‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 99 sur 115 · Un caractcrc bien fade est celui de ncu avoir aucun · texte numérisé non relu

Un caractcrc bien fade est celui de ncu avoir aucun

2. C'est le rôle d'un sot d'être importun : un bonime habile sent s'il convient ou s'il ennuie; il sait disparoitre le moment qui précède celui où il seroit de trop quelque part.

3. L'on marche sur les mauvais plaisants , et il pleut par tout pays de cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pièce rare ; à un homme qui est né tel, il est encore fort délicat d'en soutenir longtemps le personnage; il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer.

4. 11 y a beaucoup d'esprits obscènes, encore plus de médisants ou de satiriques, peu de délicats. Pour badiner avec grâce , et rencontrer heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de manières, trop de politesse , et même trop de fécondité : c'est créer que de railler ainsi, et faire quelque chose de rien.

5. Si l'on faisoit une sérieuse attention à tout ce qui se dit de froid, de vain et de puéril dans les

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cnirclicns ordinaires, l'on aiiroil lionie de parler on d'éconicr; et l'on se condamneroit pcut-clrc à nn silence perpétuel, qui seroil une cliose pire dans le commerce que les discours inuiilcs. Il faut donc s'accommodera lous les esprits; permettre comme nn mal nécessaire le récit des fausses nouvelles , les vagues réflexions sur le {jouverncment présent ou sur l'intérêt des princes , le débit des beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mêmes : il faut laisserylronce parler proverbe, elil/é//nr/eparl<r de soi , de ses vapeurs, de ses migraines, et de ses insomnies.

6. L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de commerce que l'on a avec eux, vous dégoTitent par leurs ridicules expressions, par la iiouveauic. et j'ose dire par l'inipropricté des termes dont ils se servent, comme par l'alliance lie certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et ;i qui ils font signifier des clioses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni l'usage, mais leur bizarre génie, que l'envie de toujours plaisanter, et peutêtre de briller, tourne insensiblement à un jargon qui leur est propre, et qui devient ci. fin leur idiome naturel; ils accompagnent un langage si extravagant •l'un geste affecté et d'une prononciation qui est contrefaite. Tous sont contents d'eux-mêmes et de

l'agrément de leur esprit; et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués : mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont; el, ce qui esi pire, on en souffre.

7. Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas : vous plairoit-il de recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid ; que ne disiez-vous : » Il fait froid : >■ vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites : « 11 pleut, il neige : » vous me trouvez bon visage, et vous desirez de m'en féliciter; dites: «Je vous trouve bon visage.» — Mais, répondez- vous , cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs, qui ne pourroit pas en dire autant? — Qu'importe, Acis? Est-ce un si grand mal d'éire entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde? Une chose vous manque , Acis, à vous et à vos semblables les diseurs de pitœbus; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l'étonnement : une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres; voilà la source de votre pompeux galimatias , de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous entrez dans celle chambre, je vous tire par votre habit, et vous dis à l'oreille : «Ne songez point à avoir de l'esprit, n'en ayez point; c'est votre rôle : ayez, si vous

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soi; de la SOCIETE

pouvez, ua langage simple, et lel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit ; peut-être alors croira- t-on que vous en avez. »

8. Qui peut se promettre d'éviter dans la sociëtc des hommes la rencontre de certains esprits vains, légers, familiers, délibérés, qui sont toujours dans une compagnie ceux qui parlent, et qu'il faut que les autres écouieni?On les entend de l'autichambrc ; ou entre impunément et sans crainte de les inierroiiipre : ils continuent leur récit sans la moindre atteniiou pour ceux qui entrent ou qui sortent, comme pour le rang ou le mérite des personnes ([ui composent le cercle : ils font taire celui qui commence à conter une nouvelle , pour la dire de leur façon, qui est la meilleure; ils la tiennent de Zamet, deRuccelay, ou de Conchini^, qu ils ne connoissent point, à qui ils n'ont jamais parlé, et qu'ils trailcroient Ac Monseigneur &\\i leur parloient; ils s'approchent quelquefois de l'oreille du plusqualifié de l'assemblée pour le gratifier d'une circonstance que personne i>e sait, et dont ils ne veulent pas <[uc les autres soient instruits; ils suppriment quelques

' Sans dire Monsieur. [Note de La Bruyère.) — La Eriiycrc transjjorte ici la scène ious le règne de Henri IV . Zaniet, Iiuccelai et Conchini étoient trois Italiens amenés en France par la reine Marie de Médicis, et comblés de ses faveurs. On sait l'horrible fin du dernier, qui ctoit devenu le maréchal d'Ancre.

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noms pour déguiser l'hisloire (juils racontent, et pour détourner les applications : vous les priez, vous les pressez inutilement; il y a des choses qu'ils ne diront pas ; il y a des gens qu ils nesauroient nommer, leur parole y est engagée , c'est le dernier secret, c'est un mystère, outre que vous leur demandez l'impossible , car sur ce que vous voulez apprendre d'eux , ils ignorent le fait et les personnes.

9. Allias a tout lu, a tout vu ; il veut 1r persuader ainsi : c'est un homme universel, et il se donne pour tel; il aime mieux mentir que de se taire ou de paroître ignorer quelque chose. Ou parle ;'i la table d lin grand d'une cour du Nord; il prend la parole, et 1 ote à ceux qui alloient dire ce qu'ils en savent : il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en étoit originaire; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays , de ses lois cl de ses coutumes; il récite «les historiettes qui y sont arrivées; il les trouve plaisantes; il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, cl lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur. "Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original; je l'ai appris de Sellion, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis (juehjucs jours, que je connois familièrement,

que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstauce. » Il reprenoit le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avoit commencée, lorsque l'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive fraîchement de son ambassade. ••

10. Il y a un parti à prendre dans les entretiens entre une certaine paresse qu'on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait, qui, nous jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises demandes ou de sottes réponses, et une attention importune qu'on a au moindre mot qui échappe pour le relever, badiner autour, y trouver un mystère que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la subtilité, seulement pour avoir occasion d'y placer la sieime.

11. Etre infatué de soi, et s'être fortement persuadé qu'on a beaucoup d'esprit, est un accident qui n'arrive guère qu'à celui qui n'en a point, ou qui en a peu. Malheur pour lors à qui est exposé à l'entretien d'un tel personnage! Combien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer! combien de ces mots aventuriers qui paroissent subitement, durant un temps, et que bientôt on ne revoit jilus! S'il conte une nouvelle, c'est moins pour l'apprendre à ceux qui l'écoulent, que pour avoir le mérite de la dire, et de la dire bien; elle devient un roman entre ses mains ; il fait penser les gens à sa ma-

nière , leur met en la bouche ses petites façons de parler, et les fait toujours parler longtemps ; il tombe ensuite en des parenthèses, rjui peuvent passer pour épisodes, mais qui font oublier le gros de l'hisioire, et à lui qui vous parle, et à vous qui le supportez. Que seroit-ce de vous et de lui, si quelqu'un ne survenoit heureusement pour dérauger le cercle, et faire oublier la narration?

12. J'entends Tliéodecte de l'antichambre : il grossit sa voix à mesure qu'il s'approche; le voilà entré : il rit, il crie, il éclate : on bouche ses oreilles; c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable par les choses qu'il dit que par le ton dont il parle. Il ne s'apaise, et il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d'égard au temps , aux personnes , aux bienséances, que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il n'est pas encore assis, qu'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée. A-t-on servi, il se met le premier ;'i table, et dans la première place; les femmes sont à sa droite et à sa gauche. Il mange, il boit, il conte, il plaisante, il interrompt tout à la fois. Il n'a nul discernement des personnes, ni du maître, ni des conviés; il abuse de la folle déférence qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Eutidème qui donne le repas? Il rappelle à soi toute l'autorité de la table; et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière

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qu'à la lui dispuier. Le vin elles viandes n'ajnulent rien à son caractère. Si l'on joue, il {jagne au jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'offense : les rieurs sont pour lui ; il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui passe. Je cède enfin et je disparois, incapable de souffrir plus longtemps Ihcodecte, et ceux qui le souffrent.

13. Tro'ile est utile à ceux qui ont Irop de biens; il leur ôte l'embarras du superflu; il leur sauve la peine d'amasser de l'argent, de faire des contrats, de fermer des coffres , de porter des clefs sur soi , et de craindre un vol domestique. Il les aide dans leurs plaisirs, et il devient capable ensuite de les servir dans leurs passions; bientôt il les règle et les maîtrise dans leur conduite. 11 est l'oracle d'une maison, celui dont on attend, que dis-je? dont on prévient, dont on devine les décisions. 11 dit de cet esclave : » Il faut le punir,» et on le fouette; et de cet autre : " 11 faut l'affranchir,» et on l'affranchit. L'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire; il peut lui déj)laire, il est congédié. Le maître est heureux, si Troïlc lui laisse sa femme et ses enfants. Si celuici est à table, et qu'il prononce d'un mets qu'il est friand, le maître et les conviés, qui en mangeoient sans réflexion, le trouvent friand, et ne s'en peuvent rassasier; s'il dit au contraire d'un autre mets qu'il est insipide , ceux qui commençoienl à le goûter n'osani a\alcr le morceau qu'ils ont à la bouche.

ils le jetteut à terre : tous ont les yeux sur lui, observent son maintien et son visage avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes f[ui sont servies. Ne le chercliez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu'il {joiiverne : c'est là qu'il mange, qu'il dort, et qu'il fait digestion, qu'il querelle son valet, qu'il reçoit ses ouvriers, et qu'il remet ses créanciers. Il régente, il domine dans une salle; il y reçoit la cour et les hommages de ceux qui, plus fins que les autres, ne veulent aller an maître que par Troïle. Si l'on entre par malheur sans avoir une physionomie qui lui agrée, il ride son front, et il détourne sa vue; si on l'aborde, il ne se lève pas; si Ion s'assied auprès de lui, il s'éloigne; si on lui parle, il ne répond point ; si l'on continue de parler, il passe dans nue autre chambre; si on le suit, il gagne l'escalier : il franchiroit tous les étages, ou il se lanceroit par une fenêtre, plutôt que de se laisser joindre par quehju'un qui a un visage ou un son de voix qu'il désapprouve. L'un et l'autre sont agréables en Troïle, e^ il s'en est servi heureusement pour siusiuuer ou pour conquérir. Tout devient, avec le temps, au-dessous de ses soins, comme il est au-dessus de vouloir se souienir ou continuer de plaire par le moindre des talents qui ont commencé à le faire valoir. C'est beaucoup qu'il soric quelquefois de ses méditations et de sa lacilurnilé ])0ur contredire, et f|nc même pour criliqucr il

daig;ne une fois le jour avoir de l'esprit. Bien loin d'attendre de lui qu'il défère à vos sentiments, qu'il soit complaisant, qu'il vous loue, vous n'êtes pas sAr qu'il aime toujours votre approbation, ou qu'il souffre voire complaisance.

14. Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a placé auprès de vous dans une voiture publique, à une fête, ou à un spectacle ; et il ne vous coûtera bientôt pour le connoître que de l'avoir écouté : vous saurez son nom, sa demeure, son pays, l'état de son bien, son emploi, celui de son père, la famille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, les armes de sa maison ; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un château, de beaux meubles, des valets, et un carrosse.

15. Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé. Il y en a d'autres qui ont une faile attention à ce qu'ils disent , et avec qui l'on souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit : ils sont comme pétris de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien; ils sont puristes ', et ne hasardent pas le moindre mot, quand il dcvroit faire le plus bel effet du monde : rien d'heureux ne leur échappe; rien ne coule de source et avec

' Cens qui affectent une grande pureté de langage. (yote de La Bruyère.)

liberté : ils parlent proprement et eunuyeusement.

16. L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de voire entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer; ils veulent plaire ; ils cherchent moins à cire instruits, et même réjouis, qu'à être {joûtés et applaudis; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.

n. Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits ; elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût, et à nous rendre meilleurs : nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement.

18. C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence.

19. Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression; c est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est exécrable, ou qu'elle est miraculeuse.

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