‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 63 sur 115 · DE LA PKIIB, OU DU DÉFAUT DF, COURAGE · texte numérisé non relu

DE LA PKIIB, OU DU DÉFAUT DF, COURAGE

Celte crainte est un niouvemeni tle l'ame qui sébranle ou qui cède en vue d'un péril vrai ou imaginaire; et l'homme timide est celui dont je vais faire la peinture. S il lui arrive d'être sur la mer, et s il aperçoit de loin des dunes ou des promontoires, la peur lui fait croire que c'est le débris de quelques vaisseaux qui ont fait naufrage sur cette côte (1); aussi tremble-t-il au moindre flot qui s'élève, et il s'informe avec soin si tous ceux qui navigent * avec lui sont initiés (2) : s'il vient à remarquer que le pilote fait une nouvelle manœuvre, ou semble se détourner comme pour éviter un écueil, il l'interroge, il lui demande avec inquiétude s'il ne croit pas s'être écarté de sa roule, s'il tient toujours la haute mer, et si les dieux sont propices (3J. Après cela il se met à raconter une

* Dans les neuf éditions imprimées sous les yeux de La Bruyère on lit navigent, et à la note 2 de la page 171, navigeoient. — Aaviger est le verbe du Dictionnaire de l'Académie française de 1694.

Dlî LA PEUR, OU DU DÉFAUT DE COURAGE. 169 vision qu'il a eue peaJaal la uuit, dont il esi eucore toul épouvanté, et qu'il prend pour un mauvais présage. Ensuite, ses frayeurs venant à croître, il se désbabille et ôte jusques à sa cliemisc, pour pouvoir mieux se sauver à la nage; et après celte précaution il ne laisse pas de prier les nautoniers de le mettre à terre (4). Que si cet homme foible, dans une expédition militaire où il s'est engagé, entend dire que les ennemis sont proches, il appelle SCS compagnons de guerre, observe leur contenance sur ce bruit qui court, leur dit qu il est sans fondement, et que les coureurs n'ont pu discerner si ce qu'ils ont découvert à la campagne sont amis ou ennemis (5); mais si l'on n'en peut plus douter par les clameurs que l'on entend, et s'il a vu lui-même de loin le commencement du combat, et que quelques hommes aient paru tomber à ses pieds *, alors, feignant que la précipitation et le tumulte lui ont fait oublier ses armes (6), il court les quérir dans sa tente, oii il cache son épée sous le chevet de son lit, et emploie beaucoup de temps à la chercher,

* Var. a ses yeux , dans les huit premières éditions. Cette faute n'a été corrigcc par l'auteur que dans la neuvième. — M. Destailleur pense, non sans apparence de raison, que la correction de la neuvième édition pourrait bien être une faute d'impression, et que la leçon à ses yeux devrait être conservée , comme plus d'accord avec le sens.

170 DE LA PELR, OL' DU DÉFAUT DE COURAGE, pendant que, d'un autre côté, son valei va, par ses ordres, savoir des nouvelles des ennemis, observe ([uelle roule ils ont prise, et où en sont les affaires; et dès qu'il voit apporter au camp quelqu'un tout sanjjlani d'une blessure qu'il a reçue, il accourt vers lui, le console et l'encourage ("), éianche le sang qui coule de sa plaie, chasse les mouches qui l'importunent, ne lui refuse aucun secours, et se mêle de tout, excepté de combattre. Si, pendant le temps qu'il est dans la chambre du malade, qu'il ne perd pas de vue, il entend la trompette qui sonne la charge : «Ah! dit-il avec imprécation, puisses-tu être pendu (8), maudit sonneur, qui cornes incessamment, et fais un bruit enragé qui empêche ce pauvre homme de dormir ! » Il arrive même que, tout plein d'un sang qui n'est pas le sien, mais qui a rejailli sur lui de la plaie du blessé, il fait accroire (9) à ceux qui reviennent du combat qu'il a couru un grand risque de sa vie pour sauver celle de son ami : il conduit vers lui ceux qui y prennent intérêt, ou comme ses parents, ou parce qu'ils sont d'un même pays (10); et là il ne rougit pas de leur raconter quand et de quelle manière il a tiré cet homme des ennemis, et l'a apporté dans sa lente.

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