‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 103 sur 115 · u Lucaiii a dit une jolie chose Il ) a un · texte numérisé non relu

u Lucaiii a dit une jolie chose Il ) a un

beau mot de Claudien H y a cet endroit de Sé-

nèque : « et là-dessus une longue suite de latin que l'on cite souvent devant des gens qui ne 1 entendent pas, et qui feignent de l'entendre. Le secret seroit d'avoir un grand sens et bien de l'esprit; car ou l'on se passeroit des anciens, ou, après les avoir lus avec soin, l'on sauroit encore choisir les meilleurs, et les citer à propos.

74. Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie; il s'étonne de n'entendre faire aucune mention du roi de Bohême : ne lui parlez pas des guerres de Flandre et de Hollande, dispensez-le du moins de vous re'pondre : il confond les temps, il ignore quand elles ont commencé , quand elles ont fini : combats, sièges, tout lui est nouveau; mais il est instruit do la guerre des géants, il en raconte le progrès et les moindres détails, rien ne lui est échappé : il débrouille de même l'horrible chaos des deux empires, le Babylonien et l'Assyrien ; il connoît à fond les Egyptiens et leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles, il ne le verra point : il a presque vu la tour de Babel, il en compte les degrés, il sait combien d'architectes ont présidé à CCI ouvrage, il sait le nom des architectes. Diraije qu'il croit Henri IV ' fils de Henri III? Il néglige

' Henri le Grand. {Note de La Bruyère.)

du inoins de rien counoîlre aux maisons de France, d'Autriche, de Bavière : «Quelles minuties! » dit-il, pendant qu'il récite de mémoire toute une liste des rois des Mèdes ou de Babylone , et que les noms d'Apronal , d'Hérigebal, de Noesnemordach , de Mardokcmpad , lui sont aussi familiers qu'à nous ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si l'Empereur a jamais été marié; mais pcrsonue ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui dit (jue le Uoi jouit d'une santé parfaite; et il se souvient que Thctmosis , un roi d'Egypte , étoit valétudinaire, et qu'il tenoit cette complexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle chose lui est cachée de la vénérable antiquité? Il vous dira que Sémiramis, ou, selon quelques-uns, Sériniaris, parloit comme son fils Ninyas, qu'on ue les disiiuguoit pas à la parole : si c étoit parce que la mère avoit une voix mâle comme son fils, ou le fils une voix efféminée comme sa mère, qu'il n'ose pas le décider. Il vous révélera que Nembrot étoit gaucher, et Sésostris ambidextre; (juc c'est une erreur de s'imaginer qu'un Arlaxerxe ait été appelé Longuemain, parce que les bras lui tomboient jusqu'aux genoux, et non à cause qu'il avoit une main plus longue que l'autre; et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui affirment que c'étoit la droite, qu'il croit néanmoins être bien fondé à soutenir que c'est la gauche.

ET DE LA CON VEnSATlON. 3;i3

75. Ascagneeststatuairc, Hégion fondeur, Eschine foulon , et Cydias bel esprit; c'est sa profession. Il a une enseigne, un atelier, des ouvrages de commande, et des compagnons qui travaillent sous lui ; il ne vous sauroit rendre de plus d'un mois les stances qu il vous a promises , s'il ne manque de parole à Dosithce qui l'a engagé à faire une élégie : une idylle est sur le métier; c'est pour Crantor qui le presse, et qui lui laisse espérer un riche salaire. Prose , vers , que voulez-vous? il réussit également en l'un et en l'autre. Demandezlui des lettres de consolation, ou sur une absence, il les entreprendra ; prenez-les toutes faites et entrez dans son magasin, il y a à choisir. Il a un ami qui n'a point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un certain monde, et de le présenter enfin dans les maisons comme homme rare et d'une exquise conversation; et là, ainsi que le musicien chante et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes à qui il a été promis, Cydias, après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts , débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiques Différent de ceux qui convenant de principes, et connoissant la raison ou la vérité qui est une, s'arrachent la parole l'un à l'autre pour s'accorder sur leurs sentiments, il n'ouvre la bouche que pour coutredire : "Il me semble, dit-il

gracieusement, (fue c'est tout le contraire de ce que vous dites : » ou « Je ne saurais être de votre opinion ; » ou bien : " C'a été autrefois mon entêtement, comme il est le votre; mais... il y a trois choses, ajnute-t-il, à considérer... » et il en ajoute une quatrième : fade discoureur qui n'a pas mis plus tôt le pied dans une asseniblcc, qu'il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie , et mettre en oeuvre ses rares conceptions; car, soit qu'il parle ou qu'il écrive, il ne doit pas être soupçonné d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le ridicule : il évite uniquement de donner dans le sens des autres, et d'être de l'avis de quelqu'un : aussi attend-il dans un cercle que chacun se soit expliqué sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amené lui même, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais à son gré décisives et sans réplique. Cydias s'égale à Lucien et à Sénèque ', se met au-dessus de Platon, de Virgile, et de Théocrite; et son flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni de goût et d'intérêt avec les contempteurs d'Homère, il attend paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poètes modernes: il se met en ce cas à la tête de ces derniers, et il sait à qui il adjuge

I Philosophe et poëte tragique. {Note de La Bruyère.)

ET DE LA CONVEnSATION. 335

la seconde place. C'est, en un mot, un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province, en qui néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opinion qu'il a de lui-même.

76. C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre luimême ; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré, et parle plus indifféremment.

77. Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement : elles se gâtent par l'emphase. Il faut dire noblement les plus petites : elles ne se soutiennent que par l'expression , le ton , et la manière.

78. Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut les écrire.

19. 11 n'y a guère qu'une naissance honnête, ou une bonne éducation , qui rende les hommes capables de secret.

80. Toute confiance est dangereuse, si elle n'est entière : il y a peu de conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher.- On a déjà trop dit de son secret à celui à qui on croit devoir en dérober une circonstance.

81. Des gens vous promettent le secret, et ils le rcvèlent eux-mêmes, et à leur insu; ils ne remuent

pas les lèvres, et on les entend : on lit sur leur front et dans leurs yeux; on voit au travers de leur poitrine; ils sont transparents. D'autres ne disent pas précisément une chose qui leur a été confiée; mais ils parlent et agissent de manière qu'on la découvre de soi-même. Enfin quelques-uns méprisent votre secret, de quelque conséquence qu'il puisse être : C'est un mystère ; un tel m'en a/ait part, et m'a défendu de le dire; et ils le disent.

Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a confié '.

82. Nicandre s'entretient avec Elise de la manière douce et complaisante dont il a vécu avec sa femme, depuis le jour qu'il en fit le choix jusqiies à sa mort j il a déjà dit qu'il regrette qu'elle ne lui ait pas laissé des enfants, et il le répète ; il parle des maisons qu'il a à la ville, et bieniôt d'une terre qu'il a ù la campagne : il calcule le revenu qu'elle lui rapporte, il fait le plan des bâtiments, en décrit la situation, exagère la commodité des appartements, ainsi que la richesse et la propreté des meubles. Il assure qu'il aime la bonne chère, les écjuipages : il se plaint que sa femme n'aimoit point assez le jeu et la société.

ï « Celui qui révèle son secret à un ami indiscret est plus indiscret que l'indiscret même.» (M"» DE Scudéry , Nouvelles conversations de morale, tome II, p. 750, tïdit. de 1088.)

ET DE LA COx\ VEnSATlON. 337

"Voiis êles si riche, lui tlisoit un île ses amis, que n'achetez-vous cette charge? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui étendroit voire domaine? On me croit, ajoute-l-il, plus de bien que je n'en possède.» Il n'oublie pas son extraciion et ses alliances : M. le Surintendant , qui est mon cousin; madame la Cliancelière, qui est ma parente : voilà son style. 11 raconte un fait qui prouve le mécontentement qu'il doit avoir de ses plus proches , et de ceux même qui sont ses héritiers : « Ai-je tort? dit-il à Elise; ai-je grand sujet de leur vouloir du bien?» et il l'en fait juge. Il insinue ensuite qu'il a une santé foible et languissante; et il parle de la cave où il doit être enterré. Il est insinuant, flatteur, officieux, à l'égard de tous ceux qu'il trouve auprès de la personne à qui il aspire. Mais Elise n'a pas le courage d'être riche en l'épousant. On annonce, au moment qu'il parle, un cavalier, qui de sa seule présence démonte la batterie de l'homme de ville : il se lève déconcerté et chagrin, et va dire ailleurs qu'il veut se remarier.

83. Le sage quelquefois évite le monde, de pefir d'être ennuyé.

LA BHUYÈBE. I.

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