Fuyez, retirez-vous ; vous n'êtes pas assez loin
•ar.O DES BIENS DE FORTUNE.
— Je suis, dites-vous, sousl'autre tropique. — Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère, montez aux étoiles, si vous le pouvez. — M'y voilà. — Fort bien : vous êtes en si'iretc. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable, qui veut, aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son chemin et à sa rencontre, et quoi qu'il en puisse coûter aux autres, pourvoir à lui seul, grossir sa fortune, et rcfjorjcr de bien.
3G. Faire fortune est une si belle phrase , et qu dit une si bonne chose, qu'elle est d'un usage universel : on la reconnoît dans toutes les langues : elle plaît aux étrangers et aux barbares; elle règne à la cour et à la ville; elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l'un et de l'autre sexe : il n y a point de lieux sacrés où elle n'ait pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue.
37. A force de faire de nouveaux contrats, ou de sentir son argent grossir dans ses coffres, on se croit enfin une bonne léte, et presque capable de gouverner.
38. Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande fortune. Ce n'est ni le bon , ni le bel esprit , ni le grand , ni le sublime , ni le fort, ni le délicat : je ne sais précisément lequel c'est, et j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire.
Il faut moins d'esprit (jue d'habitude ou d'expérience pour faire sa fortune : l'on y songe trop tard, et, quand enfin l'on s'en avise, l'on commence par des fautes que l'on n'a pas toujours le loisir de réparer : de là vient peut-être que les fortunes sont si rares
Un homme d'un petit génie peut vouloir s'avancer; il néglige tout, il ne pense «lu matin au soir, il ne rêve la nuit, qu'à une seule chose, qui est de s'avancer. Il a commencé de bonne heure, et dès son adolescence, à se mettre dans les voies de la fortune : s'il trouve une barrière de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va à droite ou à gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence; et, si de nouveaux obstacles l'arrêtent, il rentre dans le sentier qu'il avoit quitté. Il est déterminé par la nature des difficultés, tantôt à^ les surmonter, tantôt à les éviter, ou à prendre d'autres mesures : son intérêt, l'usage, les conjonctures, le dirigent. Faut-il de si grands talents et une si bonne tête à un voyageur pour suivre d'abord le grand chemin, et, s'il est plein et embarrassé, prendre la terre , et aller à travers champs , puis regagner sa première route, la continuer, arriver à son terme? Faut-il tant d'esprit pour aller à ses fins? Est-ce donc un prodige qu'un sot riche et accrédité?
Il y a même des stupides, et j'ose dire des im-
352 bES BIENS DE FORTUXE.
bt'ciles , qui se placent en de beaux postes, et qui savent mourir daas l'opulence , sans qu'on les doive soupçonner en nulle manière d'y avoir contribué de leur travail ou de la moindre industrie : quelqu'un les a conduits à la source d'un fleuve, ou Ijien le hasard seul les y a fait rencontrer; on leur a dit : <■ Voulez-vous de l'eau? puisez ; » et ils ont puisé.
39. Quand on est jeune, souvent on est pauvre : ou 1 on n'a pas encore fait d'acquisitions, ou les successions ne soni pas échues. L'on devient riche et vieux en même temps; tant il est rare que les hommes puissent réunir tous leurs avantages; et, si cela arrive à quel(jues-uns , il n'y a pas de quoi leur porter envie : ils ont assez à perdre par la mort pour mériter d'être plaints.
40. 11 faut avoir trente ans pour songer à sa forlune; elle n'est pas faite à cinquante : l'on bâtit dans sa vieillesse , et l'on meurt quand on en est aux peintres et aux vitriers.
41. Quel est le fruit d'une grande fortune, si ce n'est de jouir de la vanité, de l'industrie, du travail , et de la dépense de ceux qui sont venu.s avant nous, et de travailler nous-mêmes, de planter, de bâtir, d'acquérir pour la postérité?
42. L'on ouvre, et l'on étale tous les matins pour tromper son monde; et l'on ferme le soir après avoir trompé tout le jour.
DES ni EN S DE FOr.TUNE. 353
43. Le niartliaiul fait des moiilres' pour donner de sa marchandise ce qu'il y a de pire : il a le cati ei les faux jours aKn d'en cacher les défauts, et qu'elle paroisse bonne; il la surfait, pour la vendre plus cher «ju'elle ne vaut; il a des marques fausses et mystérieuses, afin qu'on croie n'en donner que son prix ; iiu mauvais aiinage, pouren livrerle moins qu'il se peut; et il a un trébuchet, afin que celui à qui il la livrée la lui paye en or qui soit de poids.
44. Dans toutes les conditions, le pauvre est bien proche de l'homme de bien ; et l'opulent n'est guère éloigné de la friponnerie. Le savoir-faire et l'habileté ne mènent pas jusqu'aux énormes richesses.
L'on peut s'enrichir dans quelque art, ou dans quelque commerce que ce soit, par l'ostentation d'une certaine probité.
45. De tous les moyens de faire sa fortune , le plus court et le meilleur est de mettre les gens à voir clairement leurs intérêts à vous faire du bien.
46. Les hommes, pressés par les besoins de la vie, et quelquefois par le désir du gain ou de !a gloire, cultivent des talents profanes, ou s'engagent dans des professions équivoques , et dont ils se
' montres. Expositions , étalages.
2 Cati. ApprOt qui fuit valoir les étoffes.
hX BRUYÈRE. I. 23
;i64 DES BIENS DE FORTUNE,
cachent longlcmps à eux-mêmes le péril et les conséquences; ils les quittent ensuite par une dévotion discrète , qui ne leur vient jamais qu'après qu'ils oui fait leur récolte, et qu'ils jouissent d'une forlune bien établie.
47. Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur : il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces, l'on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse : de simples bourgeois, seulement fi cause qu'ils étoient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrcmilés; je ne veux être, si je le puis, ni malheureux ni heureux : je me jette et me réfugie dans la médiocrité.
48. On sait que les pauvres sont chagrins de ce que tout leur manque, et que personne ne les soulage : mais, s'il est vrai que les riches soient colères, c'est de ce que la moindre chose puisse leur manquer, ou que quelqu'un veuille leur résister.
49. Celui-là est riche, qui reçoit plus qu'il ue consume; celui-là est pauvre, dont la dépense excède la recette.
Tel , avec deux millions de rente , peut être pauvre chaque année de cinq cent mille livres. 11 n'y a rien qui se soutienne plus longtemps
DES DIEXS DE FOI'. TUXE. 355
qu'une méiliocre fortune : il n'y a rien dont on voie mieux la fin que d'une grande fortune.
L'occasion prochaine de la pauvreté, c'est de grandes richesses.
S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin , un homme fort riche, c'est un homme qui est sage '.
S'il est vrai que l'on soit pauvre par toutes les choses que Ion désire, 1 ambitieux et l'avare languissent dans une extrême pauvreté.
50. Les passions tyrannisent 1 homme; et l'ambition suspend en lui les autres passions, et lui donne pour un temps les apparences de toutes les vertus. Ce Triphon qui a tous les vices, je l'ai cru sobre, chaste, libéral, humble, et même dévot : je le croirois encore, s'il n'eût enfin fait sa fortune.
51. L'on ne se rend point sur le désir de posséder et de s'agrandir : la bile gagne, et la mort approche , qu'avec un visage llétri, et des jambes déjà foibles, l'on dit : Ma foi lune , mon ctablissement.
52. Il n'y a au monde que deux manières de s'élever, ou j)ar sa propre industrie, ou par l'imbécillité des autres.
• Boileau a heureusement exprimé la même pensée dans ce vers de sa cinquième Epitie ;
Qui TÏt content de rien possède toute cbose.
53. Les trnits découvrent la complexion et les mœurs; mais la mine désigne les biens de fortune : le plus ou le moins de mille livres de rente se trouve écrit sur les visages.
54. Clirysante, homme opulent et impertinent, ne veut pas être vu avec Eurjène, qui est homme de mérite, mais pauvre : il croiroit en être déshonoré. Eugène est pour Chrysanie dans les mêmes dispositions : ils ne courent pas riscjue de se licurier.
55. Quand je vois de certaines gens, qui me prévenoient autrefois par leurs civilités, attendre au contraire que je les salue , et en être avec moi sur le plus ou le moins, je dis en moi-même : « Fort bien, j'en suis ravi; tant mieux pour eux : vous verrez que cet homme-ci est mieux logé, mieux meublé, et mieux nourri qu à l'ordinaire; qu il sera entré depuis quelques mois dans (juelque affaire , où il aura déjà fait un gain raisonnable. Dieu veuille qu'il en vienne dans peu de temps jusqu'à me mépriser ! >>
56. Si les pensées, les livres et leurs auteurs, dépeudoient des riches et de ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription! Il n'y auroil plus de rappel. Quel ton , quel ascendant ne prennent-ils pas sur les savants! Quelle majesté n'observenl-ils pas à l'égard de ces hommes citétifs que leur mérite n'a ni placés ni enrichis, et qui en sont encore à penser et à écrire judicieusement !
DES DIENS DE FOIlTUXE. 3r.7
Il faut l'avouer, le présent est pour les riches, cl 1 avenir pour les vertueux et les habiles. Homère est encore, et sera toujours; les receveurs de droits, les publicains, ne sont plus ; ont-ils été? leur patrie, leurs noms, sont-ils connus? y a-t-il eu dans la Grèce des partisans? Que sont devenus ces importants personnages ([ui méprisoient Hofnère, qui ne sonjjeoient dans la place qu'à 1 éviter, qui ne lui rendoient pas le salut, ou qui le saluoient par son nom, qui ne daignoient pas 1 associer à leur table, qui le regardoient comme un homme qui n'étoit pas riche, et qui faisoit un livre? Que deviendront les Faucoimets ^'} iront-ils aussi loin dans la postérité que Descartes, né François et mort en Sucde-1 57. Du même fond d'orgueil dont l'on s'élève fièrement au-dessus de ses inférieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi. C'est le propre de ce vice, qui n'est fondé ni sur
1 De 1680 à 1687, la ferme des domaines de France fut concédée à Jean Fauconnet, qui prit le titre de fermier général, et partagea son bail avec des sous-traitants.
2 On connoissoit déjà du temps de La Bruyère ce qu'on a appelé depuis l'éloquence des italiques. En imprimant ainsi les mots mort en Suède, il a certainement voulu insister sur cette circonstance , et rappeler à ses lecteurs les déplorables caljales qui ont éloijjné Descartes de son pays, et l'ont envoyé mourir dans un royaume voisin du pôle. Ses restes ont été rapportés en France en 1667, dix-sept ans après sa mon.
358 DES 151ENS DK FOUTUN'E.
le nicritc personnel ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, le crédit, et sur de vaines sciences , de nous porter également à mépriser ceux qui ont moins que nous de cette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui eu ont une mesure qui excède la nôtre.
58. 11 y a des âmes sales, pétries de bouc et d'ordure, éprises du gain et de lintérét, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la venu; capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre; curieuses et avides du denier dix; uniquement occupées de leurs débiteurs ; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnoics ; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ■ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de larjcnt.
59. Commençons par excepter ces âmes nobles et courageuses , s'il en reste encore sur la terre , secourables , ingénieuses à faire du bien, que nids besoins , nulle disproportion , nuls artifices , ne peuvent séparer de ceux qu'ils se sont une fois choisis pour amis; et, apiès celte précaution, disons hardiment uuc chose triste et douloureuse à imaginer : il n'y a personne au monde si bien liée '
• Liée, au fJiiiinin. Tel est le texte de toutes les éditions cri rinilcs.
avec nous de société et de bieuveillancc , qui nous aime , qui nous goûte, qui nous fait mille offres de services, et qui nous sert quelquefois , qui n'ait en soi, par l'attachement à son intérêt, des dispositions très-proches à rompre avec nous, et à devenir notre ennemi.
60. Pendant qu"Oroji<e augmente, avec ses années, son fonds et ses revenus, une fille naît dans quelque famille, s'élève, croît, s'embellit, et entre dans sa seizième année. 11 se fait prier à cinquante ans pour l'épouser, jeune, belle, spirituelle : cet homme, sans naissance, sans esprit, et sans le moindre mérite, est préféré à tous ses rivaux.
61. Le mariage, qui devroit être à l'homme une source de tous les biens, lui est souvent, par la disposition de sa fortune, un lourd fardeau sous lequel il succombe : c'est alors qu'une femme et des enfants sont une violente tentation à la fraude, au mensonge, et aux gains illicites; il se trouve entre la friponnerie et l'indigence : étrange situation!
Épouser une veuve, en bon françois, signiKe faire sa fortune; il n'opère pas toujours ce qu'il signifie.
62. Celui qui n'a de partage avec ses frères que pour vivre à l'aise bon praticien, veut être officier; le simple officier se fait magistrat; et le magistrat veut présider; et ainsi de toutes les conditions où les hommes languissent serrés et in-
iligents après avoir Icnlé au delà de leur fortune , et forcé, pour ainsi dire, leur destinée : incapables tout à la fois de ne pas vouloir être riches et de demeurer riches.
63. Dîne bien, Clcarr/ue , soupe le soir, mets du bois au feu, achète un manteau, tapisse ta chambre : tu n'aimes point ton héritier; tu ne le coniiois point, tu n'en as point.
6-4. Jeune, on conserve pour sa vieillesse ; vieux, on épargne pour la mort. L'héritier prodigue paye de superbes funérailles, et dévore le reste.
65. L'avare dépense plus mort, en un seul jour, qu'il ne faisoit vivant en dix années; et son héritier plus en dix mois, (|u'il n'a su faire lui-même en toute sa vie.
66. Ce que l'on prodigue, on l'Ole à son héritier : ce que l'on épargne sordideinent, on se l'ôtc à soi-ménie. Le milieu est justice pour soi et pour les autres.
67. Les enfants jjeut-être seroient plus chers à leurs pères, et réciproquement les pères à leurs enfants, sans le litre d'héritiers.
68. Triste condition de l'homme, et qui dégot'ile de la vie! il faut suer, veiller, fléchir, dépendre, pour avoir un peu de fortune, ou la devoir à l'agonie de nos proches. Celui qui s'empêche de souhaiter que son père y passe bientôt , est homme de bien.
69. Le caraclùre tle celui qui vcul lieriter de quel(|ii'un rentre dans celui du complaisant : nous ne sommes point mieux flattés, mieux obéis, plus suivis, plus entourés, plus cultivés, plus ménagés, plus caressés de personne pendant noire vie, que de celui qui croit gagner à notre mort, et qui désire qu'elle arrive.
70. Tous les hommes, par les postes différents, par les titres et par les successions, se regardent comme héritiers les uns des autres, et cultivent par cet intérêt, pendant tout le cours de leur vie, nn désir secret et enveloppé de la mort d'autrui : le plus heureux dans chaque condition est celui qui a plus de choses à perdre par sa mort, et à laisser à son successeur.
71. L on dit du jeu qu'il égale les conditions ; mais elles se trouvent quelquefois si étrangement disproportionnées, et il y a entre telle et telle condition un abîme d'intervalle si immense et si profond, que les yeux souffrent de voir de telles extrémités se rapprocher : c'est comme une musique qui détonne; ce sont comme des couleurs mal assorties, comme des paroles qui jurent et qui offensent l'oreille, comme de ces bruits ou de ces .sons qui font frémir; c'est en un mot un renversement de toutes les bienséances. Si l'on m'oppose que c'est la pratique de tout l'Occident, je réponds que c'est peut-être aussi l'une de ces choses qui
nous rendent barbares à l'autre partie du monde, et que les Orientaux qui viennent jusqu'à nous rem- |)ortent sur leurs tablettes : je ne doute pas même que cet excès de familiarité ne les rebute davantage •que nous ne sommes blessés de leur zoinbaje ' et ■de leurs autres prosternations.
T2. Une tenue d'États, ou leschanibres assemblées pour une affaire très-capitale, n'offrent point aux yeux rien de si grave et de si sérieux qu'une table tie gens qui jouent un grand jeu : une triste sévérité règne sur leurs visages ; implacables l'un pour l'autre, et irréconciliables ennemis pendant que la séance dure, ils ne recounoissent plus ni liaisons, ni alliance, ni naissance, ni distinctions : le basard seul, aveugle et farouche divinité, préside au cercle, et y décide souverainement : ils l'honorent tous par un silence profond, et par une attention dont ils sont partout ailleurs fort incapables; toutes les passions, comme suspendues , cèdent à une seule ; Je courtisan alors n'est ni doux, ni flatteur, ni complaisant, ni même dévot.
73. L on ne reconnoît plus eu ceux que le jeu et le gain ont illustrés , la moindre trace de leur première condition : ils perdent de vue leurs égaux, jct atteignent les plus grands seigneurs. Il est vrai
' Voyez les relations du royaume de Siam. {Note de La Bruyère.)
que la fortime du dé ou du lansquenet les remet souvent où elle les a pris.
74. Je ne m'étonne pas qu'il y ait des brelans publies, comme autant de pièges tendus à l'avarice des hommes, comme des gouffres où l'argent des particuliers tombe el se précipite sans retour, comme d'affreux écueils où les joueurs viennent se briser et se perdre; qu'il pane de ces lieux des émissaires pour savoir à heure marquée qui a descendu à terre avec un argent frais d'une nouvelle prise, qui a gagné un procès d'où ou lui a compté une grosse somme, qui a reçu un don, qui a fait au jeu un gain considérable, quel fils de famille vient de recueillir une riche succession , ou quel commis imprudent veut hasarder sur une carte les deniers de sa caisse. C'est un sale et indigne métier, il est vrai, que de tromper; mais c'est un métier qui est ancien, connu, pratiqué de tout temps par ce genre d hommes que j'appelle des brelandiers. L'enseigne est à leur porte, on y liroit presque : Ici l'on trompe de bonne foi; car se voudroienlils donner pour irréprochables? Qui ne sait pas qu'entrer et perdre dans ces maisons est une même chose? Qu'ils trouvent donc sous leur main autant de dupes qu'il eu faut pour leur subsistance, c'est ce qui me passe.
75. Mille gens se ruinent au jeu, et vous disent froidement qu'ils ne sauroicnt se passer de jouer :
quelle excuse ! Y a-i-il une passion, quelque violenle ou honteuse qu'elle soit, qui ne pût tenir ce même langage? Seroit-on reçu à dire qu'on ne peut te pisser de voler, d'assassiner, de se précipiter? Un jeu effroyable, continuel, sans retenue, sans bornes, où l'on n'a en vue que la ruine totale de son adversaire, où l'on est transporté du désir du gain, dcsesiiéré sur la perte , consumé par l'avarice , où l'on expose sur une carte ou à la fortune du dé la sienne propre, celle de sa femme et de ses enfants, est-ce une chose (jui soit permise ou dont 1 on doive se passer? IN'jî faut-il pas quelquefois se faire une j)lus grande violence, lorsque, poussé par le jeu jusqu'à une déroule universelle, il faut même <{ue l'on se passe d'habits et de nourriture, et de les fournir à sa famille?
Je ne permets à personne d'élrc fripon ; mais je permets à un fripon de jouer un grand jeu : je le défends à un honnête homme. C'est une trop grande puérilité que de s'exposer à une grande perte.
76. Il ny a qu'une affliction qui dure, qui est celle qui vient de la perte de biens : le temps, qui adoucit toutes les autres, aigrit celle-ci. Nous sentons à tous moments, pendant le cours de notre vie, où le bien que nous avons perdu nous manque.
77. Il fait bon avec celui qui ne se sert pas de son bien à marier ses filles, à payer ses dettes, ou
à faire îles contrats, pourvu que l'on ne soit ni ses enfants ni sa femme.
78. Ni les troubles, Zénobie , f|ai agitent votre empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre nue nation puissante tlepuis la mort ilii roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez proféré à toute autre contrée les rives de l'Euphratc, pour y élever un superbe édifice; l'air y est sain et tempéré, la situation en est riante; un bois sacré l'ombrage du coté du couchant; les dieux de Syrie, qui habitent queltjuefois la terre, n'y auroient pu choisir une plus belle demeure ; la campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, 1 airain, et le porphvre ; les grues et les machines gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette splendeur où vous desirez de le porter avant de Ihabiter, vous et les princes vos enfants. N v épargnez rien, grande Kcinc; employez-y l'or et tout l'art des plus excellents ouvi;iers; que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle déploieut toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris; tracez-y de vastes et de délicieux jardins , dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paroissent pas faits de la main des hommes; épuisez vos trésors et votre industrie sur
3fS DES BIENS DE FORTUNE,
cet ouvrage incomparable ; et après que vous y aurez mis, Zcnobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyre , devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants celte royale maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa fortune '.
79. Ce palais^, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux, vous enchantent, et vous font récrier d'une i)remière vue sur une maison si délicieuse , cl sur l'extrême bonheur du maître qui la possède. 11 n'est plus; il n'en a pas joui si agréablement ni si tranquillement que vous; il n'y a jamais eu un jour serein, ni une nuit tranquille; il s'est noyé de dettes pour la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit. Ses créanciers l'en ont chassé; il a tourne la tête, et il l'a regardée de loin une dernière fois; et il est mort de saisissement.
80. L'on ne sauroit s'empêcher de voir dans certaines familles ce qu'on appelle les caprices du
' Allusion aux embellissements que Gourville, ancien valet de chambre du duc de La Rochefoucauld, devenu un puissant financier, fit au château de Saint-Maur, qu'il tenait du prince de Condé.
* Les clefs du dix-huitième siècle disent que La Rruyère a voulu désigner le château du lîaincy, dont la construction coûta plus de quatre raillions à Jacques Bordier, sieur du Rainry et de Bondy, intendant des finances, mort en I60O.
hasard ou les jeux de la fortune. Il v a cent aiis qu'on ne parloit point de ces familles , qu'elles n't'toient point : le ciel tout d'un coup s'ouvre en leur faveur : les biens, les honneurs, les dignités, fondent sur elles à plusieurs reprises; elles nafrent dans la prospérité. Eumolpe , l'un de ces hommes qui n'ont point de grands-pères , a eu un père du moins qui s'étoit élevé si haut, que tout ce qu'il a pu souhaiter pendant le cours d'une longue vie, c'a été de l'atteindre ; et il l'a atteint. Etoit-ce dans ces deux personnages éminence d'esprit, profonde capacité? étoit-ce les conjonctures? La fortune enfin ne leur rit plus ; elle se joue ailleurs, et traite leur postérité comme leurs ancêtres.
81. La cause la plus immédiate de la ruine et de la déroute des personnes des deux conditions , de la robe et de lépée, est que l'état seul, et non le bien, règle la dépense.
82. Si vous n'avez rien oublié pour votre fortune, quel travail! Si vous avez négligé la moindre cliose, quel repentir !
83. Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. 11 parle avec confiance; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouclioir, et se mouche avec grand bruit; il crache fors
368 ni'S BIENS DE FOr.TUXE.
loin, et il éiernuc fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profoiulëmeut ; il ronfle en compagnie. 11 occupe .••. table et à la promenade plus de j.lace qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher, et Ion marche; tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi lonclemps qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les janîbes lune sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, c<-and rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin , politique, mystérieux sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. 11 est riche.
Pliédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec, et le visage maigre : il dort peu, et d'un sommeil fort léger; il est abstrait, rêveur, et il a avec de l'esprit lair d'un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événemciiis qui lui sont connus; et s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser ù ceux ù qui il parle; il cunie
I Libertin : au temps tle La Bmii-TC, ce mot signifiait irréligieux.
Jjrièveinent, mais froidement; il ne se fait pas ^écouter, il ne fait point rire. Il applaiulil, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé; il est mystérieux sur ses affaires, cjuelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement ; il semble craindre de fouler la terre; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir, il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. 11 n'occupe point de lieu, il ne tient point de place; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu; il se replie et se renferme dans son manteau : il n'y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde où il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu. Si ou ie prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord «l'un siège : il parle bas dans la conversation; et il articule mal : libre néanmoins avec ses amis sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des' ministres et du mi-
• Tel est le texte des éditions 6-9 : Prévenu des ministres; pour prévenu en faveur des ministres?
nistère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre : il tousse, il se mouche sous son chapeau; il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour étcrnuer, ou, si cela lui arrive , c'est à l'insu de la compagnie : il n'en coûte ù personne ni salut ni compliment. 11 est pauvre.