‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 83 sur 115 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DU Jl É R I T E P E n s O >• > E L.

1. Qui peut avec les plus rares talents, et le plus excellent mérite, n'être pas convaincu de son inu' tilité, quand il consiilère qu'il laisse, en mourant, un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens se trouvent pjour le remplacer?

2. De bien des (jcns il n'y a que le nom qui vale 1 quelque cliose. Quand vous les voyez de fort près, c'est moins que rien : de loin , ils imposent.

3. Tout persuadé que je suis que ceux que l'on choisit pour de différents emplois, chacun selon son génie et sa profession, font bien, je me hasarde de dire qu'il se j)eut faire qu'il y ait au monde plusieurs personnes connues ou inconnues, que l'on n'emploie pas, qui feroient très-bien; et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de certaines gens que le hasard seul a placés, et de qui jusqucs alors on n'avoit pas attendu de fort grandes choses.

4. Combien dhouinies admirables, et qui avoicnt de très-beaux génies, sont morts sans qu on en ait

' Vale, pour vaille, dans les neuf éditions originales.

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parlé! Combien viveut encore dont on ne parle point, et dont on ne parlera jamais!

Quelle horrible peine à un homme qui est sans pi oncurs et sans cabale, qui n'est engagé dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que bcaucoiq) (le mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers l'obscurité où il se trouve, et (le venir au niveau d'un fat qui est en crédit!

•j. Personne presque ne s'avise de lui-même du iiicritc d'un autre.

Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir k- loisir de pénétrer ou de discerner les autres : (l( li vient qu'avec un (jrand mérite et une plus grande modestie l'on peut être longtemps ignoré.

G. Le génie et les grands talents manqueiit sou- \cnt, quelcpiefois aussi les seules occasions : tels [icuveut élrc loués de ce qu'ils ont fail, et tels de ce qu ils auroient fait.

7. Il est moins rare de trouver de l'esprit (jue lies gens qui se servent du leur, ou qui fassent valoir celui des autres, et le mettent à quelque usage.

8. 11 y a plus d'ouiils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais que d'excellents : (jue pcuse/.-voiis de celui qui veut scier avec un rabot, Cl qui prend sa scie pour raboter?

9. Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un graud nom : la vie s'achève que l'on a à peine ébauché son ouvrage.

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10. Que faire à' Egésippe qui demande un emploi ? Le metira-l-on dans les finances, ou dans les troupes? Cela est indifférent, et il faut que ce soit 1 ijitcrêt seul qui en décide; car il est aussi capable de niain'cr de l'argent, ou de dresser des comptes, que de porter les armes. «11 est projire à tout,» disent ses amis; ce qui signifie toujours qu'il n'a pas plus de talent pour une chose que pour une autre, fjii, en d'autres termes, qu'il n'est propre à rien. Ainsi la plupart des hommes, occupés d'eux seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir, croient faussement dans un âge plus avancé qu'il leur suffit d'être inutiles ou dans 1 indigence , afin que la république soit engagée à les placer ou à les secourir; et ils profilent rarement de celle leçon très-importanle , que les hommes devroient employer les premières années de leur vie à devenir tels par leurs éludes et par leur travail, que la républi(|ue elle-même eût besoin de leur industrie et de leurs lumières; qu'ils fussent comme une pièce nécessaire à tout son édifice, et qu'elle se Irouvàt portée par ses propres avantages à faire leur fortune ou à l'embellir.

Nous devons travaillera nous rendre très-dignes dequeli|ue emploi : le reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres.

11. Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer

il se faire valoir : maxime inestimable et d'une rcssonrce infinie dans la jn-alique, utile aux foibles, aux vertueux, à ceux fjui ont de l'esprit, qu'elle rend maîtres de leur fortune ou de leur repos : pernicieuse pour les {jrands ; qui diminueroit leur cour, ou plutôt le nombre de leurs esclaves; qui feroit tomber leur moifyue avec une partie de leur aulorité, et les réduiroit presque à leurs entremets et à leurs équipages; qui les priveroit du plaisir qu'ils sentent .i se faire prier, presser, solliciter, à lalre attendre ou à refuser, à promettre et ù ne pas donner; qui les traverseroit dans le goût qu'ils ont quelquefois à mettre les sots en vue, et à anéantir le mérite quand il leur arrive de le discerner; qui luinniroit des cours les brigues, les cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie ; qui feroit d'une cour orageuse, pleine de mouvements et d'intrigues, comme une pièce comique ou même tragique, dont les sages ne seroient que les spectateurs; qui remettroit delà dignité dans les différentes Militions desliommes, et de la sérénité sur leur vii;;e; qui étendroit leur liberté; qui réveilleroit en eux, avec les talents nalurels, l'iiabiliide du travail et de l'cxereice ; qui les cxciteroit à l'émulation, au désir de la gloire, à l'amour de la vertu ; qui, au lieu de courtisans vils, inquiets, inutiles, soiiventonéreux a la répuldiipic, en feroit ou de sages économes ou tl excellents pères de famille, ou des juges intègres ou

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tic granils capicaiiies, ou des oraleurs, ou des pliilosoplies ; et qui ne leur altireroit à tous nul autre incouvcnient que celui peut-être de laisser à leurs héritiers moins de trésors que de bons exemples.

12. Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi, et à ne rien faire. Personne pres(|uc n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom ; et que méditer, parler, lire, et être tranquille, s'appelât travailler.

13. Un homme de mérite, et qui est en place, n'est jamais incommodé par sa vanité; il s'éiourdit moins du poste (ju'il occupe qu'il n'est humilié j)ar un plus grand qu'il ne remplit pas, et dont il se croit digne ; plus capable d'inquiétude que de fierté ou de mépris pour les autres, il ne pense qu'à soimême.

14. 11 cofiie à un homme de mérite de faire assidûment sa cour, mais par une raison bien opposée ù celle que l'on pourroit croire. Il n'est point tel sans une grande modestie, qui l'éloigné de penser qu'il fasse le moindre plaisir aux princes s'il se trouve sur leur passage, se poste devant leurs yeux, et leur montre son visage : il est plus proche de se persua-

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dcr qu'il les importune; et il a besoin de toutes les raisons tirées de l'nsage et de son devoir pour se résoudre à se montrer. Celui au contraire qui a bonne opinion de soi, et que le vulgaire appelle un glorieux, a du goîlt à se faire voir; et il fait sa cour avec d'autant plus de confiance qu'il est incapable de s'imaginer que les grands dont il est vu pensent autrement de sa personne qu'il fait luimême.

15. Un honnête homme se paye par ses mains de l'application qu'il a à son devoir par le plaisir qu'il sent à le faire, et se désintéresse sur les éloges, 1 estime, et la reconnoissance, qui lui manquent quelquefois.

16. Si j'osois faire une comparaison entre deu?; conditions tout à fait inégales, je dirois qu'un homme de cœur pense à remplir ses devoirs à peu près comme le couvreur pense à couvrir ; ni l'un ni l'autre ne cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril; la mort pour eux est un inconvénient dans le métier, et jamais un obstacle. Le premier aussi n'est guère plus vain d'avoir paru à la tranchée, emporté un ouvrage, ou forcé un retranchement, que celui-ci d'avoir monté sur de hauts combles, ou sur la pointe d'un clocher. Ils ne sont tous deux appliqués qu'à bien faire, pendant que le fanfaron travaille à ce qu'on dise de lui (ju'il a bien fait.

17. La moilcsiie est su mérite ce r|ue les ombres sont aux figures daiisua tableau : elle lui donne de la force et du relief.

Un extérieur simple est l'habit des hommes vulgaires; il est taillé pour eux et sur leur mesure : mais c'est une parure pour ceux qui ont rempli leur Tie de grandes aciion.s; je les compare à une beauté négligée, mais plus piquante.

Cerlainshommes, contents d'eux-mêmes, dequelque action ou de quelque ouvrage qui ne leur a pas mal réussi, et ayant ouï dire que la modestie sied bien aux grands hommes, osent être modestes, contrefont les simples et les naturels; semblables à ces gens diuie taille médiocre qui se baissent aux portes, de peur de se heurter.

18. Votre fils est bègue; ne le faites pas monter sur la tribune. Votre fille est née pour le monde; ne l'enfermez pas parmi les vestales. A'a»îf/iu5, votre affranchi, est foible et timide; ne différez pas, retirez-le des légions et de la milice. « Je veux l'avancer," dites-vous : comblez-le de biens, surchargez-le de terres, de titres, et de possessions; servez-vous du temps ; nous vivons dans un siècle où elles lui feront plus d'honneur que la vertu. «Il m'en coiitcroit trop,» ajoutez-vous. Parlez-vous sérieusement, Crassus? Songez-vous que c'est une goutte d'eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xanthiis que vous aimez, et pour prévenir

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les honteuses suites d'un engagement où il n'est pas propre?

19. Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache à eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune; et, quand on se sent capable de les suivre dans leur disgrâce, il faut les cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande prospérité.

20. S'il est ordinaire d'être vivement touché des choses rares, pourquoi le sommes-nous si peu de la vertu?

21. S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'être tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez.-

22. 11 apj)aroît de temps en temps sur la face de la terre des hommes rares, exquis, qui brillent par leur vertu, et dont les qualités éminentes jettent un éclat prodigieux. Semblables à ces étoiles extraordinaires dont on ignore les causes, et dont on sait encore moins ce qu'elles deviennent après avoir disparu, ils n'ont ni aïeuls ni descendants; ils composent seuls toute leur race.

23. Le bon esprit nous découvre notre devoir, notre engagement à le faire; et, s'il y a du péril, avec péril : il inspire le courage, ou il y supplée.

24. Quand on excelle dans son art, et rpion lui donne toute la perfection dont il est capable, l'on en sort en quelque manière; et l'on s'égale ù ce

qu'il y a de plus noble et de plus relevé. V** ' est un peintre, C* ^ un musicien , et l'auteur de Pyrame^ est un poêle : mais Mignard est Mioaud, LuLLi est LuLLi, et Corneille est Corxeillk.

25. Un homme libre, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde, et aller de pair avec les plus honnêtes gens : cela est moins facile à celui qui est engagé; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.

26. Après le mérite personnel, il faut l'avouer, ce sont les éminenics dignités et les grands litros dont les hommes tirent plus de distinction et plus d'éclat : et qui ne sait être un Erasme doit penser û être évéque. Quelques-uns, pour étendre leur renommée, entassent sur leurs personnes des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre; et ils auroient besoin d'une tiare : mais quel besoin a Trojihime^ d'êlrc cardinal?

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