Il coûte moins à certains hommes de s'en
rîchir de mille vertus, que de se corriger d'un seul défaut ^ Ils sont même si malheureux, que ce vice est souvent celui qui convenoit le moins à leur état, et qui pouvoit leur donner dans le monde plus de ridicule : il affoiblit l'éclat de leurs grandes qualilés; empêche qu'ils ne soient des hommes parfaits et que leur réputation ne soit entière. On ne leur demande point qu'ils soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu'ils soient plus amis de l'ordre et de la discipline , plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés pour le bien public, plus graves : on veut seulement qu'ils ne soient point amoureux.
99. Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si différents d'eux-mêmes par le cœur et par l'esprit, qu'on est sûr de se méprendre, si l'on en juge seulement par ce qui a paru d'eux dans leur première jeunesse. Tels étoient pieux, sages, savants, qui, par cette mollesse inséparable d'une trop riante fortune, ne le sont plus. L'on en sait d'autres qui ont commencé leur vie par les plaisirs, et qui ont mis ce qu'ils avoient d'esprit à les connoîire , que les disgrâces ensuite ont rendus religieux, sages.
' II se pourrait que La Bruyère eût eu en vue dans ce paragraphe l'archevêque de Paris, Ilarlay deChanipvallon, qui avait de grands talents, de grandes quaUtés , et qui remplissait parfaitement tous les devoirs de son état, à l'exception d'un seul. La Bruyère nous dispense de dire lequel.
tempérants. Ces derniers sont , pour l'ordinaire , de grands sujets , et sur qui l'on peut faire beaucoup de fond ; ils ont une probité éprouvée par la patience et par l'adversité; ils entent sur cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée , et dont ils ne se défont jamais , un esprit de règle , de réflexion, et quelquefois une haute capacité, qu'ils doivent à la chambre et au loisir d'une mauvaise fortune.
Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls ^ : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance, l'envie, l'oubli de soi-même et de Dieu.
100. L'homme semble quelquefois ne se suffire pas à soi-même : les ténèbres , la solitude le troublent, le jettent dans des craintes frivoles, et dans de vaines terreurs : le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de s ennuyer.
* « J'ai souvent dit que tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de biens pour vivre , s'il savoit demeurer chez soi, n'en sortiroit pas pour aller sur la mer , ou au siège d'une place ; et si on ne cherchoit simplement qu'à vivre, on auroit peu de besoin de ces occupations si dangereuses. -. (Pascal, Pensées, Repartie, Art. VII, Misère de l'homme, pensée 1.) — Tout cet article , que son étendue ne nous permet pai de reproduire , a été mis à profit par La Bruyère.
101. L'ennui est entré dans le monde par la paresse; elle a beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la société. Celui qui aime le travail a assez de soimême.
102. La plupart des hommes emploient la première ^ partie de leur vie à rendre l'autre misérable.
103. Il y a des ouvrages ^ qui commencent par A et finissent par Z : le bon , le mauvais , le pire , tout y entre; rien, en un certain genre, n'est oublié : quelle recherche, quelle affectation dans ces ouvrages! on les appelle des jeux d'esprit. De même il y a un jeu dans la conduite : ou a commencé, il faut finir ; on veut fournir toute la carrière. 11 seroit mieux ou de changer ou de suspendre ; mais il est plus rare et plus difficile de poursuivre : on poursuit, on s'anime par les contradictions ; la vanité soutient,
ï Var. (9e édition.) La meilleure partie; nous avons conservé la leçon des huit premières éditions, qui nous paraît être la bonne.
2 Ces mots , qtii comtnencent par A et finissent par Z, sembleraient indiquer un dictionnaire, et notamment celui de l'Académie. Mais comment appeler un dictionnaire un jeti d'esprit? comment trouver dans un dictionnaire de langue , de la recherche et de V affectation 1 11 me semble fort difficile de dire à quelle espèce d'ouvrages La Bruyère fait allusion.
supplée à la raison, qui cède et qui se désiste. Ou porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses , dans celles mêmes où il entre de la religion.
104. Il n'y a que nos devoirs qui nous coûtent , parce que leur pratique ne regardant que les choses que nous sommes étroitement obligés de faire, elle n'est pas suivie de grands éloges , qui est tout ce qui nous excite aux actions louables, et qui nous soutient dans nos entreprises. N*** aime une piété fastueuse qui lui attire l'intendance des besoins des pauvres, le rend dépositaire de leur patrimoine, et fait de sa maison un dépôt public où se font les distributions : les gens à petits collets et les sœurs grises y ont une libre entrée; toute une ville voit ses aumônes et les publie : qui pourroit douter qu'il soit homme de bien, si ce n est peut-être ses
créanciers
105. Gérante meurt de caducité, et sans avoir fait ce testament qu'il projetoit depuis trente années : dix têtes viennent ab intestat partager sa succession. 11 ne vivoit depuis longtemps que par les soins d'Astérie, sa femme, qui jeune encore s'étoit dévouée à sa personne, ne le perdoit pas de vue, secouroit sa vieillesse, et lui a enfin fermé les yeux. Il ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoir se passer, pour vivre, d'un autre vieillard.