DISCOURS SUR T IIEOI'H R ASTE
le langage !j Théophraste, le même Tliéoplira.sic dont on vient de dire de si grandes choses, ce parleur agréable, cet homme qui s'exprimoit divinement, fut reconnu étranger et appelé de ce nom [)ar une femme de qui il aclietoit des herbes au marché, et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attique qui lui manquoit et que les Romains ont depuis appelé urbanité, qu'il n'étoit pas Athénien; et Gicéron rapporte '■ que ce grand personnage demeura étonné de voir qu'ayant vieilli dans Athènes, possédant si parfaitement le langage attique et en ayant acquis l'accent par une habitude de tant d'années, il ne s'étoit pu donner ce que le simple peuple avoit naturellement et sans nulle peine -. Que si l'on ne laisse pas de lire quelquefois, dans ce traité des Caractères, de certaines mœurs qu'on ne peut excuser et qui nous paroissent ridicules, il faut se souvenir qu'elles ont paru telles à Théophraste, qu'il les a regardées-^ comme des vices dont il a fait une peinture naïve, qui fit honte aux Athéniens et qui servit à les corriger.
Enfin, dans l'esprit de contenter ceux qui reçoivent froidement tout ce qui appartient aux étrangers et aux anciens, et qui n'estiment que leurs mœurs, on les ajoute à cet ouvrage. L'on a cru pouvoir se dispenser de suivre
'■«... Qui les a regardas. «> Édit. l"-7«.)
1. Brutus, cliap. xlvi. — C'est au même passage que La Bruyf'-re emprunte le rapprocliemcnt f[u'il vient d'établir entre l'atlicisme et l'urbanité : « Omnino, sicut opuior, in nostris est quidam urbanorum, sicut illio atticorum, sonus. »
2. « La Bruyèi'e, sans marquer précisément en quoi Tliéophraste avoit manqué, insinue très-clairement que ce n'étoit pas contre l'accent. Le même, malgré le silence des anciens, a deviné que la vieille qui murtilia de la sorte Tliéopiiraste étoit une herbière. » (Mena^/iana, t. I, p. 401, édition de 17 !.">.)
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le projet de ce pliilosoplie, soit parce qu'il e>^i toujours pernicieux de poursuivre le travail d'autriii, surtout si c'est d'un ancien ou d'un auteur d'une grande réputation; soit encore parce que cette unique figure (ju'on a[)pelle description ou énuujération, employée avec tant de succès dans ces vingt-huit chapitres des Ointrlcres, pourroit en avoir un heaucoup moindre, si elle étoit traitée par un génie fort inférieur à celui de Théophraste.
Au contraire, se ressouvenant que parmi le grand nombie des traités de ce i)hilosophe rapportés par Diogène Laërce, il s'en trouve un sous le titre de Proverbes, c'est-à-dire de pièces détachées, comme des réflexions ou des remarques, que le premier et le i)lus grand livre de morale qui ait été fait i)orte ce même nom dans les divines Écritures, on s'est trouvé excité par de si grands modèles à suivre selon ses forces une semblable manière' d'écrire des mœurs; et l'on n'a point été détourné de son entreprise [)ar deux ouvrages de morale- qui sont ' dans les mains de tout le monde, et d'où'', faute d'attention ou par un esprit de critique, quelques-uns pourroient penser que ces remarques sont imitées.
L'un, par l'engagement de son auteur, fait servir la métaphysique à la religion, fait connoitre l'àme, ses passions, ses vices, traite les grands et les sérieux motifs pour conduire à la vertu, et veut rendre l'homme
■* (( Qui sont encore. » (Édit. i''''-d''.) '' u Et de qui. » (Édit. l'*^^.}
1. L'on entend cette manière coupée dont Saionion a écrit ses Proverbes, et nullement les clioses, qui sont divines et hors de toute comparaison. (Aofe de La Bruyère.)
2. Ce sont les Pensées de Pascal, publiées pour la première fois en 1070, et les Maximes de La llochefoucauld (IGOÔ).
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clirélicii. l/anlre, (jiil est la pioduclion d'un esprit iiisti'uit i)ar le commerce du monde et dont La délicatesse étoit égile à la pénétration, observant que l'amourpropre est dans l'homme la cause de tous ses foibles, l'attaque sans relâche, quelque part où il le trouve; et cette unique pensée, comme multipliée en mille manières diirérentes', a toujours, par le choix des mots et par la variété de l'expression, la grâce de la nouveauté.
L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage cjui est joint à la traduction des Curaclcres. il est tout différent des deux auties que je viens de toucher : moins sublime que le premier et moins délicat que le second, il ne tend qu'à rendre l'homme raisonnable, mais par des voies simples et communes, et en l'examinant indifféremment, sans beaucoup de méthode et selon que les divers chapitres y conduisent, par les âges, les sexes ^ et les conditions, et par les vices, les foibles et le ridicule qui y sont attachés.
L'on s'est plus appli([ué aux vices de l'esprit, aux replis du cu'ur et à tout l'intérieur de l'homme que n'a fait
^ « Comme multipliée eu mille autres. » (Édit. l"-6''.)
1. On a plusieurs fois remarqué (M""" de Staël. De la littérature, ch. iv, llavct. Sur la Rhétorique d'Aristote, p. 78) qu'on ne trouve pas un seul portrait de femme dans les Caractères de Théophraste. « Peut-être, dit M. Eggcr (Mémoires de littérature ancienne, p. 439), ne faut-il rieu conclure de cette lacune dans un livre qui, selon toute apparence, ne nous est pas parvenu complet. » — Il nous paraît difficile d'admettre que cette omission tient aux lacunes du livre, dont la division appelait aussi bien des remarques sur les femmes que sur les hommes. Théophraste avait sans doute pour les femmes l'indifférence d'un Grec et le dédain d'un philosophe. On peut le croire, à en juger par les définitions de l'amour qui lui sont attribuées par Stobée {Florilegium, LXIV, 28 et suiv.) : « C'est l'excès d'une ardeur irréfléchie, dont l'invasion est rapide et la retraite lente. » Et ailleurs : « C'est la passion d'une âme (jui n'a rien à faire. »
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Tln'opliraste; et l'on peut dire que, conuiie ces Caviic- Icrcs, par mille choses extérieures qu'ils font remarquer dans l'honuiie, par ses actions, ses paroles et ses démarches, apprennent quel est son fond, et font remonter jusques à la source de sou dérèglement, loiit au contraire, les nouveaux Cnrarlihrs, déployant d'ahord les pensées, les sentiments et les mouvements des hommes, découvrent le principe de leur malice et de leurs foiblesses, font que l'on prévoit aisément tout ce qu'ils sont capables de dhe ou de faire, et qu'on ne s'étonne plus de mille actions vicieuses ou frivoles dont leur vie est toute remplie.
11 faut avouer que sur les titres de ces deux ouvrages l'embarras s'est trouvé presque égal. Pour ceux qui partagent le dernier, s'ils ne plaisent point assez, l'on permet d'en suppléer d'autres; mais à l'égard des titres des Caractcres de Théophraste, la même liberté n'est pas accordée, parce qu'on n'est point maître du bien d'autrui. 11 a fallu suivre l'esprit de l'auteur, et les traduire selon le sens le plus proche de la diction grecque, et en même temps selon la plus exacte conformité avec leurs chapitres; ce qui n'est pas une chose facile, parce que souvent la signification d'un terme grec, traduit en françois mot pour mot, n'est plus la même dans notre langue : par exenq)le, ironie est chez nous une raillerie'' dans la conversation, ou une figure de rhétorique, et chez Théophraste c'est quelque chose entre la fourberie et la dissinudation, qui n'est pourtant ni l'un ni l'autre '', mais précisément ce qui est décrit dans le premier chapitre.
•'' « Ou une railloric... ou...» (Kdit. l''''-4''.) '' « M l'une ni l'autre. » fÉdit. l'''"-5''.)