‹ Œuvres complètesChapitre 31 sur 55 · n'y a rien qui mette plus subitement un · texte numérisé non relu

n'y a rien qui mette plus subitement un

I Souffler ou jeter en sable un verre de vin, d'eanf/e-î'/e; anciennes expressions proverbiales qui si{jnifiaient, avaler d'un trait et sans prendre haleine.

homme à la mode, et qui le soulève davantage que le grand jeu : cela va de pair avec la crapule. Je voudrois bien voir un homme poli, enjoué, s|)irituel, flU-d un Catulle ou sou disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de perdre huit cents pistoles en une séance.

8. L'ne personne ù la mode ressemble à une fleur bleue^ qui croît de soi-même dans les sillons, où elle étouffe les épis, diminue la moisson, et tient la place de quelque chose de meilleur; qui n'a de prix et de beauté que ce qu'elle emprunte d'un caprice léger qui naît et qui tombe presque dans le même instant: aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en parent; demain elle est négligée, et rendue au peuple.

Une personne de mérite , au contraire , est une fleur qu'on ne désigne pas par sa couleur, mais que l'on nomme par son nom, que l'on cultive pour sa beauté ou pour son odeur; l'une des grâces de la nature , l'une de ces choses qui embellissent le monde, qui est de tous les temps, et d'une vogue ancienne et populaire; que nos pères ont estimée, et que nous estimons après nos pères; à qui le dégoût ou l'antipathie de quelques-uns ne sauroit nuire : un lis , une rose.

' Ces barbeaux qui croissent parmi les seifjles furent, un été , à la mode dans Paris. Les dames en mettaient pour bouquet.

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9. L'on voit Eustratk assis dans sa nacelle, où il jouit d'un air pur et d'un ciel serein : il avance d'un bon vent et qui a toutes les apparences de devoir durer; mais il tombe tout d'un coup, le ciel se couvre, l'orage se déclare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est submergée : on voit Eusirate revenir sur l'eau et faire quelques efforts, on espère qu'il pourra du moins se sauver et venir à bord ; mais une vague l'enfonce, on le tient perdu : il paroît une seconde fois, et les espérances se réveillent, lorsqu'un flot survient et l'abîme, on ne le revoit plus, il est noyé.

10. Voiture et Sarrasin ^ éloient nés pour leur siècle, et ils ont paru dans un temps où il semble qu'ils étoient attendus. S'ils s'étoient moins pressés de venir, ils arrivoient trop tard; et j'ose douter qu'ils fussent tels aujourd'bui qu'ils ont été alors : les conversations légères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et familières, les petites parties où l'on éloit admis seulement avec de l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feroieut revivre : ce que je puis faire en faveur de leur esprit, est de convenir que peut-être ils

ï Voiture (Vincent), né à Amiens en 1598, est mort à Paris en 1648. — Sarrazin (Jean-François) né à Hermaville, près de Caen, en 1603, est mort à Pczénas en décembre 1654.

cxcelleroient dans un autre genre : mais les femmes sont, de nos jours, ou dévotes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses, cfuelrjues-unes même tout cela à la fois; le goût de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs, ont pris la place, et la défendent contre les gens d'esprit.

11. Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons, des chausses à aiguillettes et des bottines : il rêve la veille par où et comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se laisse habiller par son tailleur. Il y a autant de foiblesse ;'i fuir la mode qu'à l'affecter.

12. L'on blâme une mode qui , divisant la taille des hommes en deux parties égales, en prend une toute entière pour le buste, et laisse l'autre pour le reste du corps : l'on condamne celle qui fait de la tête des femmes la base d'un édifice à plusieurs étages, dont l'ordre et la structure changent selon leurs caprices, qui éloigne les cheveux du visage, bien qu'ils ne croissent que pour l'accompagner; qui les relève et les hérisse à la manière des bacchantes, et semble avoir pourvu à ce que les femmes changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fière et audacieuse. On se récrie enfin contre une telle ou une telle mode, qui cependant, toute bizarre qu'elle est, pare et embellit pendant qu'elle dure , et dont l'on tire tout l'avantage

qu'oQ en peut espérer, qui est de plaire. Il me paroît qu'on devroit seulement admirer l'inconstance et la légèreté des hommes, qui attachent successivement les agréments et la bienséance à des choses tout opposées , qui emploient pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave et d'ornements les plus sérieux; et que si peu de temps en fasse la différence.

13. N... est riche, elle mange Ijicn , elle dort bien; mais les coiffures changent, et lorsqu'elle y pense le moins et qu'elle se croit heureuse, la sienne est hors de mode.

14. Ipliis voit à l'église un soulier d'une nouvelle mode; il regarde le sien, et en rougit, il ne se croit plus habillé. Il étoit venu à la messe pour s'y montrer, et il se cache ; le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une pâte de senteur; il a soin de rire pour montrer ses dents; il fait la petite bouche , et il n'y a guère de moments où il ne veuille sourire; il regarde ses jambes, il se voit au miroir : l'on ne peut être plus content de personne qu'il l'est de lui-même; il s'est acquis une voix claire et délicale, et heureusement il parle gras; il a un mouvement de lête , et je ne sais (|uel adoucissement dans les yeux, dont il n'oublie pas de s'embellir; il a une démarche molle et le plus joli maintien qu'il est capable de se procurer; il

met (lu rouge, mais rarement, il n'en fait pas habitude. H est vrai aussi qu'il porte des chausses et un chapeau, et qu'il n'a ni boucles d'oreilles ni collier de perles ; aussi ne 1 ai-jc pas admis dans le chapitre des femmes.

15. Ces mêmes modes que les hommes suivent si volontiers pour leur persotme, ils affectent de les nt'gliger dans leurs portraits, comme s'ils sentoient ou qu'ils prévissent l'indécence et le ridicule où elles peuvent tomber dès qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleur ou l'agrément de la nouveauté ; ils leur préfèrent une parure arbitraire, une ciraperie indifférente, fantaisies du peintre qui ne sont prises ni sur l'air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les mœurs ni la personne. Ils aiment des attitudes forcées ou immodestes, une manière dure, sauvage, étrangère, qui font un capilan d'un jeune abbé, et un matamore d'un homme de robe; une Diane d'une femme de ville; comme d'une femme simple et timide , une amazone ou une Pallas; une Laïs d'une honnête fille; un Scythe, un Attila, d'un prince qui est bon et magnanime.

Une mode à peine détruit une autre mode, qu'elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière; telle est notre légèreté. Pendant ces révolutions un siècle s'est écoulé qui a mis toutes ces parures au rang des choses passées et qui ne sont plus, La mode

alors la plus curieuse et qui fait plus de plaisir à voir, c'est la plus ancienne : aidée du temps et des années, elle a le même agrément dans les portraits qu'a la saye ou l'habit romain sur les théâtres, qu'ont la mante, le voile et la tiare' daus nos tapisseries et dans nos peintures.

Nos pères nous ont transmis avec la connoissaucc de leurs personnes celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes^, et des autres ornemenls qu'ils ont aimés pendant leur vie : nous ne saurions bien reconnoître cette sorte de bienfait qu'en traitant de même nos descendants.

16. Le courtisan autrefois avoit ses cheveux, étoit en chausses et en pourpoint , portoit de larges canons, et il étoit libertin. Cela ne sied plus : il porte une perruque, Ihabit serré, le bas uni, et il est dévot : tout se règle par la mode.

17. Celui qui depuis quelque temps ù la cour étoit dévot, et par là, contre toute raison, peu éloigné du ridicule, pouvoit-il espérer de devenir à la mode ?

18. De quoi u'esl point capable un courtisan dans la vue de sa fortune, si pour ne la pas manquer il devient dévot?

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