‹ Œuvres complètesChapitre 15 sur 55 · Laisser perdre charges et bénéfices plutôt · texte numérisé non relu

Laisser perdre charges et bénéfices plutôt

que de vendre ou de résigner même dans son extrême vieillesse, c'est se persuader qu'on n'est pas du nombre de ceux qui meurent; ou si l'on croit que l'on peut mourir, c'est s'aimer soi-même, et n'aimer que soi.

107. Fauste est un dissolu, un prodigue, un libertin , un ingrat, un emporté, qu'i4urè/e son oncle n'a pu haïr ni déshériter.

Frontiyi, neveu d'Aurèle, après vingt années d'une probité connue, et d'une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l'a pu fléchir en sa faveur, et ne tire de sa dépouille qu'une légère pension que Fauste, unique légataire, lui doit payer.

108. Les haines sont si longues et si opiniâtres, que le plus grand signe de mort dans un homme malade, c'est la réconciliation.

109. L'on s'insinue auprès de tous les hommes , ou en les flattant dans les passions qui occupent leur ame, ou en compatissant aux infirmités qui affligent leur corps. En cela seul consistent les soins que l'on peut leur rendre : de là vient que celui qui se porte bien, et qui désire peu de choses, est moins facile à gouverner.

110. La mollesse et la volupté naissent avec l'homme, et ne finissent qu'avec lui ; ni les heureux, ni les tristes événements ne l'en peuvent séparer : c'est pour lui ou le fruit de la bonne fortune, ou un dédommagement de la mauvaise.

111. C'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard amoureux ï.

112. Peu de gens se souviennent d'avoir été jeunes , et combien il leur étoit difficile d'être chastes et tempérants. La première chose qui arrive aux hommes après avoir renoncé aux plaisirs, ou par bienséance, ou par lassitude, ou par régime, c'est de les condamner dans les autres-. Il entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses mêmes que l'on vient de quitter : l'on aimeroit qu'un bien qui n'est plus pour nous ne fût plus aussi pour le reste du monde : c'est un sentiment de jalousie.

113. Ce n'est pas le besoin d'argent où les vieillards peuvent appréhender de tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si grands fonds qu'ils ne peuvent guère avoir cette inquiétude ; et d'ailleurs comment pourroient-ils craindre de manquer dans leur caducité des commodités de la vie, puisqu'ils s'en privent eux-mêmes volontairement pour satisfaire à leur avarice? Ce

' De toutes les décrépitudes, celle de l'amour est la plus insupportable. i ( La Rochefoucauld , Réflexions diverses , n° IX , p. 351. Edition du Prince Impérial.)

2 «Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples, » (La Rochefoucauld, Maxime 93.)

n'est point aussi l'envie de laisser de plus grandes richesses à leurs enfants, car il n'est pas naturel d'aimer quelque autre chose plus que soi-même , outre qu'il se trouve des avares qui n'ont point d'héritiers. Ce vice est plutôt l'effet de l'âge et de la complcxion des vieillards, qui s'y abandonnent aussi naturellement qu'ils suivoient leurs plaisirs dans leur jeunesse, ou leur ambition dans l'âge viril; il ne faut ni vigueur, ni jeunesse , ni santé, pour être avare; l'on n'a aussi nul besoin de s'empresser, ou de se donner le moindre mouvement pour épargner ses revenus : il faut laisser seulement sou bien dans ses coffres, el se priver de tout; cela est commode aux vieillards, à qui il faut une passion, parce qu'ils sont hommes.

114. Il y a des gens qui sont mal logés, mal couchés, mal habillés, et plus mal nourris; qui essuient les rigueurs des saisons; qui se privent eux-mêmes de la société des hommes , et passent leurs jours dans la solitude ; qui souffrent du présent, du passé, et de l'avenir ; dont la vie est comme une pénitence continuelle, et qui ont ainsi trouvé le secret d'aller à leur perte par le chemin le plus pénible : ce sont les avares.

115. Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards : ils aiment les lieux où ils l'ont passée ; les personnes qu'ils ont commencé de connoîire dans ce temps leur sont chères; ils affectent quel-

ques mots du premiei- langage qu'ils ont parlé; ils tiennent pour l'ancienne manière de chanter, et pour la vieille danse ; ils vantent les modes qui rtfgnoient alors dans les habits, les meubles, et les équipages. Ils ne peuvent encore désapprouver des choses qui servoient à leurs passions, qui étoient si utiles à leurs plaisirs, etqui en rappellent la mémoire. Comment pourroieut-ils leur préférer de nouveaux usages, et des modes toutes récentes où ils n'ont nulle part, dont ils n'espèrent rien, que les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent à leur tour de si grands avantages contre la vieillesse?

116. Une trop grande négligence comme une excessive parure dans les vieillards multiplient leurs rides, et font mieux voir leur caducité.

117. Un vieillard est fier, dédaigneux, et d'un commerce difficile, s'il n'a beaucoup d'esprit.

118. Un vieillard qui a vécu à la cour', qui a im grand sens et une mémoire fidèle, est un trésor inestimable : il est plein de faits et de maximes; l'on y trouve l'histoire du siècle revêtue de circonstances très-curieuses, et qui ne se lisent nulle part; l'on y apprend des règles pour la conduite et pour les mœurs qui sont toujours siires, parce (ju'elles sont fondées sur l'expérience.

I Nicolas Neufville, maréchal de Villeroy, gouverneur de Louis XIV, mort en 1685.

119. Les jeunes gens, à cause des passions qui les amusent, s'accommodent mieux de la solitude que les vieillards.

120. Phidippe, déjà vieux , raffine sur la propreté et sur la mollesse; il passe aux petites délicatesses; il s'est fait un art du boire, du mauger, du repos-, et de l'exercice : les petites règles qu'il s'est prescrites, et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les observe avec scrupule, et ne les romproit pas pour une maîtresse , si le régime lui avoit permis d'en retenir; il s'est accablé de superfluités, que l'habitude enfin lui rend nécessaires. Il double ainsi et renforce les liens qui l'attachent à la vie, et il veut employer ce qui lui en reste à en rendre la perte plus douloureuse. N'appréhendoit-il pas assez de mourir?

121. Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étoient point. Non content de remplir à une table la première place , il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie; il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudroit pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert ;i table que de ses mains; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés , s'ils veulent

manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes , capables doter l'appétit aux plus affames; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe : s'il enlève un ragoût de dessus un plat , il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant; la table est pour lui un râtelier; il écure ses dents , et il continue à manger. Il se fait , quelque part où il se trouve , une manière d'établissement, et ne souffre pas d'être plus presse au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent; dans toute autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en foiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dans les hôtelleries , et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage; ses valets, ceux d'autrui , courent dans le même temps pour son sei'vice. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, bardes, équipages. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne , ne plaint personne, ne connoît de maux que les siens , que sa répléiion et sa bile ; ne pleure pointlamort des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rachèteroit volontiers de l'extinction du genre humain.

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