Arfure cheminoit seule et à pied vers le grand
' C'est sous le voile assez transparent de ces trois lettres que La Bruyère avoit ju(jé à propos de cacher le nom de partisans , que les éditeurs venus après lui ont écrit en entier. On ne peut pas croire que ce fut de sa part un ménagement pour les partisans de son temps , puisque ailleurs il les nomme en toutes lettres. Il ne vouloit peutêtre que procurer à ses lecteurs le petit plaisir de deviner cette espèce d'énigme.
DES BIENS DE FOUTUNE. Ui
porli<jue de Saint**, cntendoit de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyoit qu'obliquement, et dont elle perdoit bien des paroles. Sa vertu étoit obscure, et sa dévotion connue comme sa personne. Son mari est entré dans le huitième denier ' : quelle monstrueuse fortune en moins de six années! Elle n'arrive à l'église que dans un char; on lui porte une lourde queue; l'orateur s'interrompt pendant qu'elle se place; elle le voit de front, n'en perd pas une seide parole ni le moindre geste : il y a une brigue entre les prctrcs pour la confesser, tous veulent l'absoudre, et le curé l'emporte.
n. L'on porte Crcsus au cimetière : de toutes ses immenses richesses, que le vol et la concussion lui avoient acquises, et qu il a épuisées par le luxe et par la bonne chère, il ne lui est pas demeuré de quoi se faire enterrer; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé de tous les secours : l'on n'a vu chez lui ni julcp, ni cordiaux, ni médecins, ni le moindre docteur qui l'ait assuré de son salut.
18. Champagne, au sortir d'un long dîner qui lui enfle l'estomac, et dans les douces fumées d'un via d'Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu'on lui présente, qui ôteroit le pain à toute une province
' Charge de finance, établie en 1672, pendant la tjtltit-m de Hollande.
si l'on n'y remédioit. 11 est excusable; quel moyen de comprendre dans la première heure de la digestion qu'on puisse quelque part mourir de faim?
19. Sylvain de ses deniers a acquis de la naissauce et un autre nom. Il est seigneur de la paroisse où ses aïeux payoieut la laiile : il n'auroit pu autrefois entrer page chez Cléohule ; et il est son gendre.
20. Dorus passe en litière jiar la voie Appiennc, précédé de ses affranchis et de ses esclaves, qui détournent le peuple et font faire place : il ne lui manque que des licteurs; il entre à Rome avec ce cortège, où il semble triompher de la bassesse et de la pauvreté de son père Sanga.
21. Ou ne peut mieux user de sa fortune que fait Périandre : elle lui donne du rang, du crédit, de l'autorité; déjà on ne le prie plus d'accorder son amitié, on implore sa protection. Il a commencé par dire de soi-même : un homme de ma sorte; il passe à dire : un homme de ma qualité : il se donne pour tel ; et il n'y a personne de ceux à qui il prête de l'argent , ou qu'il reçoit à sa table , qui est délicate, qui veuille s'y opposer. Sa demeure est superbe, un dorique règne dans tous ses dehors ; ce n est pas une porte, c'est un portique : est-ce la maison d'un particulier, est-ce un temple? le peuple s y trompe. 11 est le seigneur dominant de tout le quartier. C'est lui que l'on envie, et dont on vou-
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droit voir la chute ; c'est lui dont la femme, par son collier de perles , s'est fait des ennemies de toutes les dames du voisinage. Tout se soutient dans cet homme; rien encore ne se démeut dans cette grandeur qu'il a acquise, dont il ne doit rien, qu'il a payée. Que son père, si vieux et si caduc, n'est-il mort il y a vingt ans et avant qu'il se fil dans le monde aucune mention de Périandre ! Comment pourra-l-il soutenir ces odieuses pancartes ' qui déchiffrent les conditions, et qui souvent font rougir la veuve etles héritiers?Lessupprimera-t-il aux yeux de touie une ville jalouse, maligne, clairvoyante, et aux dépens de mille gens qui veulent absolument aller tenir leur rang à des obsèques? Veut-on d'ailleurs qu il fasse de son père un Noble homme, et peut-être un Honorable homme, lui qui est Messire?
"■li. Combien d'hommes ressemblent à ces arbres déjà forts et avaucés que l'on transplante dans les jardins, où ils surprennent les yeux de ceux qui les voient placés dans de beaux endroits où ils ne les ont point vus croître, et qui ne conuoisscnt ni leurs commencements ni leurs progrès !
23. Si certains morts revenoient au monde, et s'ils voyoient leurs grands noms portés, et leurs terres les mieux titrées , avec leurs châteaux et leurs maisons antiques , possédées par des gens
' Billets d'enteireraent (Noie de La Bruyère.)
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dont les pures ctoicnt peut-être leurs métayers,
quelle opinion pourroicnt-ils avoir de notre siècle?
2-4. Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands établissements, et les autres biens, que la dispensatiou qu'il en fait, et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus.
25. Si vous entrez dans les cuisines, où l'on voit réduit en art et en méihode le secret de flatter votre goût et de vous faire manger au delà du nécessaire; si vous examinez en détail tous les apprêts des viandes qui doivent composer le festin que l'on vous prépare; si vous regardez par quelles mains elles passent, et toutes les formes différentes qu'elles prennent avant de devenir un mets exquis, et d'arriver à cette propreté et à cette élégance qui charment vos yeux, vous font hésiter sur le choix, et prendre le parti d'essayer de tout; si vous voyez tout le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles saletés! quel dégoût! Si vous allez derrière un théâtre, et si vous nombrcz les poids, les roues, les cordages, qui font les vols et les machines ; si vous considérez combien de gens entrent dans l'exécution de ces mouvements , quelle force de bras, et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous direz : "Sont-ce là les principes et les ressorts de ce spectacle si beau, si naturel, qui paroît animé
cl agir de soi-même?» Vous vous récrierez: «Quels efforts! f|uellc violence!» De même, n'approfondissez pas la fortune des partisans.
26. Ce garçon si frais, si fleuri, et d'une si belle santé, est seigneur d'une alibaye et de dix autres bénéfices : tous ensemble lui rapportent six-viiif^t mille livres de revenu, dont il n'est payé qu'en médailles d'or'. Il y a ailleurs six-vingts familles indigentes qui ne se chauffent point pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui souvent manquent de pain ; leur pauvreté est extrême et honteuse. Quel partage ! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir?
27. Chrysippe , liomme nouveau, et le premier noble de sa race, aspiroit, il y a trente années, à se voir un jour deux mille livres de rente pour tout bien : c'étoit là le comble de ses souhaits et sa plus baute ambition ; il l'a dit ainsi, et on s'en souvient . 11 arrive, je ne sais par quels chemins, jusqu'à donner. en revenu à l'une de ses filles, pour sa dot, ce qu'il desiroit lui-même d'avoir en fonds pour toute fortune pendant sa vie. Une pareille somme est comptée dans ses coffres pour chacun de ses autres enfants qu'il doit pourvoir, et il a un grand nombre d'enfants ; ce n'est qu'en avancement d'hoirie : il y a d'autres biens à espérer après sa
' Louis d'or. {Note de La Bruyère.)
mon. Il vit encore, quoique assez avancé en âge, et il use le reste de ses jours à travailler pour s'enrichir.
28. Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent de 1 eau de la rivière, ou qui marchent sur la terre ferme : il sait convertir en or jusqu'aux roseaux, aux joncs, et à l'ortie. Il écoute tous les avis , et propose tous ceux qu'il a écoutés. Le prince ne donne aux autres qu'aux dépens d'Ergaste, et ne leur fait de grâces que celles qui lui étoicnt dues. C'est une faim insatiable d'avoir et de posséder. Il trafiqueroit des arts et des sciences, et mctlroit en parti jusques à l'harmonie; il faudroit, s'il en éioit cru, que le peuple, pour avoir le plaisir de le voir riche, de lui voir une meute et une écurie, pût perdre le souvenir de la musique d'Orplice, et se contenter de la sienne.
29. Ne traitez pas avec Criton, il n'est touché que de ses seuls avantages. Le piège est tout dressé à ceux à qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il possède feront envie : il vous imposera des conditions extravagantes. Il n'y a nul ménagement et nulle composition à attendre d'un homme si plein de ses intérêts et si eunemi des vôtres : il lui faut une dupe.
30. Brontin, dit le peuple , fait des retraites, et s'enferme huit jours avec des saints : ils ont leurs méditations, et il a les siennes.
31. Le peuple souvent a le plaisir de la iragédic ; il voit périr sur le théâtre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus de mal dans diverses scènes, et qu'il a le plus haïs.
32. Si l'on partage la vie des P. T. S. en deux portions égales, la première, vive et agissante, est tout occupée à vouloir affliger le peuple ; et la seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner les uns les autres.
33. Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fait la vôtre, n'a pu soutenir la sienne, ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de ses enfants : ils vivent cachés et malheureux. Quelque bien instruit que vous soyez de la misère de leur condition, vous ne pensez pas à 1 adoucir ; vous ne le pouvez pas en effet, vous tenez table, vous bâtissez : mais vous conservez par reconnoissance le portrait de votre bienfaiteur, qui a passé, à la vérité, du cabinet à l'antichambre; quels égards! il pouvoit aller au garde-meuble.
34. 11 y a une dureté de complesion; il y en a une autre de condition et d'état. L'on tire de celle-ci, comme de la première, de quoi s'endurcir sur la misère des autres , dirai-je même , de quoi ne pas plaindre les malheurs de sa famille? Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses enfants.