‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 9 sur 115 · XXXIV NOTICE · texte numérisé non relu

XXXIV NOTICE

portrait d'an fat, lorsqu'il dit : « Iphis met «du roujic, mais rarement; il n'en fait pas « habitude. «

Il seroit difficile de n'être pas vivement frappé du tour aussi fin qu'énergique qu'il donne à la pensée suivante, mallieureusement aussi vraie que profonde : « Un grand dit de « Timagène votre ami qu'il est un sot, et il se « trompe. Je ne demande pas que vous répli- « quiez qu'il est liomme d'esprit : osez seule- « ment penser qu'il n'est pas un sot. »

C'est dans les portraits surtout que La Bruyère a eu besoin de toutes les ressources de son talent. Théophraste, que La Bruyère a traduit, n'emploie pour peindre ses Caractères que la forme d'énumération ou de description. En admirant beaucoup l'écrivain grec, La Bruyère n'a eu garde de l'imiter; ou, si quelquefois il procède comme lui par énumération , il sait ranimer cette forme languissante jiar un art dont on ne trouve ailleurs aucun exemple.

Relisez les portraits du riche et du pauvre ' :

• Voyez le chapitre VI , tome l"^, pages 367, 368.

SUr> LA D nu Y EUE. XXXV

«Giton a le teint frais, le visafje plein, la dé- « marche ferme, etc. Pliédon a les yeux creux, «le teint échauffé, etc. », et voyez comment ces mots, il est riche; il est pauvre, rejetés à la fin des deux portraits , frappent comme deux coups de lumière, qui, en se réfléchissant sur les traits qui précèdent, y répandent un nouveau jour, et leur donnent un effet extraordinaire.

Quelle énergie dans le choix des traits dont il peint ce vieillard presque mourant qui a la manie de planter, de hàtir, de faire des projets pour un avenir qu'il ne verra pointU «Il fait « Lâtir dans la rue *** une maison de pierre «de taille, raffermie dans les encoignures par « des mains de fer, et dont il assure, en tous- «sant, et avec une voix frêle et débile, qu'on « ne verra jamais la fin : il se promène tous les «jours dans ses ateliers sur le bras dun valet «qui le soulage; il montre à ses amis ce qu'il «a fait, et leur dit ce qu'il a dessein de faire. «Ce n'est pas pour ses enfants qu'il bâtit,

• Voyez le chapitre xt, tome II, pages 113, 114.

•jcxxvt NOTICE

«car il n'en a point; ni pour ses héritiers, «personnes viles et qui se sont brouillées «avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra « demain . »

Ailleurs il nous donne le portrait d'une femme aimable, comme un fragment imparfait trouvé par hasard, et ce portrait est charmant; je ne puis me refuser au plaisir d'en citer un passage : « Loin de s'appliquer à vous contrea dire avec esprit, Artknice s'approprie vos « sentiments ; elle les croit siens, elle les étend, u elle les embellit : vous êtes content de vous «d'avoir pensé si bien, et d'avoir mieux dit « encore que vous n'aviez cru. Elle est tou- « jours au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, « soit qu'elle écrive : elle oublie les traits où u il faut des raisons; elle a déjà compris que u la simplicité peut être éloquente *. »

Comment donnera-t-il plus de saillie au ridii;ule d'une femme du monde qui ne s'aperçoit pas qu'elle vieillit, et qui s'étonne d'éprouver Ja foiblesse et les incommodités qu'amènent

' Voyez le chapitre xii, tome II, page 143 et suivantes.

sur, LA BnUYÈr.E. xxx-.i,

I àye et une vie trop molle? Il en f,iit un apologue. C'est Irène * qui va au temple d'Epidaure consulter Esculape. D'abord elle se plaint qu'elle est fatiguée : « L'oracle prononce que « c'est par la longueur du chemin qu'elle vient « de faire. Elle déclare que le vin lui est nui- « sible ; l'oracle lui dit de boire de l'eau. Ma « vue s'affoiblit, dit Irène. Prenez des lunettes, K dit Esculape, Je m'affoiblis moi-même, corr- « tinue-t-elle ; je ne suis ni si forte, ni si saine «que je l'ai été. C'est, dit le dieu, que vous H vieillissez. Mais quel raoven de guérir de- « cette langueur? Le plus court, Irène, c'est de u mourir, comme ont fait votre mère et votre-

II aïeule. » A ce dialogue d'une tournure naïve et originale, substituez une simple description à la manière de Théophraste, et vous verrez comment la mcm'e pensée peut paroître commune ou piquante, suivant que l'esprit oti l'imagination sont plus ou moins intéressés par les idées et les sentiments accessoires dont l'écrivain a su l'embellii-.

' Vovez le chapitre xi, tome II. pa«je 78.

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