CHAPITRE II
La flatterie est un commerce honleux qui n'est utile qu'au flatteur. Si un flatteur se promène avec quel(jii'un dans la place : « Ilemarqucz-vous , lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous? cela n'arrive qu'à vous seul. Hier il fut bien parlé de vous, et l'on ne larissoit point sur vos louanges. Nous nous trouvâmes plus de trente personnes dans un endroit du Portique (Ij; et comme par la suite du discours 1 on vint à tomber sur celui que l'on devoit estimer le plus homme de bien de la ville, tous d'une commune voix vous nommèrent, et il n y en eut pas un seul qui vous refusât ses suffrages. » Il lui dit mille choses de cette nature. Il affecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attaché à votre habit, de le prendre, et de le souffler à terre : si, par hasard, le vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos cheveux, il prend soin de vous les ôter; et vous souriant : «Il est merveilleux, dit-il, combien vous êtes blanchi (2) depuis deux jours que je ne vous ai pas vu, n et il ajoute : « Voilà encore, pour un
6i DK LA FLATTEUIE
homme de votre âge , assez de cheveux noirs. » Si cehii qu'il veut flâner prend la parole, il impose silence à tous ceux qui se trouvent présents, et il les force d'approuver aveuglement tout ce qu'il avance (3); et dès qu'il a cessé de parler, il se récric : '■ Cela est dit le mieux du monde, rien n'est plus heureusement renconiré. » Daulres fois, s'il lui arrive de faire à quelqu un une raillerie froide, il ne manque pas de lui applaudir, d'enlrer dans celle mauvaise plaisanterie; et quoiqu'il n ait nulle envie de rire, il porte à sa bouche l'un des bouts de sou manteau, comme s'il ne pouvoît se contenir et qu'il voulût s'empêcher d'éclater; et s'il l'accompagne lorsqu'il marche par la ville, il dit à ceux qu'il rencontre dans son chemin de s'arrêter jusqu'à ce qu'il soit passé (4). Il achète des fruits, cl les porte chez ce citoyen, il les donne à ses enfants en sa présence, il les baise, il les caresse : « Voilà, dit-il, de jolis enfants et dignes d'un tel père. » S'il sort de sa maison, il le suit; s'il entre dans'une boutique pour essayer des souliers, il lui dit : «Voire pied est mieux fait que cela (5). » 11 l'accompagne ensuite chez ses amis, ou plutôt il entre le premier dans leur maison , et leur dit : « Un tel me suit, et vient vous rendre visite; » et retournant sur ses pas : « Je vous ai annoncé, dit-il, et l'on se fait un grand honneur de vous recevoir. » Le flatteur se met à tout sans hésiter, se
mêle des choses les plus viles et qui ne convienneut qu'à des femmes (6). S'il est invité à souper, il est le premier des conviés à louer le vin : assis à table le plus proche de celui qui fait le repas, il lui répète souvent : « En vérité, vous faites une chère délicaie (T) ; » et montrant aux autres l'un des mets qu'il soulève du plat : « Cela s'appelle, dit-il, un morceau friand. » Il a soin de lui demander s'il a froid, s'il ne voudroit point une autre robe; et il s'empresse de le mieux couvrir. Il lui parle sans cesse ii l'oreiile; et si quelqu'un de la compagnie l'interroge , il lui répond négligemment et sans le regarder, n'ayant des yeux que pour un seul. Il ne faut pas croire qu'au théâtre il oublie d'arracher des carreaux des mains du valet qui les distribue, pour les porter à sa place, et I y faire asseoir j)lus mollement (8). J'ai dû dire aussi qu'avant qu'il
. sorte de sa maison il en loue l'architeciure, se récrie sur toutes choses, dit que les jardins sont bien plantés; et s'il aperçoit quelque part le portrait du maître, où il soit extrêmement flatté, il est touché de voir combien il lui ressemble, et il l'admire comme un chef-d'œuvre. En un mol, le llaiicur ne dit rien et ne fait rien au hasard; mais il rapporte
• toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu'il a de pl.iire à quelqu'un, et d'acquérir ses bonnes grâces.
LA unuvÈRE. I. ô
DE LA FLATTEUIE.
NOTES
(1) Édifice public qui servit depuis à Zenon et à ses disciples de rendez-vous pour leurs disputes : ils en furent appelés stoïciens; car stoa, mot çrec, signifie portique. {Note de La Bruyère.) Zenon est mort au plus tard au commencement de la cent trentième olympiade, après avoir enseigné pendant cinquante-huit ans. Tliéopliraste , qui a vécu jusqu'à l'an I de la cent vingt-troisième olympiade, a donc vu naître l'école du Portique trente ans avant sa mort, et c'est vraisemblablement à dessein qu'il a placé ici le nom de cet édifice. On sait que Zenon a dit, au sujet des deux mille disciples de Théophraste, que le chœur de ce philosophe étoit composé d'un plus grand nombre de musiciens, mais qu'il y avoit plus d'accord et d'harmonie dans le sien : comparaison qui marque la rivalité de ces deux écoles.
(2) • Allusion à la nuance que de petites pailles font » dans les cheveux. » Et un peu plus bas, " 11 parle à un « jeune homme. " [Note de la Bruyère.) Je croirois plutôt que le flatteur est censé s'adresser à un vieillard, et que la petite paille ne lui sert que d'occasion pour débiter un compliment outré, en faisant semblant de s'apercevoir pour la première fois des cheveux blancs de cet homme qui en a la tète couverte.
(3) La Bruyère s'écarte ici de l'interprétation de Casaubon. D'après ce grand critique, au lieu de «il les force, etc.,» il faut traduire • il le loue en face. » Cette version, et notamment la correction de Sylburgius , est confirmée par les manuscrits 1983, 2977 et 1916 de la Bibliothèque du Roi.
(4) - Jusqu'à ce que Monsieur soit passe. » [Traduction de M. Coray.)
(ôj Le grec dit plus clairement : «Votre pied est mieux « fait que la chaussure. »
(6) Il V a dans le grec : « Certes, il est même capable de « vous présenter, sans prendre haleine, ce qu'on vend au marché des femmes. » Selon Ménandre , cité par PoUux (liv. X, segm. 18), ce qu'on appeloit le marché des femmes ëtoit l'endroit ou l'on vendoit la poterie: et comme ce trait est distingué de tous les autres par la phrase , « Certes, il est même capable, » il me paroit que Théophraste reproche au flatteur, en termes couverts, ce qu'Epictète a dit plus clairement (Arrien, liv. I^'', chap il, tome I"' , page 13 de l'édition de mon père), matulam prœbet. Le verbe delà phrase grecque n'admet pas d'autre signification que celle de servir, présenter ; l'adverbe que j'ai rendu littéralement, sans prendre haleine, désigne ou la hâte avec laquelle il rend ce service, ou l'effet d'une répugnance naturelle en pareil cas.
(7) D'après M. Coray , il faut traduire : « Il vous dit, « En vérité , vous mangez sans appétit ; et il vous sert « ensuite un morceau choisi, en disant : Cela vous fera
• du bien; » ce qui rappelle ces vers de Boileau dans la satire du repas : « Qu'avez-vous donc, que vous ne man-
• gez point? " et « Mangez sur ma parole. »
(8) Ce n'étoit pas, comme La Bruyère paroît l'avoir cru, un valet attaché au théâtre qui distribuoit des coussins; mais les riches les y faisoient porter par leurs esclaves. Ovide conseille aux amants la complaisance que Théophraste semble reprocher aux flatteurs ; il dit dans
son Art d'aimer : Fuit utile miiltis Puivinum fucili compostiisse manu, etc.
Le savant auteur du Voyage du jeune Anacharsis, qui nous a rendus, pour ainsi dire, concitoyens de Tliéopiiraste, a emprunté, dans son chapitre xxviii , plusieurs traits de ce Caractère pour faire le portrait du parasite de l'iiilandre.
AA/lyVV.'VV\A/V\AAAnJV^/V^JV\AA/lA/^A/^AnAAA/\/\/^A/'A/\A-•\AA'^