XX NOTICE
son imagination, pour en former cet ensemble de vérité idéale et de vérité de nature qui constitue la perfection des beaux-arts.
C'est Kl le talent du poë'te comicpie : aussi a-t-on comparé La Bruyère à Molière, et ce parallèle offre des rapports frappants; mais il y a si loin de l'art d'observer des lùdicules et de peindre des caractères isolés, à celui de les animer et de les faire mouvoir sur la scène, que nous ne nous arrêtons pas à ce genre de rapprochement , plus propre à faire briller le bel esprit qu'à éclairer le goût. D'ailleurs, à qui convient-il de tenir ainsi la balance entre des hommes de génie? On peut bien comparer le degré de plaisir, la nature des impressions qu'(jn reçoit de leurs ouvrages, mais qui peut fixer exactement la mesure d'esprit et de talent qui est entrée dans la composition de ces mêmes ouvrages?
On peut considérer La Bruyère comme moraliste et comme écrivain. Comme moraliste, il paroît moins remarquable par la profondeur que par la sagacité. Montaigne, étudiant l'homme en soi-même, avoit pénétré plus avant
SUR LA BRUYJiP.E. xxi
dans les principes essentiels de la nature liiiniaine. La Rochefoucauld a présenté l'iiomnie sous un rapport plus général, en rapportant à un seul principe le ressort de toutes les actions humaines. La Bruyère s'est attaché particulièrement à observer les différences que le choc des passions sociales, les habitudes d'état et de profession, établissent dans les mœurs et la conduite des hommes. Montaigne et La Rochefoucauld ont peint l'homme de tous les temps et de tous les lieux; La Bruyère a peint le courtisan, Ihomme de robe, le financier, le boiugeois du siècle de Louis XIV.
Peut-être que sa vue n'embrassoit pas mi grand horizon, et que son esprit avoit plus de ])énétration que d'étendue. Il s'attache trop à peindre les individus, lors même qu'il traite des plus grandes choses. Ainsi, dans son chapitre intitulé : Du Souverain^ ou de la liepuhlic/ue, au milieu de quelques réflexions générales sur les principes et les vices du gouvernement, il peint toujours la cour et la ville, le négociateur et le nouvelliste. On s'attendoit à parcourir avec lui les républiques anciennes
TiKii NOTICE
et les monarchies modernes ; et l'on est étonné, à la fin du chaj)itre, de n'être pas sorti de Versailles.
Il y a cependant dans ce même chapitre d-es pensées plus profondes qu'elles ne le paroissent au premier coup d'oeil. J'en citerai quelques-unes, et je choisirai les plus courtes. « Vous pouvez aujourd'hui, dit-il, ôter à cette « ville ses franchises, ses droits, ses privilèges; « mais demain ne songez pas même à réformer * ses enseignes.
« Le caractère des François demande du « sérieux dans le souverain.
« Jeunesse du prince, source des belles lur- « tunes. 11 On attaquera peut-être la vérité de «ette dernière observation ; mais si elle se trouvoit démentie par quelque exemple, ce seroit l'éloge du prince, et non la critique de l'observateur 1.
' Cette plirase est une louan{;e délicate adressée par 3'auteui' de cette notice à Louis XVI, qui étoit jeune encore quand le morceau parut, et qui, dès le comniencenicnt de son règne, avoit manifesté l'intention de réprimer la dilapidation des finances de l'État.
sur. LA KRUYÈKE. xxrri
Un grand nombre des maximes de La Bruyère paroissent aujourd'hui communes; mais ce n'est pas non plus la faute de La Bruyère. La justesse même , cjui fait le mérite et le succès d'une pensée lorsqu'on la met au jour, doit la rendre bientôt familière, et même triviale : c'est le sort de toutes les vérités d'un usajje universel.
On peut croire que La Bruyère avoit plus de sens que de philosophie. Il n'est pas exempt de préjugés, même populaires. On voit avec peine qu'il n'étoit pas éloigné de croire un peu à la magie et au sortilège. « En cela, dit-il, " chap. XIV, De quelques usages, il y a un « parti à trouver entre les âmes crédules et « les esprits forts. » Cependant il a eu l'honneur d'être calomnié comme philosophe; car ce n'est pas de nos jours que ce genre de persécution a été inventé. La guerre que la sottise, le vice et l'hypocrisie ont déclarée à la philosophie, est aussi ancienne que la philosophie même, et durera vraisemblablement autant <pi'elle. « Il n'est pas permis, dit-il, de traiter M quelqu'un de philosophe; ce sera toujours
xxiT -NOTICE
«lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait plu « aux liommes d'en ordonner autrement. » Mais comment se réconciliera-t-on jamais avec cette raison si incommode, qui, en attaquant tout ce que lesliomiues ont de plus cher, leurs passions et leurs habitudes, voudroit les forcer à ce qui leur coûte le plus, à réfléchir et à penser par eux-mêmes?
En lisant avec attention les Caractères de La Bruyère, il me semble qu'on est moins frappé des pensées que du style; les tournures et les expressions paroissent avoir quelque chose de plus brillant, de plus fin, de plus inattendu, que le fond des choses mêmes, et c'est moins l'homme de génie que le grand écrivain qu'on admire.
Mais le mérite de grand écrivain, s'il ne suppose pas le génie, demande une réunion des dons de l'esprit, aussi rare que le génie.
L'art d'écrire est plus étendu que ne le pensent la plupart des hommes, la plupart même de ceux qui font des livres.
Il ne suffit pas de connoître les propriétés des mots, de les disposer dans un ordre régu-
sur. LA BRUYERE. xxv
lier, de donner même aux membres de la phrase une tournure symétrique el harmonieuse; avec cela on n'est encore qu'un écrivain correct, et tout au plus élégant.
Le langage n'est que l'interprète de l'arae ; et c'est dans une certaine association des sentiments et des idées avec les mots qui en sont les signes, qu'il faut chercher le principe de toutes les propriétés du style.
Les langues sont encore bien pauvres et Lien imparfaites. H y a une infinité de nuances, de sentiments et d'idées qui n'ont point de signes : aussi ne peut-on jamais exprimer tout ce qu'on sent. D'un autre côté, chaque mot n'exprime pas d'une manière précise et abstraite une idée simple et isolée; par une association secrète et rapide qui se fait dans l'esprit, un mot réveille encore des idées accessoires à l'idée principale dont il est le signe. Ainsi, par exemple, les mots chevalet coursier, aimer et chérir, bonheur et félicite', peuvent servir à désigner le même objet ou le même sentiment, mais avec des nuances qui en changent sensiblement l'eflel principal.