XVIII NOTICE
vices, les travei-s et les ridicules, connoissoit trop les hommes pour les recliercher beaucoup -^ mais il put aimer la société sans s'y livrer; qu'il devoit y être très-réservé dans son ton et dans ses manières, attentif à ne pas blesser des convenances qu'il sentoit si bien ; trop accoutumé enfin à observer dans les autres les défauts du caractère et les foiblesses de l'amour-propre , pour ne pas les réprimer en lui-même.
Le livre des Caractères fit beaucoup de bruit dès sa nai«#ince. On attribua cet éclat aux traits satiriques qu'on y remarqua , ou qu'on crut V voir. On ne peut pas douter que cette circonstance n'y contribuât en effet. Peut-être que les hommes en général n'ont ni le goût assez exercé , ni l'esprit assez éclairé , pour sentir tout le mérite d'un ouvrage de génie dès le moment où il paroît, et qu'ils ont besoin d'être avertis de ses beautés par quelque passion particulière, qui fixe plus fortement leur attention sur elles. Mais si la malignité hâta le succès du livre de La Pruyère, le temps y a mis le sceau : on la réimprimé cent fois ; on
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l'a traduit dans toutes les langues l, et, ce qui distingue les ouvrages originaux, il a produit une foule de copies : car c'est précisément ce qui est inimitable que les esprits médiocres s efforcent d'imiter.
Sans doute La Bruyère, en peignant les mœurs de son temps, a pris ses modèles dans le monde où il vivoit; mais il peignit les hommes, non en peintre de portrait, qui copie servilement les objets et les formes qu'il a sous les yeux, mais en peintre d'histoire, qui choisit et rassemble différents niodèles; qui n'en imite que les traits de caractère et d'effet, et qui sait y ajouter ceux que lui fournit
^ Je doule de la vérité de celte assertion, prise au moins dans toute son étendue. La Bruyère ayant parlé quelque part d'un bon livre, tratiiiil en plusieurs lanijues, on prétendit qu'il avoit parlé de son propre ouvrage ; et l'opinion s'en établit tellement, que ses ennemis mêmes lui firent honneur de ce grand nombre de traductions. Mais un admirateur, un imitateur et un apologiste de La Bruyère nia que les Caractères eussent été traduits en aucune langue. J'ignore s'il s'en est fait des traductions depuis cette discussion; mais j'aurois peine à croire qu'il s'en fut fait beaucoup : pour le fond et pour la forme, les Caractères sont peu traduisibles.