‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 111 sur 115 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

1. Le reproche en un sens le plus honorable que l'on puisse faire ;i uu homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour : il n'y a sorte de vertus qu'on ne rassemble eu lui par ce seul mol.

2. Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux, et de son visage : il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déjjuise ses passions, dément son cœur, parle, ajjil contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n'est qu'un vice que l'on appelle fausseté; quelquefois aussi inutile au courtisan, pour sa fortune, que la franchise, la sincérité, et la vertu.

3. Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde? de même, qui peut définir la cour?

4. Se dérober à la cour un seul moment, c'est y renoncer : le courtisan qui l'a vue le malin la voit le soir pour la reconnoître le lendemain , ou afin que lui-même y soit connu.

5. L'on est petit à la cour; et, quelque vanité' que l'on ait, on s'y trouve tel : mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits.

6. La province est l'euilroit d'où la cour, comme dans son point de vue, paroît une chose admirable : si l'on s'en approche, ses agréments diminuent , comme ceux dune perspective que l'on voit de trop près.

7. L'on s'atcoutume difficilement à une vie qui se passe dans une antichambre, dans des cours, ou sur l'escalier.

8. La cour ne rend pas content; elle empêche qu'on ne le soit ailleurs.

9. Il faut qu'un honnête homme ait tâté de la cour : il découvre, en y entrant, comme un nouveau monde qui lui étoit inconnu, où il voit régner également le vice et la politesse, et où tout lui est utile, le bon et le mauvais.

10. La cour est comme un édifice bâti de marbre; je veux dire qu elle est composée d'hommes fort durs , mais fort polis.

11. L'on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là respecter du noble de sa province, ou de son diocésain.

12. Le brodeur et le confiseur seroient superflus, et ne feroieut qu'une montre inutile, si l'on étoit modeste et sobre : les cours seroient désertes, et les rois presque seuls, si l'on étoit guéri de la vanité

et de l'intérêt. Les hommes veulent être esclaves (|uclf(uc part, et puiser ià de quoi dominer ailleurs. Il scuiblc qu'on livre en gros aux premiers de la cour 1 air de hauteur, de fierté, et de commandement, afin qu'ils le distribuent en détail dans les j)rovinces' : ils font précisément comme on leur fait, vrais singes de la royauté.

13. Il n y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du prince : à peine les puis-je reconuoître à leurs visages; leurs traits sont altérés, et leur contenance est avilie. Les gcus fiers et superbes sont les plus défaits, car ils perdent plus du leur; celui (|ui est honnête et modeste s'y soutient mieux : il n'a rien à réformer.

14. L'air de cour est contagieux, il se prend à V** 2 comme l'accent normand à Bonen ou à Falaise : on l'entrevoit en des fourriers, en de petits contrôleurs, et en des chefs de frin'terie; l'on peut avec une portée d'esprit fort médiocre y faire de grands progrès. Un homme d'un génie élevé et d'un

' C'est ainsi que Voltaire a dit des courtisans : Ils

Vont en poste à Vcr>aille essuyer des mépris, Qu'ils revienneot soudain rendre en poste à Paris.

î C'est Versailles que La Bruyère désigne par cette lettre initiale. Dans la première édition de ses Caractères, il n'avoit pas même employé cette lettre ; le nom tout entier éloit en blanc.

mérite soliile ne fait pas assez de cas de cette espèce de talent pour faire son ca]>ital de l'étudier et de se le rendre propre; il l'acquiert sans réflexion, et il ne pense point à s'en défaire.

15. K** arrive avec grand bruit; il écarte le inonde, se fait faire place; il gratte, il heurte • presr|ue ; il se nomme : on respire, et il n'entre qu'avec la foule.

16. Il y a dans les cours des apparitions de gens aventuriers et hardis, d'un caractère libre et familier, qui se produisent eux-mêmes , prolestent qu'ils ont dans leur art toute l'habileté qui manque aux autres, et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de l'erreur publique, ou de 1 amour qu'ont les hommes pour la nouveauté : ils percent la foule, et parviennent jusqu'à l'oreille du prince, à qui le courtisan les voit parler, pendant qu'il se trouve heureux d'en être vu. Us ont cela de commode pour les grands, qu'ils eu sont soufferts sans consé([ueuce, et congédies de même ; alors ils disparoisseiit tout à la fois riches et décréditês, et le monde qu'ils viennent de tromper est encore prêt d'être trompé par d'autres.

' 11 n'étoit pas permis de « heurter aux portes Je la chambre, de l'antichambre ou des cabinets du Roi, » ni même d'un " grand » quel qu'il fût : l'étiquette exigeait que l'on grattât doucement de l'ongle. (Voyez Dictionnaire de FunETlÉRE, au mot Gratter.)

n. Vous voyez des gens qui eulrent sans saluer que légèrement, qui marchent des épaules, et qui se rengorgent comme une femme : ils vous interrogent sans vous regarder; ils parlent d'un ion élevé, et qui marque qu'ils se sentent au-dessus de ceux qui se trouvent présents ; ils s'arrêtent, et ou les entoure : ils ont la parole, président au cercle, et persisleiit dans celle hauteur ridicule et contrefaile jusqu'à ce qu'il survienne un grand qui, la faisant tomber tout d'un coup par sa présence, les réduise à leur naturel, qui est moins mauvais.

18. Les cours ne sauroieiu se passer d'une certaine esj)éce de courtisans , hommes flatteurs , complaisants, insinuants, dévoués aux femmes, dont ils ménagent les plaisirs, étudient lesfoibles, et flânent toutes les passions; ils leur souftleut à l'oreille des grossièretés, leur ]>arleul de leurs maris et de leurs amants dans les ternies convenables, devinent leurs chagrins, leurs maladies, et fixent leurs couches; ils font les modes, raffinent sur le luxe et sur la dépense, et apprennent ù ce sexe de prompts moyens de con^unlcr de grandes sommes en habits, en meubles, et en équipages; ils ont eux-mêmes des habits où brillent l'inveution et la richesse, et ils n habitent d anciens palais qu'après les avoir renouvelés et embellis. Ils mangent délicatement et avec réflexion; il n'y a sorte de volupté qu'ils n'essayent, et dont ils ne puissent rendre compte. Ils

doivent à eux-mêmes leur forlune, et ils la soutiennent avec la n)ême adresse qu'ils loni élevée. Dédaigneux et fiers, ils n'abordent plus leurs pareils, ils ne les saluent plus; ils parlent où tous les autres se taisent; entrent, pénètrent en des endroits et à des heures où les grands n'osent se faire voir : ceux-ci, avec de longs services, bien des plaies sur le corps, de beaux emplois, ou de grandes dignités, ne montrent pas un visage si assuré, ni une contenance si libre. Ces gens ont l'oreille des plus grands princes, sont de tous leurs plaisirs et de toutes leurs fétcs, ne sortent pas du Louvre ou du Château', où ils marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se multiplier en mille entlroils, et sont toujours les premiers visages f[u! frappent les nouveaux venus à une cour : ils embrassent, ils sont embrassés; ils rient, ils éclatent, ils sont plaisants, ils font des contes : personnes commodes, agréables, riches, qui prêtent, et qui sont sans conséquence.

19. Ne croiroit-on pas de Cimon et de Clitandre qu'ils sont seuls chargés des détails de tout l'État, et que seuls aussi ils en doivent répondre? L'un a du moins les affaires de terre , et l'autre les marilimes. Qui pourroiu les représenter exprimeroit l'empressemenl, l'inquiétude, la curiosité, l'activité,

' Versailles.

sauroit peindre le mouvement. On ne les a jamais vus assis, jamais fixes et arrêtés : qui même les a vus marcher? On les voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de réponse. Ils ne viennent d'aucun endroit, ils ne vont nulle part; ils passent et ils repassent. Ne les rctardcE pas dans leur course prccipiltc, vous démonteriez leur macliine; ne leur faites pas de questions, ou donnezleur du moins le temps de respirer et de se ressouvenir qu'ils n'ont nulle affaire, qu'ils peuvent demeurer avec vous cl longtemps, vous suivre même où il vous plaira de les emmener. Us ne sont pas les Satellites de Jupiter, ^e veux dire ceux qui pressent et qui enloiireiit le prince; mais ils 1 annoncent et le précèdent : ils se lancent impétueusement dans la foule des courtisans; tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril. Leur profession est d'être vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s'être acquittés d'un emploi si sérieux et si mile à la république. Us sont au reste instruits ù fond de toutes les nouvelles indifférentes, et ils savent à la cour tout ce que 1 on peut y ignorer : il ne leur manque aucun des talents nécessaires pour s'avancer médiocrement. Gens néanmoins éveillts et alertes sur tout ce qu'ils croient leur convenir, un peu entreprenants , légers et précipités. Le dirai-je? ils portent au vent , attelés tous deux au char de la Fortune, et tous deux fort éloignes de s'y voir assis.

20. Un homme de la cour, qui n'a pas un assezbeau nom, doit l'ensevelir sous un meilleur; mais, s'il l'a tel qu'il ose le porter, il doit alors insinuer qu'il est de tous les noms le plus iilusire, comme sa maison de toutes les maisons la plus ancienne : il doit tenir aux Pki.ncks (.grrains , aux Roiiaks, eus Chatillo.ns, aux MoNTJioitEiNtis, el, s'il se peut, aux Princes du sa.ng; ne parler que de ducs, de cardinaux, et de ministres; faire entrer dans toutes les conversations ses aïeux paternels et maternels, et y trouverplace pour l'oriflamme et pour les croisades ; avoir des salles parées d'arbres généalogiques, d'éciissons chargés de seize quartiers, et de tableaux de ses ancêtres et des alliés de ses ancêtres; se piquer d'avoir un ancien château à tourelles, à créneaux , et à mâcliecoulis ; dire en toute rencontre: jna race, ma brandie, mon nom, et mes armes ; dire de celui-ci qu'il n'est pas homme de qualité, de celle-là qu'elle n'est pas demoiselle: ou, si on lui dit (\u Hyacinthe a eu le gros lot, demander s'il est gentilhomme. Quelques-uns riront de ces contretemps; mais il les laissera rire : d'autres en feront des contes, et il leur permettra de conter; il dira toujours qu'il marche après la maison régnante, et à force de le dire, il sera cru.

21. C'est une grande simplicité que d'apporter à la cour la moindre roture , et de n'y être pas gentilhomme.

22. L'on se couche à la cour et l'on se lève sur l'intérêt : c'est ce que l'on digère le matin et le soir, le jour et la nuit : c'est ce qui fait que l'on pense, <jue l'on parle, que l'on se tait, que 1 ou agit; c'est tlans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on néglige les autres, ipie l'on monte el que l'on descend ; c'est sur cette règle que l'on mesure ses soins, ses complaisances, son estime, son indifférence, son mépris. Quelcpies pas que quelques-uns fassent par vertu vers la modération et la sagesse, un premier mobile d ambition les emmène avec les plus avares, les plus violents dans leurs désirs, et les plus ambitieux : quel moyen de demeurer immobile où tout marche, oit tout se remue, et de ne pas courir où les autres courent"? On croit même être responsable à soi-même de sou élévation et de sa fortune : celui qui ne l'a point faite à la cour est censé ne l'avoir pas dû faire; on n'en appelle pas. Cependant s'en éloignera-t-on avant d'en avoir tiré le moindre fruit, ou persislera-t-on à y demeurer sans grâces et sans récompenses? (piestion si épineuse, si embarrassée, et d'une fi pénible décision, qu'un nombre iiitini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non, et meurent dans le doute.

23. 11 n'y a rien à la cour de si méprisable et de si indigne qu'un homme qui ne peut contribuer en rien ;'i notre fortune : je m'étonne qu il ose se montrer.

24. Celui qui voit loin derrière soi un homme de son temps et de sa condition, avec qui il est venu à la cour la première fois , s'il croit avoir une raisou solide d'être prévenu de son propre mérite, et de s'estimer davantage que cet autre qui est demeuré en chemin , ne se souvient plus de ce qu'avant sa faveur il pensoit de soi-même et de ceux qui l'avoient devancé.

25. C'est beaucoup tirer de notre ami, si, ayant monté à une grande faveur, il est encore un homme de notre connoissance.

26. Si celui qui est en faveur ose s'en prévaloir avant qu'elle lui échappe , s'il se sert d'un bon vent qui souffle pour faire son chemin , s'il a les yeux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et les obtenir, et qu'il soit muni de pensions, de brevets, et de survivances, vous lui reprochez son avidité et son ambition; vous dites que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens, à ses créatures, et que, par le nonibre Cl la diversité des grâces dont il se trouve comblé, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu at-il dû faire? Si j'en jnge moins par vos discours que par le parti que vous auriez pris vous-même en pareille situation, c'est précisément ce qu'il a fait.

L'on blâme les gens qui font nne grande fortune pendant qu'ils en ont les occasions, parce que l'on désespère, par la médiocrité de la sienne, d'être

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jamais en état de faire comme eux, et de s'attirer ce reproche. Si l'on ctoit à portée de leur succéder, l'on commenceroit à sentir qu'ils ont moins de tort, et l'on seroit plus retenu, de peur de prononcer d'avance sa condamnation.

27. Il ne faut rien exagérer, ni dire des cours le mal qui n'y est point : l'on n'y attente rien de pis contre le vrai mérite que de le laisser quelquefois sans récompense : on ne l'y méprise pas toujours, quand ou a pu une fois le discerner : on l'oublie, et c'est là où l'on sait parfaitement ne faire rien, ou faire très-j)eu de chose, pour ceux que l'on estime beaucoup.

" 28. Il est difficile à la cour que, de toutes les pièces que l'on emploie à l'édifice de sa fortune, i\ n'y en ait quelqu'une f|ui porte ù faux : l'un de mes amis qui a promis de parler ne parle point; l'autre parle mollement : il échappe ù un troisième de parler contre mes intcrcis et contre ses intentions : A celui-là manque la bonne volonté, à celui-ci l'habileté et la prudence : tous n'ont pas assez de plaisir à me voir heureux pour contribuer de tout leur pouvoir à me rendre tel. Chacun se souvient assez de tout ce que son établissement lui a coûté à faire, ainsi que des secours qui lui en ont frayé le chemin : on seroit même assez porté à justifier les services qu'on a reçus des uns par ceux qu'en de pareils besoins on rendroit aux autres, si le

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premier et l'unique soiu qu'où a après sa fortune faite n'étoit pas de songer à soi.

29. Les courlisaiis n'emploieut pas ce qu'ils ont d'esprit, d'adresse, et de finesse, pour trouver les expédients d'obliger ceux de leurs amis qui implorent leur secours , mais seulement pour leur trouver des raisons apparentes , de spécieux prétextes, ou ce qu'ils appellent une impossibilité de le pouvoir faire; et ils se persuadent d'être quittes par là en leur endroit de tous les devoirs de l'amitié ou de la reconnoissance.

Personne ù la cour ne veut entamer; on s'offre d'appuyer; parce que, jugeant des autres par soimême, on espère que nul n'entamera, et qu'on sera ainsi dispensé d'appuyer : c'est une manière douce et polie de refuser son crédit , ses offices et sa médiation à qui en a besoin.

30. Combien de gens vous étouffent de caresses dans le particulier, vous aiment et vous estimeut. qui sont embarrassés de vous dans le public, et qui, au lever ou à la messe, évitent vos yeux et VQtre rencontre! Il n'y a qu'un pelit nombre de courtisans qui , par gVaudeur ou par une confiance qu'ils ont d'eux-mêmes, osent honorer devant le monde le mérite qui est seul, et dénué de grands établissements.

31. Je vois un homme entouré et suivi; mais il est en place. J'en vois un autre que tout le monde

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aborde; mais il est en faveur. Celui-ci est embrasse et caressé, même des grands; mais il est riche. Celui-là est regardé de tous avec curiosité, on le montre du doigt; mais il est savant et éloquent. J'en découvre un que personne n'oublie de saluer; mais il est méchant. Je veux un homme qui soit bon, (|ui ne soit rien davantage, et qui soit recherché.

32. Vient-ou de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un débordement de louanges en sa faveur (|ui inonde les cours et la chapelle, qui gagne l'escalier, les salies, la galerie, tout l'appartement : on en a au-dessus des yeux; on n'y tient pas. Il n'y a pas deux voix différentes sur ce personnage; l'envie, la jalousie, parlent comme ladulation : tous se laissent eniraîner au torrent qui les emporte, qui les force de dire d'un homme ce qu'ils en pensent ou ce qu'ils n'en pensent pas, comme de louer souvent celui qu'ils ne connoissent point. L'homme d'esprit, de mérite ou de valeur, devient eu un instant un génie du premier ordre, un héros, un demi-dieu. Il est si prodigieusement flatté dans toutes les peintures que l'on fait de lui, qu'il paroît difforme près de ses portraits : il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'od la bassesse et la complaisance viennent de le porter; il rougit de sa propre réputation. Commence-t-il à chanceler dans ce poste où ou l'avoit mis, tout le monde passe faci-

lemenlàuii autre avis: en esl-il cuticrcmcul déchu, les machines qui l'avoienl guindé si haut par l'applaudissenieni et les éloges soni encore toutes dressées pour le faire tomber dans le dernier mépris; je veux dire qu'il n'y en a point qui le dédaignent mieux, qui le blâment plus aigrement, et qui en (lisent plus de mal, que ceux qui s'éioient comme dévoués à la fureur d en dire du bien.

33. Je crois pouvoir dire d nn poste éminent et délicat, qu'on y moule plus aisément qu'on ne s'y conserve.

34. L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mêmes défauts qui les y avoient fait monter.

35. Il y a dans les cours deux manières de ce que l'on appelle congédier sou monde ou se défaire des gens : se fâcher contre eux, ou faire si bien qu'ils se fâchent contre vous, et s'en dégoûtent.

36. L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons : la première , afin qu'il ap[)renne que nous disons du bien de lui; la seconde, afin c[u il en dise de nous.

37. Il est aussi dangereux à la cour de faire les avances , qu'il est embarrassant de ne les point faire.

38. Il y a des gens à qui ne connoître point le nom et le visage d'un homme est un titre pour en rire et le mépriser. Ils demandent qui est cet

homme : ce n'est ui Rousseau ', ni un Fabri^, ni

la Couture^; ils ne pourroieut le méconnoître.

39. L'on me dit tant de mal de cet homme, et j'y en vois si peu , que je commence à soupçonner qui! n'ait un mérite importun (jui éteigne celui des autres.

40. Vous êtes homme de bien , vous ne songez ni à plaire ni à déplaire ans favoris, uniquement attaché à votre maître et à votre devoir : vous êtes perdu.

41. On n'est point effronté par choix, mais par complexion : c'est un vice de l'être , mais naturel : celui f|ui n'est pas né tel est modeste, et ne passe pas aisément de celte extrémité ù l'autre : c'est une leçon assez inutile que de lui dire : «Soyez effronté,

' Cabaretier fameux , dont la maison, située rue d'Avignon , près de la rue Saint-Denis, était le rendez-vous des courtisans et des hommes de lettres.

* Bnilc il y a vingt ans. [Note de La Bruyère.) — Dans la première édition, La Bruyère avoit mis : Puni pour des saletés.

3 La Couture, tailleur d'habits de Madame la Dauphine : il étoit devenu fou ; et, sur ce pied, il demeuroit à la cour, où il faisoit des contes fort extravagants. Il alloit souvent à la toilette de Madame la Danpliine. Dans une mascarade qui a pour titre le Mariaije de la Couture anec la grosse Cathos, mise en musique par Pliilidor l'aîné et représentée devantle Dauphin en 168S, il est qualifié du titre de Prince des Petites-Maisons.

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et vous réussirez j » uue inauvaise inniaiiou ne lui profiieroit pas, et le feroit échouer. 11 ne faut ricu de moins dans les cours qu'une vraie et naïve impudence pour réussir.

42. On cherche, on s empresse, on brigue, on se tourmente, on demande, on est refusé, on demande et on obtient; >< mais, dit-on, sans l'avoir demandé, et dans le temps que l'on n'y pensoit pas, et que l'on songeoit même à toute autre chose : » vieux style, menterie innocente, et qui ne trompe personne.

43. On fait sa brigue pour parvenir à un grand poste, on prépare toutes ses machines, toutes les mesures sont bien prises, et l'on doit être servi selon ses souhaits : les uns doivent entamer, les autres appuyer : l'amorce est déjà conduite, et la mine prête à jouer : alors on s'éloigne de la cour. Qui oseroit soupçonner d' Artemon qu'il ait pensé à se mettre dans une si belle place . lorsqu'on le tire de sa terre ou de son gouvernement pour I y faire asseoir? Artifice grossier, finesses usées, et dont le courtisan s'est servi tant de fois que, si je voulois donner le Vhaugc à tout le public, et lui dérober mon ambition , je me trouverois sous l'œil et sous la main du prince pour recevoir de lui la grâce que j'aurois recherchée avec le plus d'emportement.

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