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Il en est des tours, des figures, des liaisons de phrase, comme des mots : les uns et les autres ne peuvent représenter que des idées, des vues de l'esprit, et ne les représentent qu'imparfaitement.
Les différentes qualités du style, comme la clarté, l'élégance, l'énergie, la couleur, le mouvement, etc., dépendent donc essentiellement de la nature et du choix des idées; de l'ordre dans lequel l'esprit les dispose ; des rapports sensibles que l'imagination y attache; des sentiments enfin que l'ame y associe et du mouvement qu'elle y imprime.
Le grand secret de varier et de faire contraster les images , les formes et les mouvements du discours, suppose un goût délicat et éclairé : l'harmonie, tant des mots que de la phrase, dépend de la sensibilité plus ou moins exercée de l'organe : la correction ne demande que la connoissance réfléchie de sa langue.
Dans l'art d'écrire, comme dans tous les beaux-arts, les germes du talent sont l'œuvre de la nature ; et c'est la réflexion qui les dévelojqie et les perfectionne.
Sun LA BRUYEI'.E. xxvii
Il a pu se rencontrer quelques esprits qu'un heureux instinct semble avoir dispensés de toute étude, et qui, en s'abandonnant sans art aux mouvements de leur imagination et de leur jiensée, ont écrit avec grâce, avec feu, avec intérêt : mais ces dons naturels sont rares; ils ont des bornes et des imperfections trèsmarquées, et ils n'ont jamais suffi pour produire un grand écrivain.
Je ne parle pas des anciens, chez qui l'élocution étoit un art si étendu et si compliqué; je citerai Despréaux et Racine, Rossuet et Montesquieu, Voltaire et Rousseau : ce n'étoit pas l instinct qui produisoit sous leur plume ces beautés et ces grands effets auxquels notre lanffue doit tant de richesse et de perfection; c'étoit l'effet du génie, sans doute, mais du génie éclairé par des études et des observations profondes.
Quelque universelle que soit la réjjutation dont jouit La Bruyère, il paroitra peut-être hardi de le placer, comme écrivain, sur la même ligne que les grands hommes qu'on vient de citer; mais ce n'est qu'après avoir relu,
xxviii NOTICE
étudié, médité ses Caractères , que y ai été frappé de l'art prodigieux et des beautés sans nombre qui semblent mettre cet ouvrage au rang de ce qu'il y a de plus parfait dans notre lan{;ue.
Sans doute La Bruyère n'a ni les élans et les traits sublimes de Bossuet; ni le nombre, l'abondance et l'harmonie de Fénelon ; ni la p,race brillante et abandonnée de Voltaire; ni la sensibilité profonde de Rousseau : mais aucun d'eux ne m'a paru réunir au même degré la variété, la finesse et l'oriijinalité des formes et des tours qui étonnent dans La Bruyère. Il n'y a peut-être pas une beauté de style propre à notre idiome, dont on ne trouve des exemples et des modèles dans cet écrivain.
Despréaux observoit, à ce qu'on dit, que La Bruyère, en évitant les transitions, s'étoit épargné ce qu'il y a de plus difficile dans un ouvrage. Cette observation ne me paroît pas digne d'un si grand maîti'e. Il savoit trop bien qu'il y a dans l'art d'écrire des secrets plus importants que celui de trouver ces formules qui servent à lier le» idées, et à unir les parties du discours.
SUR LA BRUYERE. xxix
Ce n'est point sans doute pour éviter les transitions que La Bruyère a écrit son livre par fragments et parpensées détachées. Ce plan convenoit mieux à son objet ; mais il s'imposoit dans l'exécution une tâche tout autrement difficile que celle dont il s'étoit dispensé.
L'cciieil des ouvrages de ce genre est la monotonie. La Bruyère a senti vivement ce danger : on peut en juger par les efforts qu'il a faits pour y échapper. Des portraits, des observations de mœurs, des maximes générales, qui se succèdent sans liaison; voilà les matériaux de son livre. Il sera curieux d'observer toutes les ressources qu'il a trouvées dans son génie pour varier à l'infini, dans un cercle si borné, ses tours, ses couleurs et ses mouvements. Cet examen, intéressant pour tout homme de goût, ne sera peut-être pas sans utilité pour les jeunes gens qui cultivent les lettres et se destinent au grand art de l'éloquence.
11 seroit difficile de définir avec précision le caractère distinctif de son esprit : il semble réunir tous les genres d'esprit. Tour à tour noble et familier, éloquent et railleur, fin et pro-