‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 58 sur 146 · Bûileau, Satire des fenintes (1G93), vers G73-67G · texte numérisé non relu

Bûileau, Satire des fenintes (1G93), vers G73-67G

T';ii-je encore décrit la dame lirelandière Qui des joueurs chez soi se fait cabaretièrc, Et souffre des affronts que ne souffriroit pas L'hotesso d'une auberge à dix sols par repas?

11 ajoute, dans une note, ([ue bon nombre de femmes « donnoient à souper aux joueurs qu'elles recevoient, de peur de ne plus les revoir, s'ils sor-

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paroissoit dans la ville que ])Oui' y passer avec précipitation : nul entretien, nulle familiarité; que tout y étoit farouche et comme alarmé par le Lruit des chars qu'il falloit éviter, et qui s'abandonnoient au milieu des rues, comme on fait dans une lice j)our remporter le prix de la course. L'on apprendra sans étonnement qu'en pleine paix et dans une tranquillité publique, des citoyens entroient dans les temples, alloient voir des femmes, ou visitoient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y avoit presque personne qui n'eût à son côté de quoi pouvoir d'un

laiont de leur maison. » La Bruyère, par ces mots de payer pour entrer, fait sans doute allusion à un usage qui était général au xvii'' et au xviii'^ siècle : les joueurs laissaient de l'argent sur les tables de jeu pour payer les caries. Cet argent était supposé laissé aux domestiques, qui fournissaient la bougie pour les joueurs, le foin, l'avoine et la paille pour les chevaux. Mais souvent, dans les plus grandes maisons, les maîtres ne rougissaient pas de retenir cet argent. Tallemant des Rcaux le dit dans une de ses Historiettes (t. VI, p. 361, in-8", 3" édition). Un des imitateurs de La Bruyère, l'avocat Brillon, montre Arténice établissant dans sa maison « un brelan continuai », et ayant, outre le gain du jeu, le revenant-bon des car/es. Il ajoute : « Ce. profit ne devroit pas faire le revenu d'une duchesse; s'il est le principal, il n'est pas certainement le plus noble. » {Théophraste moderne ou Nouveaux Caractères des mœurs, p. 631, édit. de 1701.) Baron, dans sa comédie le Rendez-vous des Tuileries (1686), acte I, scène m, représente la femme de chambre d'une marquise disant à sa maîtresse : « Encore dans le temps qu'on nous laissoit le profit des cartes, passe! Il est vrai que l'on fournissoit la bougie, le foin, Tavoine et la paille; mais bastc ! on ne laissoit pas que de s'y sauver encore. Mais je ne sais quel mauvais exemple vous suivez aujourd'hui, et tout à fait indigne d'une personne de qualité comme vous : vous ne nous eu laissez pas la moindre... — Ah! s'écrie alors la marquise, voici donc l'enclouurel Si tu ne nous avois point parlé des cartes, ta morale auroit pu faire quelque effet! » — M. Éd. Fournier (la Comédie de La Bruyère, p. 193, 2"^ édit.) remarque avec raison que les tripots officieux, tenus par des brelandières bourgeoises ou même de qualité, s'étaient surtout multipliés depuis la défense des brelans publics en 1686. Le Discours sur Théophraste parut en 1687. — Quant à ces maisons commodes à tout commerce, le jugement de La Bruyère est confirmé par celui de Duclos, qui a dit : « Une femme dont la maison est livrée au jeu s'engage ordinairement à plus d'un métier, »

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seul coup eu tuor uu autre. Ou si ceux qui viendrout api-ôs nous, rebutés par des mœurs si étranges et si dillerentes des leurs, se dégoûtent par là de nos mémoires, de nos poésies, de notre comique et de nos satires, pouvons-nous ne les pas plaiudi'c par avauce de se priver eiix-uiêmes. par cette fausse délicatesse , de la lecture de si beaux ouvrages, si travaillés, si réguliers, et de la connoissance du plus beau règne dont jamais l'histoire ait été embellie?

Ayons donc pour les livres des anciens cette même indulgence que nous espérons nous-mêmes de la postérité, persuadés que les hommes n'ont point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles, qu'elles changent avec les temps, que nous sommes trop éloignés de celles qui ont passs', et trop i)roches de celles qui régnent encore, pour être dans la distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement^ Alors ni ce que nous appelons la politesse de nos mœurs, ni la bienséance de nos coutumes, ni notre faste, ni notre magnificence ne nous préviendront pas davantage contre la vie simple des Athéniens que contre celle des premiers hommes, grands par eux-mêmes, et indépendamment de mille choses extérieures qui ont été depuis inventées pour suppléer peut-être à cette véritable grandeur qui n'est plus.

La nature se montroit en eux dans toute sa pureté et sa dignité, et n'étoit point encore souillée par la vanité, par le luxe et par la sotte ambition! tu homme n'étoit honoré sur la terre qu'à cause de sa force ou de sa vertu ; il n'étoit point riche par des charges ou des pensions, mais par sou champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses serviteurs; sa nourriture étoit saine et naturelle, les fruits de la terre, le lait de ses animaux et de ses brebis ; ses

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vêtements simples et uniformes, leurs laines, leurs toisons; ses plaisirs innocents, une grande récolte, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la paix dans sa famille. Rien n'est plus opposé à nos mœurs que toutes ces choses; mais l'éloigneinent des temps nous les fait goûter, ainsi que la distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des nations étrangères.

Ils racontent une religion, une police, une manière de se nourrir, de s'habiller, de bâtir et de faire la guerre, qu'on ne savoit point, des mœurs que l'on ignoroit. Celles qui approchent des nôtres nous touchent, celles qui s'en éloignent nous étonnent ; mais toutes nous amusent. Moins rebutés par la barbarie des manières et des coutumes de peuples si éloignés, qu'instruits et même réjouis par leur nouveauté, il nous suffit que ceux dont il s'agit soient Siamois, Chinois. Nègi'es ou Abyssins.

Or ceux dont Théophraste nous peint les mœurs dans ses Cfirnctcres étoient zVthéniens, et nous sommes François ; et si nous joignons à la diversité des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que nous considérions que ce livre a pu être écrit la dernière année de la (.XV'' olympiade, trois cent quatorze ans avant l'ère chrétienne ^ et qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivoit ce peuple d'Athènes dont il fait la peinture, nous admirerons de nous y reconnoitre nous-mêmes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que cette ressemblance avec des hommes séparés par tant de siècles

1. n y a ici uiio légère erreur. L'an 314 avant J.-C. répond à la dernière année de la cwi"^ olympiade, et non de la cxV.

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soil si entiL'ro. Kii elTel, les hommes n'ont point cliangô selon le cunn* et selon les passions; ils sont encore tels qu'ils étoient alors et qu'ils sont marqués dans Tlirophraste : vains, dissinmlés, flatteurs, intéressés, eiïrontés, importuns, défiants, médisants, querelleiix, superstitieux. Il est vrai, Athènes étoit lihre ; c'étoit le centre d'une république; ses citoyens étaient égaux; ils ne rougissoient point l'un de l'autre; ils marchoient presque seuls et à pied dans une ville propre, paisible et spacieuse, entroient dans les boutiques et dans les marchés, achetoient eux-mêmes les choses nécessaires; l'émulation d'une cour ne les faisoit })oint sortir d'une vie commune ; ils réservoient leurs esclaves pour les bains, [)our les repas-', pour le service intérieur des maisons, pour les voyages; ils passoient une partie de leur vie dans les places, dans les temples, aux amphithéâtres, sur un port, sous des portiques, et au milieu d'une ville dont ils étoient également les maîtres. Là le peuple s'assembloit pour délibérer^ des afi'aires publifpies; ici il s'entretenoit avec les étrangers; ailleurs les philosophes tantôt enseignoient leur doctrine, tantôt conféroient avec leurs disciples. Ces lieux étoient tout à la fois la scène des plaisirs et des afTairesJd y avoitdans ces mœurs quelque chose de simple et de populaire, et qui ressemble peu aux nôtres, je l'avoue; mais cependant quels hommes en général que les Athéniens, et ({uelle ville ([u'Athènes ! quelles lois! quelle police! quelle valeur! quelle discipline ! quelle perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts ! mais quelle politesse dans le commerce ordinaire et dans

^ « Pour les Ijains, les repas. » (Kdit. F'^-ii'-".)

^' « Pour parler ou pour délibérer. » (Édit. F"^-.")''.)

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