Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde
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que d'appuyer tout ce que l'on dit dans la conversation , jusques aux choses les plus indifft'renles, par de longs et de fastidieux serments. Un honnête homme qui dit oui et non mérite d'être cru : son caractère jure pour lui, donne créance à ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance.
21. Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la prohité, qu'il ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il fuit aux autres lui arrive, et qui jure pour le faire croire , ne sait pas même contrefaire l'homme de hien.
Un homme de bien ne sauroit empêcher, par toute sa modestie , qu'on ne dise de lui ce qu'un malhoiinéte homme sait dire de soi.
22. Clron parle peu obligeamment ou peu jusie, l'un ou l'autre; mais il ajoute qu'il est fait ainsi, et qu'il dit ce qu'il pense.
23. 11 y a parler bien, parler aisément, parler juste, parlera propos. C'est pécher contre ce dernier genre tpie de s'étendre sur un repas magnifique que l'on vient de faire, devant des gens (|ui sont réduits à épargner leur pain; dédire merveilles de sa saute devant des infirmes; d entretenir de ses richesses, de ses revenus, et de ses ameublements, un homme qui n'a ni renies ni domicile; en un n)oi, de parler de son bonheur devant des misérables. Cette conversation est trop forte pour eux; et la comparaison qu'ils fonl alors de leur état au \o\\c e.sl odieuse.
24. « Pour vous, dit Eutipliroii, vous éies riclip, ou vous devez l'êire : dix mille livres de rente, et cii fouds de terre, cela est beau, cela est doux, et l'on est heureux à moins; » pendant que lui qui parle ainsi a cinquante mille livres de revenu, et qu'il croit n'avoir que la moitié de ce qu'il mérite. Il vous taxe, il vous a|)précie , il fixe votre ilépense; et, s-'il vous jugeoil digne d'une meilleure fortune, et de celle même oii il aspire, il ne maiiqueroit pas de vous la souhaiter. Il n'est pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si désobligeantes; le monde est plein d'Eutiphrons.
25. Quelqu'un , suivant la pente de la coutume qui veut qu'on loue, et par l'habitude qu'il a à la flatterie et à l'exagération, congratule Tliéodème sur un discours qu il n'a point entendu, et dont personne n'a pu encore lui rendre compte : il ne laisse pas de lui parler de son génie, de son geste, et surtout de la fidélité de sa mémoire; et il est vrai que Théodéme est demeuré court.
26. L'on voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui, bien qu'oisifs et sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous expédient, pour ainsi dire, en peu de paroles, et ne songent qu'à se dégager de vous; on leur parle encore qu'ils sont partis, et ont disparu. Ils ne sont pas moins impertinenis que ceux (jui vous arrêtent seulement pour vous ennuyer; ils sont peut-être moins incommodes.
27. Parler et offenser pour de certaines gens est précisément la même chose. Ils sont piquants et amers; leur style est mêlé de fiel et d'absinthe: la raillerie, l'injure, 1 insulte, leur découlent des lèvres comme leur salive. 11 leur seroit utile d'être nés muets ou stupides : ce qu'ils ont de vivacité et d'esprit leur nuit davantage que ne fait à quelques autres leur sottise. Ils ne se contentent pas toujours de répliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence : ils frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les présents, sur les absents; ils heurtent de front et de côté, comme des béliers : deinande-t-on à des béliers qu'ils n'aient pas de cornes? De même n'espère-t-on pas de réformer par cette peinture des naturels si durs, si farouches, si indociles. Ce que l'on peut faire de mieux, d'aussi loin qu'on les découvre , est de les fuir de toute sa force et sans regarder derrière soi.
28. Il y a des gens d'une certaine étoffe ou d'uu certain caractère avec qui il ne faut jamais se commettre, de qui l'on ne doit se plaindre que le moins qu'il est possible , et contre qui il n'est pas même permis d'avoir raison.
29. Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont l'un a raison et l'autre ne l'a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont assisté ne man(juent jamais de faire, ou pour se dispenser déjuger, ou par un tempérament qui m'a
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toujours paru hors de sa place, c'est de condamner tous les deux : leçon imporlanle, niolif pressant et indispensable de fuir à l'orient quand le fat est à l'occident, pour éviter de partager avec lui le même tort.
30. Je n'aime pas un homme queje ne puis aborder le premier, ni saluer avant qu'il me salue, sans m'avilir à ses yeux, et sans tremper dans la bonne opinion qu'il a de lui-même. Montaigne diroit ' : Je veux aïoir mes coudées franches, et estre courtois et affable à mon point, sans remords ne conséquence. Je ne puis du tout eslriver contre mon penchant , et aller au rebours de mon naturel, qui m emmeine vers celtiy que je trouve à ma rencontre. Quand il m'est égal, et qu'il ne m'est point enncmy, j'anticipe son bon accueil, je le questionne sur sa disposition et santé ; je luy fais offre de mes offices sans tant marchander sur le plus ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui-vive : celuylà me deplaist, qui, par la connaissance que j'ay de ses coustumes et façons doqir, me tire de cette liberté et franchise. Comment me ressouvenir tout à propos, et d'aussi loin queje vois cet homme, d'emprunter une contenance y rave et importante , et qui l'avertisse queje crois le valoir bien et au delà? pour cela de me ramentevoir de mes bonnes qualitez et
' Imité de Montaigne. {\ote de La bruyère.)
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conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire la comparaison ? C est trop de travail pour nioj, et ne suis du tout capable de si roide et si subite attention ; et, quand bien elle m'auroit succédé une première fois, je ne laisserois de fléchir et me démentir à une seconde tache :je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque à estre fier.
31. Avec de la vertu, de la capaciio, et une bonne conduite, ou peut être insupportable. Les manières, que l'on néglige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal : une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs mauvais jugements. 11 ne faut presrpic rien pour être cru fier, incivil, méprisant, désobligeant: il faut encore moins pour être estimé tout le contraire.
32. La politesse n'inspire pas toujours la bonté, l'équité, la complaisance, la gratitude; elle en donne du moins les apparences, et fait paroîtrc l'homme au dehors comme il devroit être intérieurement.
L'on peut définir l'esprit de politesse; l'on ne peut en fixer la pratique : elle suit l'usage et les coutumes reçues; elle est attachée aux temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la même dans les deux sexes, ni dans les différentes conditions : l'esprit tout seul ne la fait pas deviner; il fait qu'on la suit par imitation, et que l'ou s'y pcrfeclionnc.
Il y a des tempéraments qui ne sont susceptibles que de la politesse; et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents, ou à une vertu solide. Il est vrai que les manières polies donnent cours au mérite, et le rendent agréable ; et qu'il faut avoir de bien émiuentes qualités pour se soutenir sans la politesse.
Il nie semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à faire que, par nos paroles et par nos manières, les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes '.
33. C'est une faute contre la politesse que de louer immodérément, en présence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument, (juelque autre personne qui a ces mêmes talents; comme devant ccu\ qui vous lisent leurs vers, un autre poêle.
3-4. Dans les repas ou les fêtes que l'on donne aux autres, dans les présents qu'on leur fait, et dans tous les plaisirs qu'on leur procure , il y a faire bien , et faire selon leur goût : le licrnier est préférable.
35. Il y auroil une espèce de férocité ù rejeter indifféremment (oulc sorte de louanges : l'on doit
■ « La politesse de l'esprit consiste ;i penser des choses honnêtes et délicates. » — La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une nianièic ajiéable. » (La liOCIlEFOUCAULD, Maxiiiici 99 cl 100. J
être sensible à celles qui nous viennent des gens
de bien, qui louent en nous sincèrement des choses
louables.
36. Un homme d'esprit, et qui est né fier, ne perd rien de sa fierté et de sa roideur pour se trouver pauvre; si quelque chose au contraire doit amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c'est un peu de prospérité.
37. Ne pouvoir supporter tous les mauvais caractères dont le monde est plein, n'est pas un fort bon caractère : il faut, dans le commerce, des pièces d'or et de la monnoic.
38. Vivre avec des gens qui sont brouillés, et dont il faut écouter de part et d'autre les plaintes réciproques, c'est, pour ainsi dire, ne pas sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler procès.
39. L'on sait des gens qui avoient coulé leurs jours dans une union étroite : leurs biens éloient en
commun; ils n'avoicnt qu'une même demeure; ils ne se perdoient pas de vue. Ils se sont aperçus à plus de quatre-vingts ans qu'ils dévoient se quitter l'un l'autre, et finir leur société; ils n'avoient plus qu'un jour à vivre, et ils n'ont osé entreprendre de le passer ensemble ; ils se sont dépéchés de rompre avant que de mourir; ils n'avoient de fonds pour la complaisance que jusque-là. Ils ont trop vécu pour le bon exemple; un moment plus tôt ils mouroicnt
sociables , et laissoient après eux un rare modèle lie la persévérance dans l'amitié.
40. L'intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, par les jalousies, et par l'anlipathie, pendant que des dehors contents, paisibles, et enjoués, nous trompent, et nous y font supposer une paix qui n'y est point : il y en a peu qui {jagnenl à être approfondies. Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique qui n'attend que votre retraite pour recommencer.
41. Dans la société, c'est la raison qui plie la première. Les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre : l'on éiudie son foible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode : l'on évite de le heurter, tout le monde lui cède : la moindre sérénité qui paroît sur son visage lui attire des éloges : on lui tient compte de n'être pas toujours insupportable. Il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé.
42. Il n'y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux, ou qui en ont encore, et dont il s'agit d'hériter, qui puissent dire ce qu'il en coûte.