CHAPITRE PREMIER
La dissimulation (I) n'est pas aisée à bien définir : si l'on se contente d en faire une simple description, l'on peut dire que c'est un certain art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin. Un homme dissimulé se comporte de cette manière : Il aborde ses ennemis, leur parle, et leur fait croire par cette démarche qu'il ne les hait point : il loue ouvertement et en leur présence ceux à qui il dresse de secrètes embûches; et il s'afflige avec eux s'il leur est arrivé quelque disgrâce : il semble pardonner les discours offensants que l'on lui tient : il récite froidement les plus horribles choses que l'on aura dites contre sa réputation; et il emploie les paroles les plus flatteuses pour adoucir ceux qui se plaignent de lui , et qui sont aigris par les injures qu'ils en ont reçues. S'il arrive que quelqu'un l'aborde avec empressement, il feint des affaires, et
lui dit de revenir une autre fois : il cache soijjncusement tout ce qu'il fait; et, à l'enteodre parler, on croiroit toujours qu'il délibère (2). Il ne parle point indifféremment; il a ses raisons pour diie tantôt qu'il ne fait que revenir de la campagne, tantôt qu'il est arrivé à la ville fort tard, et quelquefois , qu'il est languissant, ou qu'il a une mauvaise sanlé. Il dit à celui qui lui emprunte de l'argent à intérêt, on qui le prie de coniribuer de sa part à une somme que ses amis consentent de lui prêter (3), qu'il ne vend rien, qu'il ne s'est jamais vu si dénué d'argent; pendant qu'il dit aux autres que le commerce va le mieux du monde , quoiqu'en effet il ne vende rien. Souvent, après avoir écouté ce qu'on lui a dit, il veut faire croire qu'il u'y a pas eu la moindre attention : il feint de n'avoir j)as aperçu les choses où il vient de jeter les yeux, ou, s'il est convenu d'un fait, de ne s'en plus souvenir. Il n'a pour ceux qui lui parlent d'affaires que celte seule réponse ,/'j' penserai. Il sait de certaines choses, il en ignore d'autres; il est saisi d'admiration; d'autres fois il aura pensé comme vous sur cet événement, et cela selon ses différents intérêts. Son langage le plus ordinaire est celui-ci : « Je n'en crois rien , je ne <• comprends pas que cela puisse être, je ne sais où "j'ensuis;» ou bien , « il me semble que je ne suis u pas moi-même : » et ensuite , « ce n'est pas ainsi "qu'il me l'a fait entendre; voilà une chose mer-
« veilleuse , et qui passe toute créance ; contez cela «à d'autres, dois-je vous croire? ou me persua- « derai-je qu'il m'ait dit la vérité? « paroles doubles et ariificieuses, dont il faut se défier comme de ce qu'il y a au monde de plus pernicieux. Ces manières d'agir ne partent point d Une ame simple et droite mais d'une mauvaise volonté, ou d'un homme quiveut nuire : le venin des aspics est moins à craindre.
NOTES
(1) L'auteur parle de celle qui ne vient pas de la prudence, et que les Grecs appeloient ironie. [Sole de la Bruyère.) Aristotc désigne par ce mot cette dissimulation à la fois modeste et adroite, des avantaj^es qu'on a sur les autres, dont Socrale a fait un usage si heureux. (Voyez Moral, ad Ni corn., IV, 7.) Mais le maître de Tliéopliraste dit. en faisant l'énumc'ration des vices opposes à la véracité, qu'on s'écarte de cette vertu, soit pour le seul plaisir de mentir, soit par jactance, soit par intérêt. C'est surtout cette dernière modification de la dissimulation qu'il nse semble que Théophraste a voulu caractériser ici ; et ce ne peut élre que faute d'un terme plus propre qu'il l'a appelée ironie. Les deux autres espèces sont peintes dans les Caractères huit et v-ingt-lrois. Au reste, la première phrase de ce chapitre seioit mieux rendue par la version suivante : • La dissimulation, à l'exprimer par son carac- • tère propre, est un certain art, etc. > , ainsi que l'a déjà observé M. Belin de Ballu.
(2) Jl y a ici dans le texte une transposition et des altérations observées par plusieurs critiques ; il faut Ira-
Vy2 DR LA DISSIMULATION.
diiire : « Il fait dire à ceux qui viennent le trouver pour « affaires de revenir une autre fois, en feignant d'être 1 rentré à l'instant, ou bien en disant qu'il est tard, et « que sa santé ne lui permet pas de les recevoir. Il ne " convient jamais de ce qu'il va faire, et ne cesse d'assu- « rcr qu'il est encore indécis. Il dit à celui, etc. »
(3) Cette sorte de contribution étoit fréquente à Athènes, et autorisée par les lois. [Noie de La Bruyère.) l'Aie avoit pour objet de rétablir les affaires de ceux que des malheurs avoient ruinés ou endettés , en leur faisant des avances qu'ils dévoient rendre par la suite. (Voy. le chapitre XVII, et les notes de M. Coray, nécessaires à tous ceux qui voudront approfondir cet ouvrage sous le double rapport de la langue et des mœurs anciennes.
Les notes de Duport, que les derniers éditeurs ont trop négligées , éclaircissent aussi beaucoup cette intéressante matière.
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