Sans une grande roideur et une continuelle
attention à toutes ses paroles, on est exposé à dire en moins d'une heure le oui et le non sur une même chose ou sur une même personne, déterminé seulement par un esprit de société et de commerce, qui entraîne naturellement à ne pas contredire celui-ci et celui-là qui en parlent différemment.
41. Un homme partial est exjîosé à de petites mortifications; car, comme il est également impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux ou sages, et que ceux contre qui il se déclare soient toujours en faute ou malheureux, il naît de là qu'il lui arrive souvent de perdre contenance dans le public, ou par le mauvais succès de ses amis, ou par une nouvelle gloire qu'acquièrent ceux qu'il n'aime point.
42. Un homme sujet à se laisser prévenir, s'il ose remplir une dignité ou séculière ou ecclésiastique, est un aveugle qui veut peindre, un mulet qui s'est chargé d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie : foibles images, et qui n'expriment qu'imparfaitement la misère de la prévention. Il faut ajouter qu'elle est un mal désespéré , incurable , qui infecte tous ceux qui s'approchent du malade, qui fait déserter les égaux, les inférieurs, les parents , les amis , jusqu'aux médecins : ils sont bien éloignés de le guérir, s'ils ne peuvent le faire convenir de sa maladie ni des remèdes , qui seroient
d'écouter, de douter, de s'informer et de s'éclaircir. Les flatteurs , les fourbes , les calomniateurs , ceux qui ne délient leur langue que pour le mensonge et l'intérêt, sont les charlatans en qui il se confie, et qui lui font avaler tout ce qui leur plaît : ce sont eux aussi qui l'empoisonnent et qui le tuent.
43. I.a règle de Descartes, qui ne vciil pas qu'on décide sur les moindres vérités avant qu'elles soient connues clairement et distinctement', est assez belle et assez juste pour devoir s'étenilre au jugement que l'on fait des personnes.
44. Rien ne nous venge mieux des mauvais jugements que les hommes font de notre esprit, de nos mœurs et de nos manières , que l'indignité et le mauvais caractère de ceux qu'ils approuvent.
Du même fonds dont on néglige un homme de mérite l'on sait encore admirer un sot.
45. Un sot est celui qui n'a pas même ce qu'il faut d'esprit pour être fat.
ï Le premier des quatre picceptes que j'avois pris la résolution d'observer, dit Descartes, étoit de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle , c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention , et de ne comprendre rien de plus en mes jujjemcnts que ce qui se présenteroit si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. {Discours de la Méthode , 2« partie.)
46. Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite.
47. L'impertinent est un fat outre. Le fat lasse, ennuie, dégoûte, rebute; l'impertinent rebute, aigrit, irrite, offense; il commence où l'autre finit.
Le fat est entre l'impertinent et le sot : il est composé de l'un et de l'autre.
48. Les vices partent d'une dépravation du cœur; les défauts, d'un vice de tempérament; le ridicule, d'un défaut d'esprit.
L'homme ridicule est celui qui, tant qu'il demeure tel, a les apparences du sot.
Le sot ne se tire jamais du ridicule, c'est son caractère : l'on y entre quelquefois avec de l'esprit, mais l'on en sort.
Une erreur de fait jette un homme sage dans le ridicule.
La sottise est dans le sot, la fatuité dans le fat, et l'impertinence dans l'impertinent : il semble que le ridicule réside tantôt dans celui qui en effet est ridicule, et tantôt dans l'imagination de ceux qui croient voir le ridicule où il n'est point et ne peut être.
49. La grossièreté, la rusticité, la brutalité, peuvent être les vices d'un homme d'esprit.
50. Le stupide est un sot qui ne parle point, en cela plus supportable que le sot qui parle.