‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 98 sur 115 · Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un · texte numérisé non relu

Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un

66. On ne pourroit se défendre de quelque joie à voir périr un méchant homme ; l'on jouiroit alors du fruit de sa haine, et l'on tireroit de lui tout ce qu'on en peut espérer, qui est le plaisir de sa perte. Sa mort enfin arrive , mais dans une conjoncture où. nos intérêts ne nous permettent pas de nous en réjouir : il meurt trop tôt ou trop tard.

G". Il est pénible à un homme fier de pardonner à celui cjui le surprend en faute, et qui se plaint de lui avec raison : sa fierté ne s'adoucit que lorsqu'il reprend ses avantages, el qu'il met l'uiilre dans son lori.

68. Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes à qui nous faisons du bien, de même nous haïssons violemment ceux que nous avons beaucoup offensés.

69. 11 est également difficile d'ctouffer dans les comnienccmenls le sentiment des injures, et de le conserver après un certain nombre d'années.

70. C'est par foiblcsse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe à s'en venger; et c'est par paresse que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge point '.

71. 11 y a bien autant de paresse que de foiblcsse à se laisser gouverner.

Il ne faut pas penser à gouverner un homme tout d'un coup, et sans autre préparation, dans une affaire importante , et qui seroit capitale à lui ou aux siens : il sentiroit d'abord l'empire et l'ascendant qu'on veut prendre sur son esprit, et il secoueroit le joug par honte ou par caprice : il faut tenter auprès de lui les petites choses ; et de là le progrès jusqu'aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvoit au plus, dans les commencements, qu'entreprendre de le faire partir pour la campagne ou retourner à la ville, qui finit

' « La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre notre condition meilleure, une lassitude de la guerre , et une crainte de quelque mauvais événement. » (La Rochefoucauld, Maxime 82.)

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par lui dicter un leslamcnt où il réduit son fils à la légitime.

Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la main légère, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa dépendance.

Tels se laissent gouverner jusqu'à un certain point, qui au delà sont intraitables, et ne se gouvernent plus : on perd tout à coup la route de leur cœur et de leur esprit; ni hauteur, ni souplesse, ni force, ni industrie, ne les peuvent dompter : avec cette différence que quelques-uns sont ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par tempérament et par humeur.

11 se trouve des hommes qui n'écoutent ni la raison ni les bons conseils, et qui s'égarent volontairement par la crainte qu'ils ont d'être gouvernés.

D'autres consentent d'être gouvernés par leurs amis en des choses presque indifférentes, et s'en font un droit de les gouverner à leur tour en des choses graves et de conséquence.

Drance veut passer pour gouverner son maître, qui n'en croit rien, non plus que le public : parler sans cesse à un grand que l'on sert, en des lieux et en des temps oîi il convient le moins, lui parler à l'oreille ou en des termes mystérieux, rire jusqu'à éclater en sa présence , lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui parlent, dédaigner ceux qui viennent faire leur cour, ou attendre im-

patiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture trop libre, figurer avec lui le dos appuyé à une cheminée, le tirer par son habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des libertés, marquent mieux un fat qu'un favori.

Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner les autres ; il veut que la raison gouverne seule, et toujours.

Je ne haïrois pas d'être livré par la confiance à une personne raisonnable , et d'eu être gouverné en toutes choses, et absolument, et toujours : je scrois sûr de bien faire, sans avoir le soin de délibérer; je jouirois de la tranquillité de celui qui est gouverné par la raison.

7"2. Toutes les passions sont menteuses, elles se déguisent autant qu'elles le peuvent aux yeux des autres; elles se cachent à elles-mêmes; il n'y a point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec quelque vertu, et cjui ne s'en aide.

73. On ouvre un livre de dévotion, et il touche; on en ouvre un autre qui est galant, et il fait son impression. Oserai-je dire que le cœur seul concilie les choses contraires, et admet les incompatibles?

74. Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs foiblesses et de leur vanité. Tel est ouvertement injuste, violent, perfide, calomniateur, qui cache son amour ou son ambition , sans autre vue que de la cacher.

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75. Le cas n'arrive guère oii l'on puisse dire ; "J'étois ambitieux; » ou on ne l'est point, ou on 1 est toujours : mais le temps vient où 1 on avoue que l'on a aime.

76. Les hommes commencent par l'amour, finissent par l'ambition, et ne se trouvent dans une assiette plus tranquille que lorsqu'ils meurent.

77. Rien ne coule moins à la passion que de se mettre au-dessus de la raison : son grand trioniplic est de l'emporter sur l'interêl.

78. L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le cœur que par l'esprit'.

79. Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et élevées, que nous devons moins à la force de notre esprit qu'il la bonté de notre naturel.

80. Il n'y a guère au monde de plus bel excès (lue celui de la reconnoissance.

81. Il faut être bien dénué d'esprit, si l'amour, la malignité, la nécessité, n'en font pas trouver.

82. Il y a des lieux que l'on admire; il y en a (Vautres qui touchent, et oi'i l'on aimeroit à vivre.

Il me semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.

■ « La confiance fournit plus à la conversation que l'esprit. 1 (I,A nociiEFoiXAULD , Hlaxime Ail.)

8J. Ceux ((ui font bien mcriteroient seuls d éire enviés, s'il n'y avoit encore un meilleur parli à prendre, qui est de faire mieux : c'est une douce vengeance contre ceux qui nous donnent celle jalousie.

84. Quelques-uns se défcndêui d'aimer et de faire des vers, comme de deux foibles qu'ils n'osent avouer, l'un du cœur, l'autre de l'esprit,

83. 11 y a qucljuefois daus le cours de la vie de si cliers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous défend , qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis : de si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y renoncer par venu.

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