‹ Œuvres complètesChapitre 32 sur 55 · Les couleurs sont préparées et la toile est · texte numérisé non relu

Les couleurs sont préparées et la toile est

' Habits des Orientaux. {Note de La Bruyère.) 2 Offensives et défensives. [Note de La Bruyère.)

toute prête; mais conimeui le fixer, cet homme inquiet, léger, inconstant, qui change de mille et mille figures? Je le peins dévot, et je crois l'avoir attrapé; mais il m'échappe, et déjà il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de dérèglement de cœur et d'esprit où il sera reconnoissable; mais la mode presse, il est dévot.

20. Celui {ji]i a pénétré la cour connoît ce que c'est que vertu et ce que c est que dévotion ' : il ne peut plus s'y tromper.

21. Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode, garder sa place soi-même pour le salut, savoir les êtres de la chnpelle, connoîtrc le flanc, savoir où l'on est vu et où l'on n'est pas vu; rêver dans l'église à Dieu et à ses affaires, y recevoir des visites, y donner des ordres et des commissions, y attendre les réponses; avoir un directeur mieux écouté que 1 Évangile; tirer toute sa sainteté et tout son relief de la réputation de son directeur; dédaigner ceux dont le directeur a moins de vogue, et convenir à peine de leur salut; n'aimer de la parole de Dieu que ce qui s'en prêche chez soi ou par son directeur, préférer sa messe aux autres messes, et les sacrements donnés de sa main à ceux qui ont moins de cette circonstance; ne

* Fausse dévotion. {Xote de La Bruyère.)

se repaître que de livres de spiriiuallté, comme s'il n'y avoit ni Evangiles, ni Epîtres des Apôtres, ni morale des Pères; lire ou parler un jargon inconnu aux premiers siècles; circouslancier à confesse les défauts d'autrui , y pallier les siens; s'accuser de ses souffrances , de sa patience ; dire comme un péché son peu de progrès dans l'hcroïsme; être en liaison secrète avec de certaines gens contre certains autres; n'estimer que soi et sa cabale; avoir pour suspecte la vertu même; goûter, savourer la prospérité et la faveur, n'en vouloir que pour soi; ne point aider au mérite; faire servir la piété à son ambition , aller à son salut par le chemin de la fortune et des dignités : c'est du moins jusqu'à ce jour le plus bel effort de la dévotion du temps.

Un dévot' est celui qui, sous un roi athée, seroit athée.

22. Les dévots- ne connoissent de crimes que lin continence, parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de l'incontinence. Si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou Phcrénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez : laisscz-lcs jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs créanciers, se réjouir du malheur d'autrui et en profiler, idolâtrer les grands, mépriser les petits, s'enivrer de

1 Faux dévot. [Note de La Bruyère.)

2 Faux dévots. [Note de La Bruyère.)

leur propre nu'rile, sécher d'envie , nieuiir, iiudire, cab.iler, nuire, c'est leur état. Voulez-vous qu'ils empiètent sur celui des gens de bien, qui avec les vices cachés fuient encore l'orgueil et l'injustice?

23. Quand un courtisan sera humble, {juéri du faste et de l'ambition ; qu'il n'établira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents, qu'il sera c({uitable , soulagera ses vassaux, payera ses créanciers; qu il ne sera ni fourbe ni médisant; qu'il renoncera aux grands repas et aux amours illégitimes; qu'il priera autrement que des lèvres, et même hors de la présence du Prince; quand d'ailleurs il ne sera point d'un abord farouche et difficile; qu'il n'aura point le visage austère et la mine triste ; qu'il ne sera point paresseux et contemplatif; qu'il saura rendre, par une scrupuleuse attention, divers emplois très-compatibles; qu'il pourra et qu'il voudra même tourner son esprit et ses soins aux grandes et laborieuses affaires, h celles surtout d'une suite la plus étendue pour les peuples et pour l'État; quand son caractère me fera craindre de le nommer en cet endroit, et cjue sa modestie l'empêchera, si je ne le nomme pas, de s'y reconnoître : alors je dirai de ce personnage : «Il est dévot»; ou plutôt, " (J'est im homme donné à sou siècle pour modèle d'une vertu sincère et pour le discernement de l'hypocrite. »

24. Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet; de même il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d'une étoffe fort légère en été, et d'une autre fort moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises très-déliées, qu'il a un trèsgrand soin de bien cacher. Il ne dit point « ma haire et ma disciplme , » au contraire: il passeroit pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot : il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croit, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire , et qu'il se donne la discipline'. U y a quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment : ouvrez-les, c'est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur et l'Année sainte : d'autres livres sont sous la clef. S'il marche par la ville et qu'il découvre de loin un homme devant qui il est nécessaire qu'il soit dévot, les yeux baissés, la démarche lente et modeste, l'air recueilli, lui sont familiers : il joue son rôle. S'il entre dans une église, il observe d'abord de qui il peut être vu , et , selon la découverte qu'il vient de faire , il se met à genoux et prie , ou il ne songe ni à se mettre à genoux ni à prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorité qui le verra et qui peut l'en-

Critique du ÎAnTl'FFE de Molière.

tendre, non-seulement il prie, mais il médite, il pousse des élans et des soupirs : si 1 homme de bien se relire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un endroit pour se recueillir, et où tout le monde voit qu'il s'humilie : s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont à la chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, il fait plus de bruit qu'eux pour les faire taire ; il reprend sa méditation, qui est toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec luimême, et où il trouve son compte. Il évite une église déserte et solitaire, où il pourroit entendre deux messes de suite, le sermon, vêpres et complies, tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sût gré : il aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours ; on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois jours dans toute l'année où à propos de rien il jeûne ou fait abstinence : mais à la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre : il se fait prier, presser, quereller, pour rompre le carême dès son commencement, et il en vient là par complaisance. Si Onuphre est nommé arbitre dans une querelle de parents ou dans un procès de famille, il est pour les plus forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que celui ou celle qui a beaucoup de bien H BRUYÈRE, u. 14

puisse avoir tort. S'il se trouve bien d'un homme opulent à qui il a su imposer, dont il est le parasite, et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance ni déclaration, il s'enfuira, il lui laissera son manteau, s'il n'est aussi sûr d'elle que de lui-même : il est encore plus éloigné d'employer pour la flatter et pour la séduire le jargon de la dévotion'; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne serviroit qu'à le rendre très-ridicule-. 11 sait où se trouvent des femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami; il ne les abandonne pas pour longtemps, quand ce ne seroitque pour faire dire de soi dans le public, qu'il fait des retraites : qui en effet pourroit en douter, quand on le revoit paroître avec un visage exténué et d'un homme qui ne se ménage point? Les femmes d'ailleurs qui fleurissent cl qui prospèrent à l'ombre de la dévotion"' lui conviennent, seulement avec cette petite différence qu'il néglige celles qui ont vieilli, et qu'il cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux faites, c'est son attrait : elles vont, et il va; elles reviennent, et il revient; elles demeurent, et il

ï Fausse ddvotion. (Xnte de La Bruyère.)

2 Critique du Tautuffe,

3 Fausse dévotion. [Note de La Bruyère.)

demeure; c'est en tous lieux et à toutes les heures qu'il a la consolation de les voir : qui pourroit n'eu être pas édifié? elles sont dévotes et il est dévot. Il n'oublie pas de tirer avantage de l'aveuglement de son ami et de la prévention où il l'a jeté en sa faveur : tantôt il lui emprunte de l'argent, tantôt il fait si bien que cet ami lui en offre : il se fait reprocher de n'avoir pas recours à ses amis dans ses besoins. Quelquefois il ne veut pas recevoir une obole sans donner un billet, qu'il est bien sûr de ne jamais retirer. Il dit une autre fois, et d'une certaine manière, que rien ne lui manque, et c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme : il vante quelque autre fois publicjuement la générosité de cet homme pour le piquer d'honneur et le conduire à lui faire une grande largesse. Il ne pense point à profiter de toute sa succession, ni à s'attirer une donation générale de tous ses biens, s'il s'agit sur tout de les enlever à un fils, le légiiime héritier. Un homme dévot n'est ni avare , ni violent , ni injuste, ni même intéressé : Onuphre n'est pas dévot, mais il veut être cru tel, et, par une parfaite, quoique fausse imitation de la piété, ménager sourdement ses intérêts : auss ne se joue-t-il pas à la ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir; il y a là des droits trop forts et trop inviolables; on ne les traverse point sans faire de l'éclat : et il l'appré"

212 nE LA MODE,

hcnde, sans qu'une pareille entreprise vienne aux oreilles du Prince, à qui il dérobe sa marche, par la crainte qu'il a d'être découvert, et de paroître ce qu'il est ^ Il en veut à la ligne collatérale : on l'attaque plus impunément; il est la terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune; il se donne pour l'héritier légitime de tout vieillard r[ui meurt riche et sans enfants; et il faut que celui-ci le déshérite, s'il veut que ses parents recueillent sa succession : si Onuphre ne trouve pas jour à les en frustrer à fond , il leur en ôte du moins une bonne partie : une petite calomnie, moins que cela; une légère médisance lui suffit pour ce pieux dessein; et c'est le talent qu'il possède à ua plus haut degré de perfection : il se fait même souvent un point de conduite de ne le pas laisser inutile: il y a des gens, selon lui, qu'on est obligé en conscience de décrier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, à qui il veut nuire, et dont il désire la dépouille. Il vient à ses fins sans se donner même la peine d'ouvrir la bouche : on lui parle à'Eudoxe, il sourit ou il soupire ; on l'interroge, on insiste, il ne répond rien; et il a raison : il en a assez dit.

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