‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 14 sur 26 · AVERTISSE M EN I · texte numérisé non relu

AVERTISSE M EN I

fille de son frère Louis II et de Claude-Angélique Tardas. Leti s'est maladroitement trompé de dix ans en donnant à ses lettres la date de 1678. La réputation de La Bruyère n'a commencé, nous venons de le dire, qu'en 1688.

Ainsi que la précédente, nous avons admis cette lettre afin d'en établir la fausseté. Nous en prenons occasion pour prémunir le public contre l'existence de prétendus autographes de La Bruyère, puisqu'il est avéré qu'on ne connaissait qu'une seule pièce authentique avant 1865.

Deux autres lettres (nos xix et xxi) dont l'authenticité ne nous paraît pas douteuse sont connues depuis longtemps, elles ont été imprimées pour la première fois : le n° xix en 165)7, dans le recueil des Lettres de Bussy- Rabutin, le n° xxi en 1708, à La Haye, dans le Santeùilliatta. On ignore ce que sont devenus les autographes.

C'est seulement en 1865 que dix-sept lettres, conservées dans les archives de la maison de Condé, ont été livrées au public par la bienveillante communication de S. A. R. Mgr le

duc d'Aumale , qui a autorisé M. Gustave Servois à les faire entrer dans le La Bruyère de la Collection des grands écrivains de la France.

Parmi les dix-sept lettres autographe.-; que Mgr le duc d'Aumale a conservées, durant vingt-trois ans d'exil , dans les archives de Twickenham, et qui vont sans doute bientôt reprendre place à Chantilly, il en est une signée de madame de Langeron ; nous ne la donnons pas : La Bruyère en l'écrivant remplissait la fonction de simple secrétaire.

Seize lettres adressées au grand Condé, et une à Bené Descartes, voilà donc les seuls autographes authentiques connus de La Bruyère !

Ces lettres ont un véritable intérêt historique, et ne font pas moins d'honneur au grand Condé qu'à La Bruyère. Elles nous apprennent avec quelle sollicitude le prince illustre surveillait les études de son petit-fils, et avec quel zèle le précepteur remplissait les devoirs de son emploi.

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LA BRUYERE A CONDE.

Monseigneur.

Comme mon unique application est d'avancer les études de Monsieur le duc de Bourbon , et que je travaille à cela à "Versailles du matin au soir sans nul relâchement, ma plus grande joie aussi est d'en rendre compte à Votre Altesse Sére'nissime. Je m'abstiens souvent de lui écrire afin de ne point tomber en des redites, et j'attends quelquefois que nous ayons passé à des choses nouvelles , afin qu'elle en soit exactement informée, et de tout le chemin que nous faisons. J'entrerai demain dans l'histoire de Charles VIII; la vie de Louis XI nous a menés au delà de ce que je pensois, soit par le nombre et l'importance des événements, soit aussi faute de temps, que je partage avec bien

«les maîtres. Je fais voir l'Italie à Son Altesse, pour la mener de là en Hongrie, en Pologne et dans les Etats du Turc en Europe; je lui ai appris ces derniers jours la Suède, le Danemarck. la Scandinavie et l'Angleterre avec l'Ecosse et l'Irlande, assez scrupuleusement. Nous avons achevé de M. Descartes ce qui concerne le mouvement1. J'ai rebattu les généalogies que je lui ai déjà enseignées, et vais entrer dans celles des maisons de Saxe, Lorraine, Holstein-, Savoie, et peu d'autres qui sont entrées clans votre branche de Bourbon. Des fables ' nous en sommes au huitième livre, et il les retient avec la facilité ordinaire. 11 avance aussi beaucoup dans la connoissance de la maison du Roi, du moins par la lecture de l'État de la France*. L'on marche également dans toutes ces différentes études, et nulle n'est privilégiée , si ce n'est peut-être l'histoire, depuis que vous me l'avez recommandée:

1 La seconde partie des Principes de philosophie. — Cet ouvrage, dont la première édition, en latin, parut en 1644, fut traduit par Picot, et revu par l'auteur en 1647.

2 La Bruyère a écrit Hostein.

3 Voyez ci-après, lettre X, p. 277, ou La Bruyère désigne les Métamorphoses d'Ovide.

4 L'État de la France. Cet ouvrage commencé par l'abbé Besogne, delà chapelle du Roi, était alors, avec bien moins de détails, ce qu'est de nos jours VAlmanach impérial.

car quelque idée qui nie vienne, et quelque nouvel établissement que je fasse au sujet des études de M. le duc de Bourbon, je déménage sans peine pour aller1 où il plaît à Votre Altesse.

Une lettre quelle a écrite il y a bien quinze jours à Monsieur le Duc a fait ici le mieux du monde : je m'en suis trouvé soulagé par un renouvellement d'attention qui m'a fait deviner, Monseigneur, que vous aviez parlé sur le Ion qu'il faut , et Monsieur le Duc me l'a confirmé. Dès que l'application tombera, je vous en avertirai ingénument, car je sens de la peine à tromper ceux qui se reposent sur moi de quelques soins , et je ne commencerai point par Votre Altesse Sérénissime à faire un effort qui me coûte et qui lui déplaise. Je voudrois de toute mon inclination avoir six grandes heures par jour à bien employer auprès de Son Altesse : je vous annoncerois d'étranges progrès , du moins pour mon fait et sur les choses qui me regardent. Et si j'avois l'honneur d'être chargé de tout, comme j'ai eu le plaisir de le croire, j'en répondrois aussi sûrement ; mais j'ai des collègues, et qui font mieux que moi et avec autant de zèle. Vous devez du moins être très-persuadé , Monsei-

1 A Versailles, à l'hôtel du prince de la Roche-sur- Yon, où tous les maîtres du jeune duc furent établis dans le courant de février 1685.

gneur, que le peu de temps que j use auprès de Monsieur le duc de Bourbon lui est fort utile, qu'il sait très-bien ce que je lui ai appris, qu'il n'est pas aisé même de le mieux savoir, et que je viserai toujours à ce qu'il emporte de toutes mes études ce qu'il y a de moins épineux et qui convient davantage à un grand prince. Je suis avec toute la soumission et tout le respect que je dois,

de Votre Altesse Sérénissime , le irès-humble et très-obéissant serviteur,

Delabruyère1.

Ce 9 janvier 2 [1685], à Versailles.

Suscription : A Son Altesse S. S, Monseigneur le Prince; et à la suite, de la main d'un secrétaire : M. de la Bruyère, 9 février 1685.

1 Toujours ainsi, en un seul mot.

2 Par distraction sans doute, La Bruyère a écrit janvier : la date exacte est celle indiquée par le secrétaire à la suite de la suscription.

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LA BRUYERE A CONDE.

Monseigneur,

C'est aujourd hui un jour de géographie; nous en sommes encore à l'Italie; j'essayerai de la finir avec la Sicile cette après-dînée, et j'espère qu il en rendra un jour un bon compte à Votre Altesse Sérénissime, aussi bien que de la Flandre et du cours du Rhin, qu'il avoit un peu oublié la dernière fois. Je le rendrai prêt aussi sur les généalogies, dont je lui retrace celles qu'il a déjà vues, avant de lui apprendre les maisons de Saxe, d'Holstein1, de Savoie et de Lorraine, qu'il me semble que Monsieur le duc de Bourbon ne doit pas ignorer; j'y puis ajouter l'ancienne maison d'Angleterre, et celle d'Ecosse Sluart, qui règne présentement : cela avec toute la maison de France, celle de Bavière et les deux Autriches, qu'il sait déjà, est précisément ce qu'il lui faut de généalogies, si j'y

1 L'autographe porte Hostein.

ajoute surtout quelques maisons de femmes qui sont entrées par mariages dans votre branche de Bourbon. Charles VIII est fort avancé; les guerres de Bretagne sont sur leur fin , et je vais mener ce roi en Italie : ce règne est court , et aussi celui de son successeur Louis XII. Ainsi nous touchons à François Ier.

J ai mis au net ce que j'ai traduit par vos ordres du petit livre allemand: c'est une suite des affaires des Hongrois, et la succession de leurs rois, que l'on voit rarement ailleurs avec tant d'ordre et d'exactitude. Cela sera utile à Son Altesse pour ce qui concerne l'histoire. Ce qui suit ce que je vous envoie, Monseigneur, et que j'ai laissé sans.le traduire, c'est quelque chose du comte de Serin1, le siège de Candie2, celui de Vienne3, un mot du

1 Pierre, comte de Serin, vice-roi ou ban de Croatie, s'étant mis à la tête de la noblesse hongroise , qui souffrait impatiemment la dureté du gouvernement autrichien , fut arrêté et compris dans les sanglantes exécutions que Léopold Ier, empereur d'Allemagne, ordonna en 1671.

2 Ce siège dura vingt-neuf mois. Les secours que Messieurs de Beaufort et de Navailles amenèrent de France avaient retardé, durant plus de trois mois, la prise de cette place, dont les Turcs s'emparèrent le 16 septembre 1669. M. de Beaufort périt dans une sortie opérée le 15 juin. Son corps ne put être retrouvé.

3 Entrepris par le grand vizir Cara Mustapha, à la tête

Tekehli l et du siège de Bude2, mais moins en détail que ce que vous en avez lu dans les gazettes et toutes les relations.

Je suis avec un profond respect,

Monseigneur,

de Votre Altesse Sérénissime , le très-humble et très-obéissant serviteur,

D ELAIiRUYÈRK.

Mardi, 3 avril [1685], à Versailles.

Suscription : A Son Altesse Monseigneur le Prince.

de deux cent mille hommes , ce siège fut levé le 12 septembre 1683, par l'intervention de Sobieski, roi de Pologne , secondé du duc de Lorraine.

1 Le comte Emeric de Tœkœli, né en 1656, mort le 13 septembre 1705, fut, en 1672, le chef de l'insurrection hongroise contre l'Autriche. 11 était prisonnier des Turcs , ses alliés , qui le tenaient enfermé à Andrinople au moment où La Bruyère écrivait cette lettre.

2 Commencé le 14 juillet 1684, par les troupes impériales , ce siège fut levé le 1er novembre suivant. Bude resta au pouvoir des Turcs jusqu'au 2 septembre 1686.

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J'ai été présent aux trois dernières leçons de M. Sauveur1, et je puis assurer Votre Altesse Sérénissime qu'elles se passèrent avec assez d'application de la part de Monsieur le duc de Bourbon , et qu'il me parut entrer aisément dans toutes les choses dont il s'agissoit : il entendra toujours sans peine tout ce qui est de pure pratique , ou du moins ce où il y a plus de pratique que de spéculation. Il étoit question la dernière fois de la proportion des figures planes entre elles prise de leur hauteur et de leur base , et il verra la première fois quelle est la mesure des figures planes. Il me paroit que

1 Sauveur (Joseph), né en 1653, mort en 1716. Ce géomètre célèbre seconda puissamment le physicien Mariotte dans ses expériences hydrostatiques. Nommé professeur au Collège royal, il fut élu, en 1696, à l'Académie des sciences.

la méthode de M. Sauveur est la bonne, qu'il n'y a rien de superflu, et que tout y tend à une eonnoissance exacte de tout ce qui prépare à la fortification. Sur mon fait, je suis content de l'attention de Son Altesse; la distraction diminue de jour à autre , et elle m'a promis aujourd'hui de s'en corriger entièrement et de ne jias perdre le moindre moment destiné à nos études : c'est sur quoi je m'opiniâtre et ne me rends point. Nous lûmes hier les Principes de M. Descartes, oii nous marchons lentement. Je n'oublie point la fable, ni les gouvernements , que je mêle toujours avec la géographie, et ne rêve du matin au soir qu'aux moyens de lui être utile, et à lui rendre ses études moins amères , prévenu d'ailleurs que ce sont là vos intentions; car je suis avec toute la soumission et la déférence que je vous dois ,

de Votre Altesse Sérénissime, le très-humble et très-obéissant serviteur,

D EL ABRUYÈRE.

Ce 6 avril [1685], à Versailles.

Suscription : A Son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince; et de la main d'un secrétaire : M. de la Bruyère.

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LA BRUYERE A COSDE.

Monseigneur,

Je continue, selon vos ordres, de vous écrire des études de Monsieur le duc de Bourbon : elles vont de manière que Votre Altesse peut eu être contente; je le suis assez de son application, surtout à l'histoire, où il me semble qu'il prend quelque goût et s'intéresse plus que jamais aux événements.

Il en est, sur Charles VIII, à ses guerres d'Italie, que nous finirons bientôt; je lui fais redire de suite les choses qu'il a écrites et que je lui ai expliquées, comme vous faisiez les soirs à Chantilly. J'espère qu'il vous rendra aussi bon compte des vies de ce roi et de Louis XII son successeur, comme il a fait de celle de Louis onzième, et que vous serez encore satisfait de lui sur ce qui concerne la géographie et ses autres études ; car son esprit s'ouvre et se forme de jour à autre, comme sa taille, qui s'embellit extraordinairement : il croît beaucoup, et tout le monde le remarque.

Je viens de trouver une méprise dans l'exemplaire de la traduction dont j'ai envoyé une copie à Votre Altesse, qui a dû l'y apercevoir mieux que personne du monde; car c'est dans l'article de Ferdinand III, où, par une transposition de mots qui est échappée à ma plume, je fais la bataille de Nortlingue, que ce prince gagna, en 1634, contre les Suédois et les princes prolestants, postérieure à une autre qui est de votre connoissance l. Je demande mille pardons à Votre Altesse de cette négligence qui lui convient si peu, et vous proteste que je ne laisse pas d'être avec toute l'attention et tout le respect imaginable ,

Monseigneur,

de Voire Allesse Sérénissime le très-humble et très-obéissant serviteur,

D ELABRUYERE.

Ce 14 avril 1685, à Versailles.

Suscription : A S071 Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince, à Chantilly; et de la main d'un secrétaire : Monsieur de La Bruyère, 14 avril 1685.

1 La bataille de Nortlingue, où Condé remporta une éclatante victoire, eut lieu le 3 août 1645 ; celle gagnée par Ferdinand III, au même lieu, fut livrée onze ans auparavant, le 6 décembre 1634.

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Nous sommes tout à fait hors de 1 Italie , que Monsieur le duc de Bourbon a vue fort en détail et sait par cœur, ainsi que j'ai eu l'honneur de le mandera Voire Altesse Sérénissime. Il verra lundi, mardi et mercredi prochain , les États du duc de Savoie avec une pareille exactitude , et de là nous irons en Hongrie par les pays héréditaires, qu'il saura parfaitement comme tout ce qui est géogra-. phie : c'est dont je réponds à Votre Altesse. La vie de Louis XII peut être présentement à la moitié. Les autres éludes ne sont pas aussi négligées . .le lui ferai bientôt apprendre les maisons de Saxe, de Ilolstein, de Lorraine, de Savoie, de Médicis, de Stuart et de Montmorency. Je ménage avec soin tout le temps qui m'est accordé sans en rien perdre, et profite le mieux que je puis de l'application de Monsieur le duc de Bourbon , dont je suis assez content. Quand je le serai moins, je ne

vous le dissimulerai pas : je le lui ai déclaré nettement, et cela fait un très-bon effet. Je suis avec tout l'attachement et tout le respect que je dois,

Monseigneur,

de Votre Altesse Sérénissime, le très-humble et très-obéissant serviteur,

Delabruyère.

Ce samedi 7 juillet 1685, à Versailles.

Suscription : A Son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince; et d'une autre main : M. de la Bruyère, 7 juillet 1685.

Monseigneur,

Conformément au dernier projet de Votre Altesse Sérénissime, je fais voir à Monsieur le duc de Pjourbon, les lundi, mardi et mercredi , la géogra-

phie jointe aux gouvernements; le jeudi, vendredi et samedi, l'histoire avec les généalogies; le dimanche , l'histoire encore et la fable. Je lui ferai connoître, aujourd hui lundi, les pays héréditaires de la maison d'Autriche , que nous avions laissés pour passer plus vite au royaume d'Hongrie, dont vous m'aviez commandé de 1 instruire préférablement à tout le reste : il le sait assez bien; il est capable d'entendre parler des nouvelles de ce payslà et d'en parler lui-même. Je lui ferai lire encore ces trois premiers jours-ci tout ce qui concerne la maison du Roi dans le petit livre de Y État de ta France1, pour passer ensuite à la connoissance des cercles de l'Allemagne, des divers collèges, de la Chambre de Spire, du conseil aulique , et de tout ce qui regarde le gouvernement de l'Empire, dont j'essayerai de le rendre fort instruit; il a vu et écrit de Louis XIIe sa conquête de l'État de Milan, celle du royaume de Naples, et est ainsi précisément à la moitié de la vie de ce prince. Les maisons de Saxe, d'Holslein, de Stuart, de Lorraine, de Savoie, de Luxembourg, de Montmorency, sont celles à mon gré qui lui sont encore nécessaires à savoir, et auxquelles je m'appliquerai dès jeudi prochain. La fable va grand train à l'ordinaire , et l'application de Son Altesse est telle que je crois devoir vous

1 Sur ce livre, voyez ci-dessus, p. 256, à la note 3.

assurer que j'en suis content; toutes les études commencent à marcher comme à l'ordinaire. J'assiste aux leçons de M. Sauveur, et il me semble que Monsieur le duc de Bourbon entendra fort bien la fortification : il en est encore aux principes.

Si j'assistois aux fêtes *, je vous eu rendrois un compte exact, et de la danse de Son Altesse et de tout le reste; je n'en ai vu aucune, et crois ainsi êlre disculpé, à 1 égard de "Votre Altesse, des plaintes que l'on me dit qu'elle fait sur cela : je voudrois de tout mon cœur avoir mille endroits jiar où marquer avec quel zèle, quel attachement et quel profond respect je suis,

Monseigneur,

de Votre Altesse Sérénissime Le très-humble, très-fidèle et très-obéissant serviteur,

Delabruyère.

Lundi 13 août 1685, à Versailles.

On lit au dos : M. de la Bruvère, 13 août 1685.

1 Le mariage du duc de Bourbon avec Mademoiselle de Nantes fut célébré à Versailles le 24 juillet 1685. Les fiançailles avaient eu lieu le 23. Le 25 il y eut divertissement chez Condé, le jeudi 26 souper chez le Dauphin, le samedi 28 petit ballet à Marly, le dimanche 29 grande

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LA BRUYERE A CODE.

Je viens de finir avec Monsieur le duc de Bourbon l'expédition de Louis XII à iN'aples et la conquête de tout ce royaume. Comme je sais que Votre Altesse Sérénissime veut que je l'instruise des motifs des guerres et des fautes des princes ou de leur bon conseil, et que sans cela même l'histoire n'est qu'une simple gazette, je lui ai fait voir aujourd hui comment le parti que ce roi prit d'entreprendre cette guerre avec Ferdinand1, roi des Espagnes, à frais communs, et de partager avec lui

fête à Saint-Cloud chez le duc d'Orléans, avec bal, comédie, etc.

La mère de La Bruyère étoit alors dangereusement malade et mourut le 3 août suivant.

1 Ferdinand V, dit le Catholique. — Les armées réunies de Louis XII et de Ferdinand firent la conquête du royaume de Naples en moins de quatre mois (1501). Frédéric, le roi détrôné, se retira à Tours, ou il mourut en 1504.

la conquête de Napîes, où il pourvoit réussir lui seul, après celle de l'État de Milan, qu'il veuoit de faire, et la ruine de Ludovic1, qu'il tenoit prisonnier à Loches, a attiré les Espagnols dans 1 Italie , et a fait dans la suite qu'ils en sont demeurés les maîtres et le sont encore, après en avoir chassé les François. Son Altesse a paru entrer dans ces raisons, qu'il a toujours aimées autant ou plus même que les simples faits. Son attention est toujours de manière à devoir vous écrire, Monseigneur, que j'en suis content et que vous devez l'être. Nous continuerons demain l'histoire avec la fable, où je suis d'avis de le faire beaucoup avancer, parce que l'usage en est toujours présent et ordinaire. Les trois jours suivants nous verrons la géographie, et je suivrai inviolablement la méthode de lui faire apprendre les noms par cœur. Rien enfin ne sera oublié de ce que je sais que Votre Altesse exige de moi, n'ayant point à cette heure de passion en la tête plus violente que celle de vous contenter.

Je n'ai pu entendre l'oraison funèbre2 de Monsieur de Meaux, à cause de l'enterrement de ma mère, qui se rencontra le jour même de cette cé-

1 Ludovic Sfoice , dit le More, mort à Loches en 1510.

2 Celle de la princesse Palatine (Anne de Gonzague de Clèves), prononcée par Bossuet, le jeudi 9 août 1685, dans l'église des Carmélites du faubourg Saint-Jacques.

rémonie i. Je vous fais, Monseigneur, mes remerciements très-humbles, et avec un très-grand respect, des bontés que Votre Altesse daigne me marquer sur cette perte dans sa dernière lettre. Pour l'action de Monsieur de Meaux, elle a passé ici et à Paris pour l'une des plus belles qu'il ait faites et même que l'on puisse faire. Il y eut de très-beaux traits, fort hardis, et le sublime y régna en bien des endroits ; elle fut prononcée en maître et avec beaucoup de dignité 2. Elle sera imprimée : c'est Monsieur le Duc et Madame la Duchesse qui l'ont souhaité. J'ai marqué à Monsieur de Meaux l'endroit de voire lettre où vous vous y intéressez. J'ai mené un vrai deuil d'avoir échappé au plaisir d'entendre une si belle pièce , faite d'ailleurs sur un sujet où j'entre si fort et par devoir et par inclination. Les Révérends Pères3 sont très-satisfaits de cette action de Monsieur de Meaux, et personne d'ailleurs ne m'en a parié avec plus d'éloge qu'ils

1 La mère de La Bruyère fut inhumée dans l'église Saint-Nicolas des Champs.

a Dans une lettre de Gourville , adressée le 10 août 1685 au prince de Condé, et conser%'ée dans les Archives de Monseigneur le duc d'Aitmale, on lit : « Monsieur de Meaux fit hier une fort belle oraison funèbre. »

3 II s'agit des jésuites du Rosel et Alleaume, charges avec La Bruyère de l'éducation du duc de Bourbon.

ont fait : je le lui ai dit comme cela, et il a clé fort aise de leur approbation.

Je suis,

Monseigneur,

de Votre Altesse Sérénissime, le très-humble , très-fidèle et très-obéissant serviteur,

D ELABRUYERE.

Ce samedi 18 août 1685, à Versailles.

Au dos, d'une autre main : Monsieur de La Bruyère, 18 août 1685.

f. A BRUYÈRE A CONDÉ.

Ce 2 octobre 1685, à Fontainebleau.

Monseigneur,

Hier lundi, le matin et le soir, je fis étudier Monsieur le duc de Bourbon; j'ai fait la même

LA BRUYÈP.E. III. OEIV. POSTH. 18

chose aujourd'hui. Ainsi depuis dimanche au soir j'ai eu avec Son Altesse quatre longs entretiens sur l'histoire de Louis XII , qui s'achemine par là vers sa fin. Elle m'envoie quérir dès qu'elle a le moindre intervalle qu'elle peut donner à ses études, et me tient fidèlement la parole que j'ai eue d'elle à Chamhord , qu'elle remplaceroit ici le temps perdu à la chasse et aux divertissements, en m'accordant toutes les heures qu'elle auroit de libres à Fontainebleau1. Je dois donc assurer Votre Altesse Sérénissime que tout commence fort bien ici, et qu'il y a même lieu d'espérer que la fin répondra au commencement. Nous en sommes présentement à la révolte des Génois, à leur punition et à 1 entrée du roi Louis XII dans leur ville : cela me donne l'occasion d'entretenir Monsieur le duc de Bourbon de la république de Gènes, de lui en faire l'histoire dès son premier établissement jusques à ses dernières soumissions à Versailles, dont nous avons été les témoins-. Si ces sortes de

1 La cour avoit passé les journées du 20 au 27 septembre à Cbambord. — Au retour de Cbambord la cour alla à Eontainebleau, ou le Loi arriva le 30 septembre.

2 Au mois de mai 1685, Francesco Maria Imperiali, doge de Gênes , accompagné de quatre sénateurs , vint à Versailles faire les soumissions exigées par Louis XIV. — A l'audience qui lui tut accordée le 15 mai, Louis voulut que. conservant son titre et sa dignité, il se couvrit en sa

digressions ne déplaisent point à Votre Altesse, je continuerai de faire ainsi de chaque Etat, royaume ou république, que je lui expliquerai en détail, mais pourtant fort succinctement et sans retarder le cours de notre histoire ordinaire et qui fait la marche de nos études. Il a présentement assez d'application, et telle que j'en suis content. Dès que je le serai moins vous en serez aussitôt averti; je le lui fais entendre ainsi de temps en temps pour me faire écouter. Je ne désire rien au monde plus fortement que de pouvoir lui être utile par mes soins , et vous persuader que je suis avec tout le respect que je dois ,

Monseigneur ,

de Votre Altesse Sérénissime, le très-humble et très-obéissant serviteur,

Deladruyère.

Suscription : A Son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince, à Chantilly.

présence. — Dans une visite du doge au prince de Condé , qui eut lieu leHmai. le duc de Bourbon se trouvait auprès de son père.

27fi LETTRES.

LA BRUYÈRE A CODÉ.

Ce , au soir, à Fontainebleau

Monseigneur, Il y a trois jours que nous avons achevé d'écrire la vie de Louis XII; je la répète encore une fois à Monsieur le duc de Bourbon, afin qu'il la sache mieux. Je ne le ferai plus écrire et commencerai à lui faire lire les Mémoires à François Ier1, pour suivre celte pratique dans les suivants jusqu'à celuici. J'assure Votre Altesse Sérénissime qu'il est appliqué et que j'en suis content. Il apprend par cœur les généalogies et la géographie. Je suis avec un profond respect,

Monseigneur,

De Votre Altesse Sérénissime,

le très-humble et très-obéissant serviteur,

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