Le monde est plein de gens qui, faisant
I Louvois.
intérieurement i et par habitude la comparaison d'eux-mêiiies avec les autres, décident toujours en faveur de leur propre mérite, et agissent conséqucmment.
71. Vous dites qu'il faut être modeste; les gens bien nés ne demandent pas mieux : faites seulement que les hommes n'empiètent pas sur ceux qui cèdent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient.
De même l'on dit : « Il faut avoir des habits modestes. » Les personnes de mérite ne désirent rien davantage : mais le monde veut de la parure, on lui en donne; il est avide de la superfluité, on lui en montre. Quelques-uns n'estiment les autres que par de beau linge ou par une riche étoffe; l'on ne refuse pas toujours d'être estimé à ce prix. Il y a des endroits où il faut se faire voir : un galon d'or plus large ou plus étroit vous fait entrer ou refuser.
72. Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nous-mêmes nous fait soupçonner
» Dans les quatre dernières éditions (1691, 1692, 1694 et 1695) publiées par l'auteur, et dans toutes les réimpressions du dix-huitième siècle jusqu'à nos jours, on lit : extérieurement. M. Destailleur dans son édition de 1855 a rétabli avec raison la leçon des premières éditions altérée par une faute d'impression; nous avons dû suivre son exemple.
dans les autres une fierté à notre égard qui y est quelquefois, et qui souvent n'y est pas : une personne modeste n'a point cette délicatesse '.
73. Comme il faut se défendre de cette vanité qui nous fait penser que les autres nous regardent avec curiosité et avec eslinie, et ne parlent ensemble que pour s'entretenir de notre mérite et faire notre éloge; aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous empêche de croire qu'on ne se parle à l'oreille que pour dire du mal de nous , ou que l'on ne rit que pour s'en moquer.
74. D'où vient qnAlcippe me salue aujourd'hui , me sourit, et se jette hors d'une portière de peur de me manquer? Je ne suis pas riche, et je suis à pied; il doit dans les règles ne me pas voir. N'est-ce point pour être vu lui-même dans un même fond avec un grand?
75. L'on est si rempli de soi-même , que tout s'y rapporte : l'on aime à être vu, à être montré, à être salué, même des inconnus : ils sont fiers s'ils l'oublient; l'on veut qu'ils nous devinent.
76. Nous cherchons notre bonheur hors de nousmêmes et dans l'opinion des hommes, que nous connoissons flatteurs, peu sincères, sans équité,
I " Si nous n'avions |ioint (i'oifjueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres, n
(La Rochefoucauld, Muxime 34.)
pleins d'envie, de caprices, et de préventions i : quelle bizarrerie !
77. Il semble que l'on ne puisse rire que des choses ridicules : l'on voit néanmoins de certaines gens qui rient également des choses ridicules et de celles qui ne le sont pas. Si vous êtes sot et inconsidéré, et qu'il vous échappe devant eux quelque impertinence, ils rient de vous : si vous êtes" sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables, et du ton qu'il les faut dire, ils rient de même.
78. Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l'injustice, et f[ui nous ôtent l'honneur parla calomnie, nous marquent assez leur haine pour nous; mais ils ne nous prouvent pas également qu'ils aient perdu, à notre égard, toute sorte d'estime : aussi ne sommes-nous pas incapables de quelque retour pour eux , et de leur rendre un jour notre amitié. La moquerie, au contraire, est de toutes les injures celle qui se pardonne le moins ;
* K Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paroître. » — u Nous sommes si présomptueux , que nous voudrions être connus de toute la terre , et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus; et nous sommes si vains , que l'estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente.» (Pascal, Pensées, V partie, art. V, n°» 1 et 5.
elle est le langage du mépris , et l'une des manières dont il se fait le mieux entendre; elle attaque l'homme dans son dernier retranchement, qui est l'opinion qu'il a de soi-même; elle veut le rendre ridicule à ses propres yeux ; et ainsi elle le convainc de la plus mauvaise disposition où l'on puisse être pour lui , et le rend irréconciliable.
C'est une chose monstrueuse que le goût et la facilité qui est en nous de railler, d'improuver et de mépriser les autres; et tout ensemble la colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous improuvent, et nous méprisent.
79. La santé et les richesses ôlant aux hommes l'expérience du mal, leur inspirent la dureté pour leurs semblables; et les gens déjà chargés de leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d'autrui.
80. Il semble qu'aux âmes bien nées les fêtes , les spectacles, la symphonie, rapprochent et font mieux sentir l'infortune de nos proches ou de nos amis.
81. Une grande ame est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur, de la moquerie ; et elle seroit invulnérable, si elle ne souffroit par la compassion.
82. Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères '.
I Didon exprime cette pensée quand elle dit : Non ignara mali misaris succurrere disco.
(Virgile, Enéide, liv. I, v. 630.
83. On est prompt à counoître ses plus petits avantages, et lent à pénétrer ses défauts. On n'ignore point qu'on a de beaux sourcils, les ongles bien faits; on sait à peine que l'on est borgne; on ne sait point du tout que l'on manque d'esprit.
84. Argyre tire son gant pour montrer une belle main, et elle ne néglige pas de découvrir un petit soulier qui suppose qu'elle a le pied petit : elle rit des choses plaisantes ou sérieuses pour faire voir de belles dents : si elle montre son oreille, c'est qu'elle l'a bien faite; et si elle ne danse jamais, c'est qu'elle est peu contente de sa taille , qu'elle a épaisse. Elle entend tous ses intérêts, à l'exception d'un seul : elle parle toujours, et n'a point d'esprit.
Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du cœur, et idolâtrent les talents du corps et de l'esprit. Celui qui dit froidement de soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est constant, fidèle, sincère, équitable, reconnoissant, n'ose dire qu'il est vif^, qu'il a les dents belles et la peau douce : cela est trop fort.
Il est vrai qu'il y a deux vertus que les hommes admffent, la bravoure et la libéralité, parce qu'il y a deux choses qu'ils estiment beaucoup, et que ces vertus font négliger, la vie et l'argent : aussi
* Chacun dit du bien de son cœur, et personne n'en ose dire de son esprit. • (La. Rocbefoucauld , Maxime 98.)
personne n'avance de soi qu'il est brave ou libéral.
Personne ne dit de soi, et surtout sans fondement, qu'il est beau, qu'il est {jénéreux, qu'il est sublime : on a mis ces qualités à un trop baut prix : on se contente de le penser.
85. Quelque rapport qu'il paroisse de la jalousie à l'émulation, il y a entre elles le même éloigncment que celui qui se trouve entre le vice et la vertu.
La jalousie et l'émulation s'exercent sur le même objet, qui est le bien ou le mérite des autres; avec cette différence que celle-ci est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l'ame féconde, qui la fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce qu'elle admire ; et que celle-là au contraire est un mouvement violent et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d'elle; qu'elle va même jusques à nier la vertu dans les sujets où elle existe, ou qui, forcée de la reconnoître, lui refuse les éloges ou lui envie les récompenses; une passion stérile qui laisse l'homme dans l'état où elle le trouve, qui le remplit de lui-même, de l'idée de sa réputalion, qui le rend froid et sec sur les actions ou sur les ouvrages d'autrui , qui fait qu'il s'étonne de voir dans le monde d'autres talents que les siens, ou d'autres hommes avec les mêmes talents dont il se pique : vice honteux, et qui par son excès rentre toujours dans la vanité et dans la
présomption, et ne persuade pas tant à celui qui en est blessé qu'il a plus d'esprit et de mérite que les autres, qu'il lui fait croire qu'il a lui seul de l'esprit et du mérile.
L'émulation et la jalousie ne se rencontrent guère que dans les personnes de même art, de mêmes talents et de même condition. Les plus vils artisans sont les plus sujets à la jalousie. Ceux qui font profession des arts libéraux ou des belles-lettres, les peintres, les musiciens, les orateurs, les poètes, tous ceux qui se mêlent d'écrire, ne devroient être capables que d'émulation.
Touie jalousie n'est point exempte de quelque sorte d'envie, et souvent même ces deux passions se confondent. L'envie au contraire est quehjuefois séparée de la jalousie : comme est celle qu'excitent dans notre ame les conditions fort élevées au-dessus de la nôtre, les grandes fortunes, la faveur, le ministère.
L'envie et la haine s'unissent toujours, et se fortifient l'une l'autre dans un même sujet; et elles ne sont reconnoissables entre elles qu'en ce que l'une s'attache à la personne, l'autre à l'état et à la condition.
Un homme d'esprit n'est point jaloux d'un ouvrier qui a travaillé une bonne épée , ou d'un statuaire qui vient d'achever une belle figure. Il sait qu'il y a dans ces arts des règles et une méthode
qu'on ne devine point, qu'il y a des outils à manier dont il ne connoît ni l'usage , ni le nom , ni la figure ; et il lui suffit de penser qu'il n'a point fait l'apprentissage d'un certain métier, pour se consoler de n'y être point maître. Il peut au contraire être susceptible d'envie, et même de jalousie, contre un ministre et contre ceux qui {jouvernent, comme si la raison et le bon sens , qui lui sont communs avec eux, étoient les seuls instruments qui servent à régir un État et à présider aux affaires publiques, et qu'ils dussent suppléer aux règles, aux préceptes, à l'expérience.
86. L'on voit peu d'esprits entièrement lourds et stupides : l'on en voit encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes nage entre ces deux extrémités. L'intervalle est rempli par un grand nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent à la république , et renferment en soi l'utile et l'agréable ; comme le commerce, les finances, le détail des armées, la navigation, les arts, les métiers, l'heureuse mémoire, l'esprit du jeu, celui de la société et de la conversation.
87. Tout l'esprit qui est au monde est inutile à celui qui n'en a point : il n'a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d'autrui.
88. Le premier degré dans l'homme après la rai- .soii, ce seroit de sentir qu'il l'a perdue : la folie
même est incompaiible avec cette connoissance. De même ce qu'il y auroit en nous de meilleur après l'esprit, ce seroit de connoître qu'il nous manque. Par là on feroit l'impossible : on sauroit sans esprit n'être pas un sot, ni un fat, ni un impertinent.
89. Un homme qui n'a de l'esprit que dans une certaine médiocrité est sérieux et tout d'une pièce : il ne rit point, il ne badine jamais, il ne tire aucun fruit de la bagatelle ; aussi incapable de s'élever aux grandes choses que de s'accommoder, même par relâchement, des plus petites, il sait à peine jouer avec ses enfants.
90. Tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat; personne n'ose le lui dire à lui-même : il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit venge.
91. Quelle mésintelligence entre l'esprit et le cœur! Le philosophe vil mal avec tous ses préceptes; et le politique, rempli de vues et de réflexions, ne sait pas se gouverner.
92. L'esprit s'use comme toutes choses : les sciences sont ses aliments, elles le nourrissent et le consument.
93. Les petits sont quelquefois chargés de mille vertus inutiles : ils n'ont pas de quoi les mettre en œuvre.
94. Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur et de l'autorité, qui
se familiarisent avec leur propre grandeur, et à qui la tête ne tourne point clans les postes les plus élevés. Ceux au contraire que la, fortune aveugle, sans choix et sans discernement, a comme accablés de ses bienfaits, en jouissent avec orgueil et sans modération : leurs yeux , leur démarche , leur ton de voix , et leur accès marquent longtemps en eux l'admiration où ils sont d'eux-mêmes , et de se voir si éminents; et ils deviennent si farouches, que leur chute seule peut les apprivoiser.
95. Un homme haut et robuste , qui a une poitrine large et de larges épaules , porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau; il lui reste encore un bras de libre : un nain seroit écrasé de la moitié de sa charge. Ainsi les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits beaucoup plus petits.
96. Il y a des gens * qui gagnent à être extraordinaires : ils voguent, ils cinglent dans une mer où les autres échouent et se brisent : ils parviennent, en blessant toutes les règles de parvenir; ils tirent de leur irrégularité et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus consommée : hommes
I Ce portrait ressemble fort au duc de La Feuillade. Les clefs le nomment; et ce que les écrits du temps nous apprennent de ce grand seigneur ferait croire que les clefs ont raison.
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dévoués à d'autres liommes, aux grands à qui ils ont sacrifié, en qui ils ont placé leurs dernières espérances, ils ne les servent point, mais ils les amusent. Les personnes de mérite et de service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont nécessaires ; ils blanchissent auprès d'eux dans la pratique des bons mots, qui leur tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la récompense; ils s'attirent, à force d'être plaisants, des emplois graves, et s'élèvent par un continuel enjouement jusqu'au sérieux des dignités; ils finissent enfin, et rencontrent inopinément un avenir qu'ils n'ont ni craint ni espéré. Ce qui reste d'eux sur la terre , c'est l'exemple de leur fortune, fatal à ceux qui voudroient le suivre.
97. L'on exigeroit de certains personnages qui ont une fois été capables d'une action noble, héroïque, et qui a été sue de toute la terre, que, sans paroître comme épuisés par un si grand effort, ils eussent du moins, dans le reste de leur vie, cette conduite sage et judicieuse qui se remarque même dans les hommes ordinaires; qu'ils ne tombassent point dans des petitesses indignes de la haute réputation qu'ils avoient acquise; que se mêlant moins dans le peuple , et ne lui laissant pas le loisir de les voir de près, ils ne le fissent point passer de la curiosité et de l'admiration à 1 indifférence , et peut-être au mépris.