harmonie peut-il être une vénération plus marquée, plus suivie , plus incontestable ? Cette gloire de l'art a toujours rejailli sur ses artistes : souvent les favoris de l'harmonie furent illustrés par les couronnes , par les lauriers , par les pompes triomphales , par les applaudissements des théâtres, par des statues érigées , par des mausolées , par des

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inscriptions mémorablts, par les honneurs même de l'apothéose, eaGn par lous les monuments publics iiiTeotÉs chez les peuples divers pour immortaliser les talents. De U ils sont encore une iialioD chère et sacrée aux morlelsj avantage souvent refuse aui nnurrissons des autres sdeoce*. On évite un sophiste, ou néglige un géomètre, on fuit un critique, on siffle un chimiste, i peine ■«marque-t-un un grammairien : on aime, au contraire , on recherche un élève de l'harmanie^ il est le citoyen de toutes les contrées, l'homme de toutes les heures , l'égal de tous les hommes de goi\l et de sentiment : le monde entier est la patrie. De là vient encore que le sourmir des musiciens illustres des siècles supérieurs est beaucoup plus aimable et plus précieux à l'esprit el A l'humanilé, que le souvenir des conquérants les plus renommés, tma héros, tyrans réels. Les conquérants étaient nés pour la perte du monde, les musiciens illustres pour son bonheur : les uns , avides de runcraillei, ont porté les larmes, la discorde, la mort; les autres, toujours bienfaisants, toujours applaudis , ont porté partout la paix , la concorde , le plabir : la terre conslemée s'est tue devant ceux-là; par ceu\-ci la *erre rassurii;

a retenti de sons pacifiques : les conquérants, cou ronnés de sanglants lauriers, sont sortis de la vi souvent par une fin précoce, toujours chargés d la haine des peuples indignés, perdus sans ètr pleures; les musiciens £euneux, couronnés de mjiX et de roses, et paisihlement expirés, ont emport chez les morts les regrets des nations. Oui, le noi d'un tendre Orphée sera toujours plus chèremeo gardé au temple de mémoire, que le nom d'ui fougueux Alexandre.

Telle est la noblesse de la musique, nobles»

fondée sur Tantiquité de son origine, illustré par sa puissance suprême, confirmée par la véné ration de tous l^ temps et de tous les peupla Mais aux preuves de sa dignité joignons celles d son utilité; louange pour cet art plus délicate en core que la première.

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