‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 84 sur 115 · L'or éclate, dites-vous, sur les habits deP/ii · texte numérisé non relu

L'or éclate, dites-vous, sur les habits deP/ii

• Vigiioa.

2 Colasse.

3 Pradon.

4 Les cJilions publiées par La Bruyère iui-nièiiie portent Trophime. Les étliteurs ([iii sont venus en.<nite ont mis Hcnignc, pour mieux désigner Dossuet , qu'apparemment La Bruyère avoit en vue.

DU MKI\ITE PEHSONNEL. 247

Icmoii : il éclate de même chez les marchands. 11 est habillé des plus belles étoffes : le sont-elles moins (ouïes déployées dans les boutiques, et à la pièce? Mais la broderie et les ornements y ajoutent eiii ore la magnificence : je loue donc le travail de louvrier. Si on lui demande quelle heure il est, il liie une montre qui est un chef-d'œuvre : la garde de son épée est un onyx'; il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux, et qui est parfait : il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles que l'on porte sur soi autant pour la vanité que pour l'usage, et il ne se plaint non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a épousé une riche vieille. — Vous m'inspirez enfin de la curiosité; il faut voir du moins des choses si précieuses: envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Philémon ; je vous quille de la personne.

Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et CCS six bêtes qui te traînent, tu penses que l'on t en estime davantage. L'on écarte tout cet attirail, qui t'est étranger, pour pénétrer jusques à toi, qui n'es qu'un fat.

Ce n'est pas qu'il faut fjuelquefois pardonner à celui qui, avec un grand cortège, un habit riche, et un magnifique équipage, s'en croit plus de nai'S"

• A^3ite. {Note de La Bruyère.)

■248 DU MEIUTE l'E 11 SO N >' EL.

sancc et plus d'esprit : il lit cela dans la conlenaticc

et daus les yeux de ceux qui lui parlent.

28. Un homme à la cour, et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie ou de drap de Hollande , une ceiulure large et placée haut sur l'estomac, le soulier de maroquin, la calotte de même, d'un beau grain, un collet liien fait cl bien empesé, les cheveux arrangés et le teint vermeil , qui avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique ce que c'est que la lumière de gloire, et sait précisément comment l'on voit Dieu : cela s'appelle un docteur. Une personne humble, qui est ensevelie daus le cabinet, qui a médité, cherché, consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte.

29. Chez nous, le soldat est brave ; et l'homme de robe est savant : nous n'allons pas plus loin. Chez les Romains, l'homme de rube étoit brave; et le soldat éloit savant : un Romain étoit tout ensemble et le soldat et l'homme de robe.

30. Il semble que le héros est d'un seul métier, qui est celui de la guerre; et que le grand homme est de tous les métiers, ou de la robe, ou de l'épée, ou du cabinet, ou de la cour : l'un et l'autre mis ensemble ne pèsent pas un homme de bien.

31. Dans la guerre, la distinction entre le héros et le grand homme est délicate : toutes les vertus militaires fout l'uu et l'autre. Il semble néanmoins

que le premier soit jeune, cnlreprcnant , d'une haute valeur, ferme ilans les périls, intrépide ; que l'autre excelle par un grand sens, par une vaste prévoyance, par une haute capacité, et par une longue expérience. Peut-être qu'Alexandre n'étoit qu'un héros, et que César étoit un grand homme.

32. ^Emile ' étoit né ce que les plus grands hommes ne deviennent qu'à force de règles, de méditation, et d'exercice. Il n'a eu dans ses premières années qu'à remplir des talents qui étoient naturels, et qu'à se livrer à son génie. Il a fait, il a agi, avant que de savoir, ou plutôt il a sti ce qu'il n'avoit jamais appris. Dirai-je que les jeux de son enfance ont été plusieurs victoires? Lue vie accompagnée d'un extrême bonheur joint à une longue expérience seroit illustre par les seules actions qu'il avoit achevées dès sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se sont depuis offertes, il les a embrassées; et celles qui n'étoienl pas, sa vertu et son étoile les ont fait naître : admirable même et par les choses qu'il a faites, et par celles qu'il auroit pu faire. On 1"? regardé comme un homme

' La plupart des traits rassembles dans ce portrait semblent appartenir au grand Condé. On conçoit que La Bruyère, employé h l'éducation du petit-fils de ce héros, se soit plu à tracer l'image du prince qui avoit jeté tant d'éclat sur l'auguste famille à laquelle lui-même étoit attaché.

incapable de céder à l'ennemi, de plier sons le nombre ou sous les obstacles; comme une ame du premier ordre, pleine de ressources et de lumières, qui voyoil encore où personne ne voyoit plus ; comme celui qui, à la tête des légions, étoit pour elles un présage de la victoire, et qui valoit seul ])lusieurs légions; qui étoit grand dans la prospérité, plus grand quand la fortune lui a été contraire ( la levée d'un siège, une retraite, l'ont plus ennobli que ses triomphes; l'on ne met qu'après, les batailles gagnées et les villes prises) ; qui étoit rempli de gloire et de modestie; on lui a entendu dire : Je fuyais, avec la même grâce qu'il disoit : Nous les battîmes; un homme dévoué à l'Etat, à sa famille, au chef de sa famille : sincère pour Dieu et pour les hommes, autant admirateur du mérite que s'il lui eiit été moins propre et moins familier : un homme vrai, simple, magnanime, à qui il n'a manqué que les moindres vertus.

33. Les enfants des dieux ', pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature, et en sont comme l'cxcejjtion : ils n'attendent presque rien du temps et des années. Le mérite chez eux devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils sont ])lus lot des hommes parfaits (jue le coninuiu des hommes ne sort de l'enfance.

' Fils, Petits-fils : Issus de rois. [Note de La Bruyère.)

34. Les vues coiirlcs, je veux dire les esprits bornes et resserrés claus leur petite sphère, ne peuvent comprendre cette universalité de talents que l'on remarque quelquefois dans un même sujet : où ils voient l'agréable, ils en excluent le solide; où ils croient découvrir les grâces du corps, l'agilité, la souplesse, la dextérité, ils ne veulent plus y admettre les dons de lame, la profondeur, la réflexion , la sagesse : ils ôtcnt de l'histoire de Socr.\te qu'il ait dansé.

35. Il n'y a guère d'homme si accompli et si nécessaire aux sicus qu'il n'ait de quoi se faire moins ii'jirctter.

36. Un homme d'esj)rit el d'un caractère simple cl droit peut tomber dans (pielque piège; il ne pense pas que personne veuille lui en dresser, et le choisir pour être sa dupe : cette confiance le rend moins précautionné, et les mauvais plaisants I entament par cet endroit. Il n'y a qu'A perdre pour ceux qui en viendroient à une seconde charge : il n'est trompé qu'une fois.

.1 éviterai avec soin d'offenser personne , si je suis équitable ; mais sur toutes choses un homme ilCspril, si j'aime le moins du monde mes intérêts.

in. 11 n'y a rien de si délié, de si simple, et de si imperceptible, où il n'entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n'entre, ni ne sort, ni ne s'assied,

•252 DU MEIUTE PERSONNEL.

ni ne se lève, ni ne se lait, ni n'est sur ses jamlies,

coiTinie un homme d'esprit.

38. Je connois^/o/jjed'une visite qu'il m'a rendue sans me connoîlre. 11 prie des gens cju il ne connoît point de le mener chez d'autres dont il n'csi pas connu; il écrit à des femmes qu'il connoîl de vue. 11 s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent quel il est; et là, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir qu'il in- (erronipt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une autre fois dans une assemblce, se place où il se trouve, sans nulle attention aux autres, ni à soi-même : ou l'ôtc d'une place destinée à un ministre, il s'assied à celle du duc et pair; il est là précisément celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point. Chassez un chien du fauteuil du roi, il grimpe à la chaire du jjrédicalcnr; il regarde le n)ondc indilfi'remment sans embarras, saus pudeur : il n'a pas, non plus que le sot, de quoi rougir.

39. Celse est d'un rang médiocre ; mais des grands le souffrent : il n'est pas savant , il a relation avec des savants : il a peu de mérite, mais il connoît des gens qui en ont beaucoup : il n'est pas habile , mais il a ime langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter d'un lieu à un autre. C'est un homme né pour des allées et venues, pour écouter des propositions et les rap-

porter, pour eu fuire d office, pour aller plus loiu que sa commission et en être dcsavouc; pour réconcilier des gens qui se querellent à leur première entrevue; pour réussir dans une affaire et en manquer mille; pour se donner toute la gloire de la réussite, et pour détourner sur les autres lahaii:e d'un mauvais succès. 11 sait les bruiis commuas , les historiettes de la ville: il ne fait rien; il dit ou il écoute ce que les autres font; il est nouvelliste; il sait même le secret des familles : il entre dans de plus hauts mystères; il vous dit pourquoi celuici est exilé , et pourquoi on rappelle cet autre : il Connoit le fond et les causes de la brouillerie des deux frères', et de la rupture des deux ministres-. N'a-t-il pas prédit aux premiers les tristes suites de leur mésintelligence? N'a-t-il pas dit de ceux-ci que leur union ne seroit pas longue? N'étoit-il pas présent à de certaines paroles qui furent diles? N'entra-t-il pas dans une espèce de négociation? Le voulut-on croire? fut-il écouté? A qui parlez-vous de ces choses? Qui a eu plus de part que Ccise ;i toutes ces intrigues de cour? Et si cela n'éloil ainsi, «'il ne l'avoit du moins ou rêvé ou imaginé, songeroit-il à vous le faire croire? auroit-il l'air important et mystérieux d'un homme revenu d'une ambassade?

' Le Pelletier. — ^ Louvois et Scijrnelav.

■40. Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui : il ne parle pas, il ne sent pas ; il répète des sentiments et des discours, se sert même si naturellement de l'esprit des autres qu'il y est le premier trompé, et qu'il croit souvent dire son goût ou expliquer sa pensée, lorsqu'il n'est que l'écho de quelqu'un qu'il vient de quitter. C'est un homme qui est de mise un qudrt d'heure de suite, qui le moment d'après baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui donnoit, et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous du sublime et de 1 héroïque; cl, incapable de savoir jusqu'où l'on peut avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a est tout ce que les hommes en sauroient avoir : aussi a-t-il l'air et le maintien de celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie à personne. 11 se parle souvent à soi-même, et il ne s'en caclie pas; ceux qui passent le voient, et qu'il semble toujours prendre un parti, ou décider qu'une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre le salut, ou uon ; et, pendant qu il délibère, vous êtes, déjà hors de portée. Sa vanité l'a fait lionnéle homme,. l'a mis au-dessus de lui-même, la fait devenir ce qu'il n'étoit pas. L'on juge en le voyant qu'il n'est occupé que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied bien, et que sa parure est assortie; qu'il croit

que tous les yeux sont ouverts sur lui, et que les hommes se relayent pour le contempler.

41. Celui qui, lofjé chez soi dans un jjalais avec deux appartements j)our les deux saisons , vient coucher au Louvre dans un entre-sol, n'en use pas ainsi par modestie. Cet autre, qui pour conserver une taille fine sabstient du vin, et ne fait qu'un seul repas, n'est ni sobre ni tempérant; et d'un troisième qui, importuné d'un ami pauvre, lui donne enfin quelque secours, l'on dit qu'il achète son repos, et nullement qu'il est libéral. Le niolif seul fait le mérite des actions des hommes, et le désintéressement y met la perfection.

42. La fausse grandeur est farouche et inaccessible : comme elle sent son foible , elle se cache , ou du moins ne se montre pas de front, et ne se fait voir qu'autant (piil faut pour imposer et ne paroître point ce qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur est libre, douce, familière , populaire. Elle se laisse toucher et manier; elle ne perd rien à être vue de près : plus on la connoît , plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans effort dans son naturel. Elle s'abandonne quelquefois, se néglige , se relâche de ses avantages , toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir : elle rit, joue, et badine, mais avec dignité. On l'approche tout ensemble avec liberté et avec retenue.

256 DU iMÉRITE PERSONNEL.

Son caracièie est noble et facile, inspire le respeci et la confiance, et fait que les princes nous paroissent grantls el irès-granils, sans nous faire sentir que nous sommes petits.

43. Le saje guérit de l'ambition par l'ambition même; il tend à de si grandes choses qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors , des postes , la fortune, et la faveur. Il ne voit rien dans de si foibles avantajjes qui soit assez bon et assez solide pour remplir son cœur, et pour mériter ses soins et ses désirs ; il a même besoin d'efforts pour ne les pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devroit naître de la vertu toute pure et toute simple : mais les hommes ne l'accordent guère; et il s'en passe.

44. Celui-là est bon qui fait du bien aux autres : s'il souffre pour le bien qu'il fait, il est très-bon; s'il souffre de ceux à qui il a fait ce bien, il a une si grande bonté qu'elle ne peut être augmentée que dans le cas où ses souffrances viendroieut à croître; et, s'il en meurt, sa vertu ne sauroit aller plus loin : elle est héroïque, elle est parfaite.

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