Les hommes ne veulent pas que l'on découvre
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les vues qu'ils ont sur leur fortune, tu" que l'on péiiL-irc qu'ils pensent à une telle dignité, parce que, s'ils ne l'obiiennent point, il y a <lc la honte, se persuadent-ils, à <^tre refusés ; et, s'ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux d'en cire crus dignes par celui qui la leur accorde, que de s'en juger dignes cux-mémcs par leurs brigues et par leurs cabales : ils se irouvctit parés tout ù la fois de leur digniié et de leur modestie.
Quelle plus grande honte y a-t-il d'être refusé d'un poste que l'on mérite, ou d'y être placé sans le mériter?
Quelques grandes difficultés qu'il y ait à se placer à la cour, il est encore plus âpre et plus difficile de se rendre digne d'être placé.
11 coule moins à faire dire de soi : •• Pounjuoi a-t-il obtenu ce poste ?» qu'à faire demander : •1 Pourquoi ne l'a-t-il pas obtenu? »
L'on se présente encore pour les charges de ville, l'on postule une place dans l'Académie frauçoise; l'on demandoit le consulat : quelle moindre raison y auroit-il de travailler les premières années de sa vie à se rendre capable d'un grand emploi, et de demander ensuite sans nul mystère et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance, d y servir sa patrie, son prince, la républiijue?
■45. Je ne vois aucun courtisan à qui le prince vienne d'accorder un bon gouvernement, une place
émiiicntc , ou une forte pension , qui n'assure par vanité, ou pour marquer son désintéressement, qu'il est bien moins coulent du don que de la manière dont il lui a été fait. Ce qu'il y a en cela de sûr et d'indubitable, c'est qu'il le dit ainsi.
C'est rusticité que de donner de mauvaise {jrace ; le plus fort et le plus pénible est de donner; que coute-t-il d'y ajouter un sourire?
11 faut avouer néanmoins qu il s'est trouvé des hommes qui refusoient plus honnêtement que d autres uc savoient donner; qu'où a dit de quelques-uns qu'ils se faisoietit si longtemps prier, qu'ils donnoient si sèchement, cl chargeuient une grâce qu'on leur arrachoit de*ïonditions si désagréables, qu'une plus grande grâce éloit d'obtenir d eux d'être dispensé de rien recevoir'.
46. L'on remarque dans les cours des hommes avides qui se révèlent de toutes les conditions pour en avoir les avantages : gouvernement, charge, bénéfice, tout leur convient : ils se sont si bien ajustés que, par leur état, ils deviennent capables de toutes les grâces; ils sont amphibies, ils vivent de l'Église et de l'-épée, et auront le secret d'y joindre la robe. Si vous demandez : « Que font ces
I Tel donne à pleines mains qui n'ol>li{je personne : La façon de donner vaut mieux que ce (ju'on donne. (P. CoB.^ElLLE, le Menteur, acte I, scène l.)
gens à la coiir?» ils reçoivent, et envient tous ccir*
à qui l'on donne.
47. Mille (jens à la cour y traînent leur vie à embrasser, serrer, et congraïuier ceux qui reçoiveni, jusqu'à ce qu'ils y meurent sans rien avoir.
48. Mcnoplùle emprunte ses mœurs d'une profession , et d'une autre son habit : il masque toute l'annte, quoique à visage découvert: il paroîl à la rour, à la ville, ailleurs, toujours sous un certain nom et sous le mènic déguisement. On le reconnoîl, et ou sait (|uel il est à son visage.
49. 11 y a , pour arriver aux dignités, ce qu'on appelle la grande voie ou le clicniin badu; il y a le clieniiu détourné ou de traverse, qui est le plus court.
50. L'on court les malheureux pour les envisager; l'on se range en haie, ou l'on se pl;icc aux fenêtres, pour observer les traits et la contenance d'un homme qui est condamné, et qui sait (|u'il va mourir : vaine, maligne, inhumaine curiosité! Si les hommes étoicnt sages , la place publique seroit abiiiidonnée , et il seroit établi qu'il y auroil de l'ignominie seulement à voir de tels spectacles. Si vous êtes si touchés de curiosité , exercez-la du moins en un sujet noble : voyez un heureux, contemplez-le dans le jour même où il a été nomn)é à un nouveau poste , et qu'il en reçoit les compliments; lisez dans ses yeux, et au travers d'un calme
«iludié et d'une feinte modestie-, combien il est content et pénétré de soi-même : voyez quelle séréniié cet accomplissement de ses désirs répand dans son cœur et sur son visage; comme il ne songe plus qu'à vivre et à avoir de la santé; comme ensuite sa joie lui échappe, et ne peut plus se dissimuler; comme il i^lie sous le poids de son bonheur; quel air froid et sérieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses égaux : il ne leur npond pas, il ne les voit pas : les embrassements <t les caresses des grands, qu'il ne voit plus de si loin, achèvent de lui nuire : il se déconcerte, il s'étourdit; c'est une courte aliénation. Vous voulez éire heureux, vous desirez des grâces; que de choses pour vous à éviler ! 51. Un homme qui vient d'être placé ne se sert plus de sa raison et de son esprit pour régler sa conduite et ses dehors à l'égard des autres: il emprunte sa règle de son poste et de son éiat : de là 1 oubli, lafierté, l'arrogance, la dureté, l'ingratitude. 5-2. Tliéonas. abbé depuis trente ans, se lassoit de l'être. On a moins d'ardeur et d'impatience de se voir habillé de pouijire qu'il en avoit de porter une croix d'or sur sa poitrine; et, parce que les grandes fêles se passoient toujours sans rien changer à sa fortune, il murmuroit contre le temps présent, trouvoit l'État mal gouverné, et n'en prédisoit rien que de sinistre : convenant en son ccEur que le mérite est dangereux dans les cours à qui
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vciU s'avancer, il avoii enfin pris son parii , et renoncé ù la y>rciature, lorsque i|uclc[tt'uii accourt lui dire qu il esl nommé ù im évcrlié. Rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si peu aiten- <lue : "Vous verrez, dii-il, que je n'en demeurerai pas l;i , et (juils me feront archevêque. »
53. Il faut des fripons à la cour auprès des jrands et des ministres , même les mieux iiUrnlioDoi'S ; mais rusa(;c en est di-licai, et il faut savoir les mettre en œuvre. Il y a des temps et des occasions où ils ne peuvent être suppléés par d'autres. Honneur, vertu, conscience, qualités toujours respectables, souvent inutiles : que votilez-vous quelipiefois que Ion fasse d'un homme de bien?
54. Un vieil auteur', et dont j'ose ici rap])orter les propres termes, de peur d'en affoiblir le sens par ma traduction, dit ipie s'eslongner des petits, voire de ses pareils, et iceulx vilainer et ilespriser, s accointer de grands et puissans en tous biens et clierances , et en celte leur cointise et privauté estre de tous esLats, qabs, mommeries , et vilaines besoignes ; estre eshontc , saffranier et sans
• La Bruyère, dans un des cliapitres prcct-denls, s'est amuse ."i écrire quelques plira.ses en style de .Montaigne. Il est probable qu'il a fait la même chose ici, et que le passade du prétendu vieil auteur n'est qu'un pastiche de sa composition.
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point de xergogne ; endurer brocards et gaassen'es de tous cliacuns, sans pour ce feindre de cheminer en avant, et à tout son entregent, engendre lieur et fortune.