‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 108 sur 115 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DE LA VILLF.

1. L'on se donne à Paris, sans se parler, comme lin rendez-vous public, mais fort exact, tous les soirs , au Cours ' ou aux Tuileries , pour se regarder au visage et se desapprouver les uns les autres.

L'on ne peut se passer de ce même monde que l'on n aime point, et dont on se moque.

L'on s'altend au passage réciproquement dans une promenade publique^; l'on y passe en revue l'un devant l'autre : carrosse, chevaux, livrées, armoiries, rien n'échappe aux yeux, tout est curieusement ou malignement observé; et, selon le plus ou le moins de l'équipage, ou l'on respecte les personnes, ou on les dédaigne.

2. Tout le monde connoît cette longue levée ' qui borne et qui resserre le lit de la Seine du côté où elle entre à Paris avec la Marne qu'elle vient de recevoir : les hommes s'y baignent au pied pendant

• Le Cours-la-Reine , aux Champs-Elysées, ï Le bois de Vincennes, au mois de juin. 3 Le quai Sainl-Bernard.

les chaleurs de la canicule : on les voit tic fort prt-s

se jeter dans Icau, on les en voit sortir : c'est un

amusement. Quand celte saison n'est pas venue,

les femmes de la ville ne s'y promènent pas encore ,

cl, quand elle est passée, elles ne s'y promènent

plus'.

3. Dans ces lieux d un concours général, où les femmes se rassemblent pour montrer une belle étoffe, et pour recueillir le fruit de leur toilette, on ne se promène pas avec une compagne par la nécessite de la conversation ; on se joint ensemble pour se rassurer sur le théâtre, s'apprivoiser avec le public, et se raffermir contre la critique : c'est là précisément qu'on se parle sans se rien dire, ou plutôt qu'on parle pour les passants, pour ceux même en faveur de qui l'on hausse sa voix; l'on gesticule et l'on badine, l'on penche négligemment la tête, l'on passe, et Ion repasse.

4. La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de petites républiijues , <|ni ont

' Dans ce temps-là, les hommes alloient se baigner dans la Seine, au-dessus de la porte Saint-Bernard; et, dans la saison des bains, le bord de la rivière, à cet endroit, éloit fréquenté par beaucoup de femmes. Plusieurs auteurs satiriques ou comiques se sont moqués du choix peu décent de cette promenade : Les Bai.ns de la. Porte Saint- Bernard sont le titre d'une comédie jouée au Théâtre italien, en 1696.

DE LA VILLE. 37a

leurs lois, leurs usages, leur jargon et leurs mois pour rire. Tant que cet assemblage est dans sa force, et que lentétement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait (jue ce qui part des siens , et 1 on estincapable dégoûter ce qui vient d'ailleurs ; cela va jusqu'au mépris pour les gens qui ne sont jjas inities dans leurs mystères. L'homme du monde d un meilleur esprit, que le hasard a porté au milieu d'eux , leur est étranger. Il se trouve là comme dans un pays lointain, dont iltieconnoît ni les routes, ni la langue, ni les mœurs, ni la coutume : il voit un peuple qui cause, bourdonne, parle à l'oreille, éclate de rire , et qui retombe ensuite dans un morne silence; il y perd son maintien , ne trouve pas où placer un seul mot , et n'a pas même de quoi écouter. Il ne manque jamais là un mauvais plaisant qui domine, et qui est comme le héros de la société : celui-ci s'est chargé de la joie des autres, et fait toujours rire avant que d avoir parlé. Si quelquefois une femme survient qui n'est point de leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre <ju"clle ne sache point i;ire des choses qu elle n'entend point, et paroisse insensible à des fadaises qu'ils n entendent eux-mêmes que parce qu'ils les ont faites : ils ne lui pardonnent ni son ton de voix, ni sou silence, ni sa taille, ni son visage, ni son luibillemcnt , ni son entrée, ni la manière dont elle est sortie. Deux années cependant ne passent point

sur une même coterie. II y a toujours, tlùs la première année, des semences de division pour rompre dans celle qui doit suivre. L'intérêt de la beauté, les incidents du jeu, l'extra vagance des repas, qui, modestes au commencement, dégénèrent bientôt en pyramides de viandes et en banquets somptueux, dérangent la république, et lui portent enfin le coup mortel : il n'est en fort peu de temps non plus jiarlé de cette nation que des mouches de l'année passée.

5. 11 y a dans la ville la grande et la petite robe ; et la première se venge sur l'autre des dédains de la cour, et des petites humiliations qu'elle y essuie. De savoir quelles sont leurs limites, où la grande finit, et où la petite commence, ce n'est pas une chose facile. Il se trouve même un corps considérable qui refuse d'être du second ordre, et à qui l'on conteste le premier : il ne se rend pas néanmoins; il cherche au contraire, par la gravite et par la dépense, ;i s'égaler à la magistrature, ou ne lui cède qu'avec peine : on l'entend dire que la noblesse de sou emploi , l'indépendance de sa profession, le talent de la parole, et le mérite personnel, balancent au moins les sacs de mille francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son office.

6. Vous moquez-vous de rêver en carrosse, ou pcul-étre lic vous y reposer? Vile, prenez votre

livre ou vos papiers, lisez, ne saluez qu'à peine ces gens qui passent dans leur équipage : ils vous en croiront j)lus occupé: ils diront : >• Gel homme est laborieux, infatigable; il lil , il travaille jusque dans les rues ou sur la route.» Apprenez du moindre avocat qu'il faut paroitre accablé d'affaires, froncer le sourcil, et rêvera rien très-profondémeut ; savoir à propos perdre le boire et le manger, ne faire qix apparoir dans sa maison , s'évanouir et se perdre comme un fantôme dans le sombre de son cabinet; se cacher au public, éviter le théâtre, le laisser à ceux qui ne courent aucun risque à s'y montrer, qui en ont à peine le loisir , aux Go.mont, aux Duhamel ' . 7. 11 Y a un certain nombre de jeunes magislrats que les grands biens et les plaisirs ont associés à quclqucs-ims de ceux qu'on nomme à la cour de petits-maîtres : ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la gravité de la robe, et se croient dispensés par leur âge et par leur fortune d'être sages et modérés. Ils prennent de la cour ce qu'elle a de pire : ils s'approprient la vanité, la mollesse, 1 intempérance , le libertinage, comme si tous ces

' Jean de Goraont et Geor[;e du Ilainel, avocats distingués du di-v-septième siècle, ont eu une célébrité méritée. — bu llamel, choi,si par Louis XIV pour la rédaction des Ordonnances {générales, conseiva jusiju'."". sa mort la pension attachée à ces fonctions.

vices leur éloicnt dus ; el, affectant ainsi un caractèreéloigne de relui qu'ils ont à soutenir , ils deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fidèles de irès-mécliauls originaux.

8. Un homme de robe à la ville , et le même ù la cour, ce sont deux hommes. Revenu chez soi, il reprend ses mœurs, sa taille, et son visage, qu'il y avoit laissés : il n'est plus ni si embarrassé, ni si honnête.

9. Les Crispins se cotisent et rassemblent dans leur famille jusqu'à six chevaux pour ;illonger un équipage, qui, avec un essaim de gens de livrées, oti ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours ou à Vincennes, et aller de pair avec les nouvelles mariées, avec Jason qui se ruine, et avec Thrason qui veut se marier, et qui a con- Mgné".

10. J'entends dire des Sonnions : "Même nom, mêmes armes ; la branche aînée, la branche cadette, les cadets de la seconde branche : ceux-là portent les armes pleines, ceux-ci brisent d'un lambel, et les autres d'une bordure dentelée. >i Ils ont avec les BouRBO.NS, sur une même couleur, un même métal; ils portent, comme eux, deux et une : ce ne sont pas des fleurs de lis, mais ils s'en consolent; peui-

' Déposé son arpent au trésor public pour une (jrandc charge. [J^ote de La Bruyère.)

éire clans leur coeur trouvent-ils leurs pièces aussi honorables , et ils les ont communes avec de fjrandsseigneurs qui en sont contents : on les voit sur les litres' et sur les viirages, sur la porte de leur château, sur le pilier de leur haute-justice , oii ils viennent de faire pendre un homme qui méritoit le bannissement : elles s'offrent aux yeux de toutes paris ; elles sont sur les meubles et sur les serrures ; elles sont semées sur les carrosses ; leurs livréesne déshonorent point leurs armoiries. Je diroisvolontiers aux Saunions : « Votre folie est prématurée, attendez du moins que le siècle s'achève sur votre race; ceux qui ont vu votre grand-père, qui lui ont parlé, sont vieux, et ne sauroient plus vivre longtemps. Qui pourra dire comme eux : «Là il étalnit, et vendoit très-cher?»

I>es Saunions et les Crispins veulent encore davantage que l'on dise d'eux qu'ils font une grande dépense, qu'ils n'aiment à la faire. Ils font un récit long et ennuyeux d'une fête ou d'un repas qu'il* ont donné; ils disent 1 argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent fort haut celui qu'ils n ont pas songé à perdre. Ils parlent jargon et mystère sur de certaines femmes; 1/5 ont réciproquement cent choses plaisantes d se conter ; ils ont fait depuis peu

' Litre, terme de blason. C'est une bande noire sur laquelle on peint les armoiries.

des découvertes ; ils se passent les uns aux aiUres qu'ils sont gens à belles aventures. L'un d'eux, fjui s'est couché tard à la campagne, et qui voudroit dormir, se lève matin, chausse des guêtres , endosse un habit de toile, passe un cordon où pend le fourniment, renoue ses chcvenx, prend un fusil; le vuilù chasseur, s'il tiroit bien. Il revient de nuit, mouillé et recru ', sans avoir tué. Il retourne à la chasse le Iciulemaiii , et il passe tout le jour à manquer des grives ou des perdri.^.

l'n autre, avec (jucli|ues mauvais chiens, auroit envie de dire : Ma meute. Il sait un rendez-vous lie chasse , il s'y trouve, il est au laisser courre; il entre dans le fort, se mêle avec les piquciirs, il a un cor. Il ne dit pas, comme Méualippe : Ai-jc du plaisir? W croit en avoir. Il oublie lois et procédure: c est un Ilippolvie. Mcuaudre , qui le vit hier sur un procès qui est eu ses mains, ne reconnoîtroit pas aujourd hui son rapporteur. Le vovez-vous le lendemain à sa chambre , où 1 ou va juger une cause grave et capitale? il se fait entourer de ses confrères, il leur raconic conune il n'a point perdu le cerf de meute, comme il s'est étouffé de crier après les chiens qui éioient en défaut, ou après ceux des chasseurs qui prenoient le chan|;e, qu il a vu donner les six chiens. L heure presse; il achève de

' Recru, fatiçué.

leur parler des abois et de la curée, et il court sasseoir avec les autres pour juger.

11. Quel est régarcment de certains particuliers qui, riches du négoce de leurs pères, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent sur les princes pour leur garde-robe et pour leur équipage, excitent, par une dépense excessive et par un faste ridicule, les traits et la raillerie de toute une ville qu'ils croient éblouir, et se ruinent ainsi à se faire mofjuer de soi !

Qucl([ucs-uns nont pas même le triste avantage de répandre leurs folies j)lus loin que le ipiarlier où ils habitent; c'est le seul théâtre de leur vanité. L'on ne sait point dans 1 Ile <i\i André ^ brille au Marais, et qu'il y dissipe son patrimoine : du moins, s'il étoit connu dans toute la ville et dans ses faubourgs , il seroit difficile qu'entre un si grand nombre de citoyens f|ui ne savent pas tous juger sainement de toutes choses , il ne s'en trouvât quelqu'un qui diroit de lui: Il-est mar/nifr/ue , et qui lui tiendroit compte des régals qu'il fait ;'i Xuntlie et â Ariston, et des fêtes qu'il donne à lAamiie ; mais il se ruine obscurément. Ce n'est (pi'cn faveur

I Les André sont nombreux et de tous les temps : voilà pourquoi les faiseurs de clefs du dix-septième siècle n'ont nu tomber d'accord sur le personnage que La Biuyère avait en vue.

lie deux ou trois personnes c|iii ne l'esliment point (lu'il court à l'incligcnce , et ([u'aujonrtlhui en carrosse, il n'iiura pas clans six mois le moyeu il aller ;i pied.

12. Narcisse se lève le malin pour se coucher le soir; il a ses heures de toilette comme ime femme; il va tous les jours fort ré(]iilic'rcment à la belle messe aux Feuillants ou aux Minimes : il est homme d un bon commerce, et l'on compte sur lui au quartier de ** pour un tiers ou pour un cinquième à l'honibre ou au revcrsi. Li il tient le fauteuil (juatre heures de suite chez Aricie, où il risque chaque soir cinq pisloles d or. 11 lit exaclemcnt la l.azelte de Hollande et le Mercure galant : il a lu Bergerac', des Marels-, Lcsclache^, les Historiettes de Rarbin*, et quelques recueils de poésies. Il se promène avec des femmes à la Plaine ou au Cours; et il est d'une ponctualité religieuse sur les visites. 11 fera demain ce qu'il fait aujourd hui et ce qu'il fit hier; et il meurt ainsi après avoirvécu.

13. Voilà un homme, dites-vous, que j ai vu <|uelque part ; de savoir où, il est difficile; mais son visage m'est familier. — 11 l'est à bien

' Cyrano. [Note de La Bruyère.)

2 Saint-Soilin. (Note de La Bruyère.)

3 Louis de Lesclachc, mort en 1C71.

* Baibin, célèbre libraire.

d'aiilrcs; et je vais, s'il se peut, aider voire mcnioire. Est-ce au l)oiilevard sur un strapontin , ou auT Tuileries dans la grande allée, ou dans le balcon ù la comédie? Est-ce au sermon, au bal, à Rambouillet '?Où pouriiez-vous ne l'avoir point vu? ofi n'est-il point? S il-y a dans la place une fameuse exécution ou un feu de joie, il paroît à une fenêtre de l'Hôtel de ville; si l'on attend une inagnifiquc entrée, il a sa place sur un échafaud; s'il se fait un carrousel , le voilà entré et placé sur l'amphitliéâlrc; si le Roi reçoit des ambassadeurs, il voit leur marche , il assiste à leur audience, il est en baie quand ils reviennent de leur audience. Sa présence est aussi essentielle aux serments des ligues suisses que celle du chancelier et des ligues mêmes. C'est son visage que l'on voit aux almanacbs représenter le peuple ou l'assistance. 11 y a une chasse publique , une Saint-Hubert , le voilà à cheval : on parle d'un camp et d'une revue, il est à Ouilles, il est ù Achéres. 11 aime les troupes , la milice, la guerre ; il la voit de près, et jusques au fort de Bernardi. Chanley sait les marches , Jacquier les vivres , DU Metz l'artillerie : cçlui-ci voit, il a vieilli sous le harnois en voyant, il est spectateur de prorcssion, il ne fait rien de ce qu'un homme doit faire, il r.e

' Magnifique jardin que le financier Jiicoias de Itanibouillet avait fait planter au faubourg Saint-Antoine.

saii ricu de ce qu'il doit savoir; mais il a vu , dii-il, tout ce qu'on peut voir; et il n'aura point regret de mourir. Quelle perte alors pour toute la ville! Qui dira après lui : « Le Cours est fermé, on ne s'y promène point; le bourbier de Vincennes est desséché et relevé, on n'y versera plus?» Qui annoncera un concert, un beau salut, un prestige de la Foire? qui vous avertira que Beaumavielle ' mourut hier, que Rochois^est enrhumée, et ne chantera de huit jours? Qui connoilra comme lui un bourgeois à ses armes et à ses livrées? Qui dira : « Scapin porte des fleurs de lis » , et qui en sera plus édifié? Qui prononcera avec plus de vanité et d'emphase le nom d'une simple bourgeoise? Qui sera mieux fourni de vaudevilles? Qui prêtera aux femmes les Annales galantes et le Journal amoureux? i^iii saura comme lui chanter à table tout un dialogue de l'Opéra, et les fureurs de Roland'* dans une ruelle? Enfin, puisqu'il y a à la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des gens fades, oisifs, désoccupés , qui pourra aussi parfaitement leur convenir?

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