‹ Œuvres complètesChapitre 5 sur 55 · OL' DE LA RÉPUDLIOUE · texte numérisé non relu

OL' DE LA RÉPUDLIOUE

coiiUime plus raisonnable. L'on voit une espèce de maux que l'on peut corriger par le changement ou la nouveauté, qui est un mal, et fort dangereux. Il y en a d'autres cachés et enfoncés comme des ordures dans un cloaque, je veux dire ensevelis sous la honte, sous le secret, et dans l'obscurité : on ne peut les fouiller et les remuer qu'ils n'exhalent le poison et l'infamie; les plus sages doutent quelquefois s il est mieux de conuoître ces maux que de les ignorer. L'on tolère quelquefois dans un État uu assez grand mal , mais qui détourne un million de petits maux ou d'inconvénients, qui tous seroienl inévitables et irrémédiables. Il se trouve des maux dont chaque particulier gémit, et qui deviennent néanmoins un bien public , quoique le public ne soit autre chose que tous les particuliers. Il y a des maux personnels qui concourent au bien et à l'avantage de chaque famille. Il y en a qui affligent, ruinent, ou déshonorent les familles, mais qui tendent au bien et à la conservation de la machine de l'Etat et du gouvernement. D'autres maux renversent des États, et sur leurs ruines en élèvent de nouveaux. On en a vu enfin qui ont sapé par les fondements de grands empires , et qui les ont fait évanouir de dessus la terre , pour varier et renouveler la face de l'univers.

8. Qu'importe à l'État qn Ergaste soit riche, qu'il ait des chiens qui arrêtent bien, qu'il crée les modes

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sur les équipages et sur les habits, qu'il abonde en supcrfluités? Où il s'agit de l'intérêt et des commodités de tout le public, le particulier est-il compté? La consolation des peuples dans les choses qui lui pèsent un peu est de savoir qu'ils soulagent le prince, ou qu'ils n'enrichissent que lui : ils ne se croient point redevables à Ergaste de rembellissement de sa fortune.

9. La guerre a pour elle l'antiquité; elle a été dans tous les siècles : on la toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les familles d'héritiers , et faire périr les frères à une même bataille. Jeune Soyecourt^, je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mur, pénétrant, élevé, sociable ; je plains cette mort prématurée qui te joint à ton intrépide frère, et t'enlève à une cour où tu n'as fait que te montrer : malheur déplorable, mais ordinaire ! De tout temps les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les autres ; et, pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu'on appelle l'art mi-

' Adolphe de Belleforière, chevalier de Soyecourt, dont le frère avait été tué à la bataille de Fleurus, le 1«»" juillet 1690, et qui mourut trois jours après lui des blessures qu'il avait reçues à cette même bataille.

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litaire' : ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire, ou la plus solide réputation; et ils ont depuis enchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de son unique source, est venue la guerre , ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si, content du sien, on eut pu s'abstenir du bien de ses voisins, on avoit pour toujours la paix et la liberté.

10. Le peuple paisible dans ses foyers, au milieu des siens, et dans le sein d'une grande ville où il n'a rien à craindre ni pour ses biens ni pour sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines, d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des armées qui tiennent la campagne ne viennent point à se rencontrer, ou si elles sont une fois en présence, qu'elles ne combattent point, ou si elles se mêlent, que le combat ne soit pas sanglant, et qu'il y ait moins de dix mille hommes sur la place. Il va même souvent jusqu'à oublier ses intérêts les plus chers, le repos et la sûreté, par l'amour qu'il a pour le changement, et par le goût

I La Rochefoucauld a dit : " Les voleries publiques sont des habiletés, et prendre des provinces injustement s'appelle faire des conquêtes. {Max. 611, p. 198, édit. du Prince Impérial.)

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de la nouveauté ou des choses extraordinaires. Quelques-uns consentiroient à voir une antre fois les ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie , à voir tendre des chaînes et faire des barricades , pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle.

11. Démophile, à ma droite, se lamente et s'écrie ; « Tout est perdu, c'est fait de l'Etat ; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Comment résister à une si forte et si générale conjuration^? Quel moyen, je ne dis pas d'être supérieur, mais de suffire seul à tant et de si puissants ennemis? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un héros, un Achille y succomberoit. On a fait, ajoute-t-il, de lourdes fautes : je sais bien ce que je dis, je suis du métier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a beaucoup appris. » Il parle là-dessus avec admiration d'Olivier Le Daim et de Jacques Cœur^ : « C'étoient là des

ï Cet alinéa fut imprimé pour la première fois dans la sixième édition (1691), c'est-à-dire au temps de la guerre que la France soutenait contre la li(jue d'Âugsbourjj.

3 Olivier Le Daim, fils d'un paysan de Flandre, d'abord barbier de Louis XI, et ensuite son principal ministre; pendu en 1484, au connncncenient du règne de Charles VIII. — Jacques Cœur, riche et fameux commerçant, devint trésorier de l'épargne de Charles VII, à qui il rendit les plus grands services, et qui, après l'avoir comblé d'honneurs, finit par le sacrifier à une cabale de cour.

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hommes, dit-il, c'éloient des ministres, » Il débite ses nouvelles, qui sont toutes les plus tristes et les plus désavantageuses que l'on pourroit feindre : tantôt un parti des nôtres a été attiré dans une embuscade, et taillé en pièces; tantôt quelques troupes renfermées dans un château se sont rendues aux ennemis à discrétion, et ont passé par le fîl de l'épée ; et, si vous lui dites que ce bruit est faux et qu'il ne se confirme point, il ne vous écoute pas, il ajoute qu'un tel général a été tué; et bien qu'il soit vrai qu'il n'a reçu qu'une légère blessure , et que vous l'en assuriez, il déplore sa mort, il plaint sa veuve, ses enfants, l'Etat; il se plaint lui-même : il a perdu un bon ami et une grande protection. Il dit que la cavalerie allemande est invincible : il pâlit au seul nom des cuirassiers de l'Empereur. u Si l'on attaque cette place, continue-t-il, on lèvera le siège. Ou l'on demeurera sur la défensive sans livrer de combat; ou si on le livre, ou le doit perdre ; et, si on le perd, voila l'ennemi sur la frontière. » Et, comme Démophile le fait voler, le voilà dans le cœur du royaume : il entend déjà sonner le beffroi des villes et crier à l'alarme; il songe à son bien et à ses terres : où conduira-t-il son argent, ses meubles, sa famille? où se réfugiera- t-il? en Suisse, ou à Venise?

^lais, à ma gauche, Basilide met tout d'un coup sur pied une armée de trois cent mille hommes; il

n'en rabattroit pas une seule brigade : il a la liste des escadi'ons et des bataillons, des généraux et des officiers; il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de toutes ces troupes : il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre; il réserve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les Pyrénées, et il fait passer la mer à ce qui lui reste. Il connoît les marches de ces armées, il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne feront pas; vous diriez qu'il ait l'oreille du prince, ou le secret du ministre. Si les ennemis viennent de perdre uue bataille où il soit demeuré sur la place quelque neuf à dix mille hommes des leurs, il en compte jusqu'à trente mille, ni plus ni moins; car ses nombres sont toujours fixes et certains , comme de celui qui est bien informé. S'il apprend le matin que nous avons perdu une bicoque , nonseulement il envoie s'excuser à ses amis qu'il a la veille conviés à dîner, mais même ce jour-là il ne dîne point; et, s'il soupe, c'est sans appétit. Si les nôtres assiègent une place très - forte , très-régulière, pourvue de vivres et de munitions, qui a une bonne garnison, commandée par un homme d'un grand courage, il dit que la ville a des endroits foibles et mal fortifiés, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque d'expérience, et qu'elle capitulera après huit jours de tranchée ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine , et après

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avoir respiré un peu : «Voilà, s'écrie-t-il , une grande nouvelle; ils sont défaits, et à plate couture : le général, les chefs, du moins une bonne partie, tout est tué, tout a péri. Voilà, conlioue-t-il, un grand massacre , et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur. » Il s'assit^, il souffle après avoir débité sa nouvelle , à laquelle il ne manque qu'une circonstance, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point eu de bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce à la ligue, et quitte ses confédérés; qu'un autre se dispose à prendre le même parti : il croit fermement avec la populace qu'un troisième est mort : il nomme le lieu oii il est enterré; et, quand on est détrompé aux halles et aux faubourgs, il parie encore pour l'affirmative. Il sait, par une voie indubitable, que T. K. L.^ fait de grands progrès contre l'Empereur; que le Grand Seigneur arme puissamment, ne veut point de paix, et que son vizir va se montrer une autre fois aux

1 11 s'assit, pour il s'assied. C'est ce que portent toutes les éditions données par La Bruyère; et ce qui fait croire que ce n'est point une faute d'impression, mais une manière d'écrire particulière à l'auteur, c'est qu'on retrouve le même solécisme dans le caractère du Distrait.

2 Tekeli, noble hongrois, qui leva l'étendard de la révolte contre l'Empereur, unit ses armes à celles du Croissant, fit trembler son maître dans Vienne, et mourut, presque oublié, en 1705, près de Constantinople.

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portes de Vienne ^ Il frappe des mains, et il tressaille sur cet événement, dont il ne doute plus. La triple alliance chez lui est un Cerbère, cl les ennemis autant de monstres ù assommer. Il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de triomphes et que de trophées. Il dit dans le discours familier : Notre auguste Héros, notre grand Potentat , notre invincible Monarque. Réduisez-le, si vous pouvez, à dire simplement : Le Roi a beaucoup dennemis; ils sont puissants, ils sont nuis, ils sont aigris : il les a vaincus; j'espère toujours qu'il les pourra vaincre. » Ce style , trop ferme et trop décisif pour Démophile, n'est pour Basilide ni assez pompeux ni assez exagéré : il a bien d'autres expressions eu tête ; il travaille aux inscriptions des arcs et des pyramides qui doivent orner la capitale un jour d'entrée; et, dès qu'il entend dire que les armées sont en présence, ou qu'une place est investie, il fait déplier sa robe et la mettre à l'air, afin qu'elle soit toute prête pour la cérémonie de la caihédrale.

12. Il faut que le capital d'une affaire qui assemble dans une ville les plénipotentiaires ou les agents des couronnes et des républiques soit d'une longue et extraordinaire discussion, si elle leur coûte plus

^ Allusion au sié{}e de Vienne par le grand vizir Kara- Mustapha en 1683.

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de temps, je ne dis pas que les seuls préliminaires, mais que le simple règlement des rangs, des préséances, et des autres cérémonies.

Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon , est un Protée. Semblable quelquefois à un joueur habile, il ne montre ni humeur ni complexioii, soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser pénétrer, soit pour ne rien laisser échapper de son secret par passion ou par foihlesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caractère le plus conforme aux vues qu'il a et aux besoins où il se trouve, et paroître tel qu'il a intérêt que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi dans une grande puissance, ou dans une grande foiblesse, qu il veut dissimuler, il est ferme et inflexible, pour ôler 1 envie de beaucoup obtenir; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui demander, et se donner la même licence. Une autre fois, ou il est profond et dissimulé, pour cacher une vérité en l'annonçant, parce qu'il lui importe qu'il 1 ait dite, et qu'elle ne soit pas crue ; ou il est franc et ouvert, afin que, lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas être su, l'on croie néanmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir, et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De même, ou il est vif et grand parleur, pour faire parler les autres , pour empêcher qu'on ne lui parle de ce qu il ne veut pas ou de ce qu'il ne[doit pas savoir, pour dire plu-

sieurs choses indifférentes ^ qui se modifient ou qui se détruisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la crainte et la confiance, pour se défendre d'une ouverture qui lui est échappée par une autre qu'il aura faite ; ou il est froid et taciturne, pour jeter les autres dans l'engagement de parler, pour écouter longtemps , pour être écouté quand il parle, pour parler avec ascendant et avec poids, pour faire des promesses ou des menaces qui portent un grand coup et qui ébranlent. Il s'ouvre et parle le premier, pour, en découvrant les oppositions, les contradictions, les brigues et les cabales des ministres étrangers sur les propositions qu'il aura avancées, prendre ses mesures et avoir la réplique; et dans une autre rencontre il parle le dernier, pour ne point parler en vain , pour être précis, pour connoître parfaitement les choses sur quoi il est permis de faire fond pour lui ou pour ses alliés, pour savoir ce qu'il doit demander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et formels : il sait encore mieux parler ambigument, d'une manière enveloppée , user de tours ou de

* Dans la 4« édition, où ce caractère a paru pour la première fois , on lit différentes : cette leçon , à laquelle Mm. Walckenacr et Destailleur sont revenus, malgré les cinq éditions données par La Bruyère de 1689 à 1694, ne nous paraît pas devoir être adoptée.

mots équivoques, qu'il peut faire valoir ou diminuer dans les occasions et selon ses intérêts. Il demande peu quand il ne veut pas donner beaucoup; il demande beaucoup pour avoir peu, et l'avoir plus sûrement. Il exige d'abord de petites choses qu'il prétend ensuite lui devoir être comptées pour rien, et qui ne l'excluent pas d'en demander une plus grande ; et il évite au contraire de commencer par obtenir un point important, s'il lempcche d'en gagner plusieurs autres de moindre conséquence, mais qui tous ensemble l'emportent sur le premier. Il demande trop, pour être refusé, mais dans le dessein de se faire un droit ou une bienséance de refuser lui-même ce qu'il sait bien qui lui sera demandé, et qu'il ne veut pas octroyer : aussi soigneux alors d'exagérer l'énormité de la demande, et de faire convenir, s'il se peut, des raisons qu'il a de n'y pas entendre, que d'affoiblir celles qu'on prétend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec instance; également appliqué à faire sonner haut et à grossir dans l'idée des autres le peu qu'il offre , et à mépriser ouvertement le peu que l'on consent de lui donner. Il fait de fausses offres, mais extraordinaires, qui donnentde la défiance, et obligent de rejeter ce que l'on accepteroit inutilement; qui lui sont cependant une occasion de faire des demandes exorbitantes, et mettent dans leur tort ceux qui les lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande , pour avoir encore plus qu'il ne doit

donner. Il se fait longtemps prier, presser, importuner, sur une chose médiocre, pour éteindre les es])érances , et ôter la pensée d'exiger de lui rien de plus fort; ou, s'il se laisse fléchir jusques à l'abandonner , c'est toujours avec des conditions qui lui font partager le gain et les avantages avec ceux qui reçoivent. Il prend directement ou indirectement l'intérêt d'un allié, s'il y trouve son utilité et l'avancement de ses prétentions. Il ne parle que de paix, que d'alliances, que de tranquillité publique, que d'intérêt public; et en effet il ne songe qu'aux siens , c'est-à-dire à ceux de son maître ou de sa république. Tantôt il réunit quelques-uns qui étoient contraires les uns aux autres, et tantôt il divise quelques autres qui étoient unis. Il intimide les forts et les puissants, il encourage les foibles. Il unit d'abord d'intérêt plusieurs foibles contre un plus puissant, pour rendre la balance égale; il se joint ensuite aux premiers pour la faire pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait intéresser ceux avec qui il traite; et par un adroit manège, par de fins et de subtils détours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers, les biens et les honneurs qu'ils peuvent espérer par une certaine facilité, qui ne choque point leur commission, ni les intentions de leurs maîtres. Il ne veut pas aussi être cru imprenable par cet endroit; il laisse voir en lui quelque peu de sensibilité pour sa for-

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tune : il s'aitire par là des propositions qui lui découvrent les vues des autres les plus secrètes , leurs desseins les plus profonds, et leur dernière ressource; et il en profite. Si quelquefois il est k'sé dans quelques chefs qui ont enfin été régies, il cric haut; si c'est le contraire, il crie plus haut, et jette ceux qui perdent sur la justification et la défensive. Il a son fait digéré par la cour, toutes ses démarches sont mesurées, les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites; el il agit néanmoins dans les points difficiles, et dans les articles contestés, comme s'il se relâchoii de lui-même sur-lechamp , et comme par un esprit d'accommodement : il ose même promettre à l'assemblée qu'il fera goûter la proposition, et qu'il n'en sera pas désavoué. Il fait courir un bruit faux des choses seulement dont il est chargé, muni d'ailleurs de pouvoirs particuliers , qu'il ne découvre jamais qu'à lextrémité, et dans les moments où il lui seroit pernicieux de ne les pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et à l'essentiel, toujours près de leur sacrifier les minuties et Jes points d'honneur imaginaires. Il a du flegme, il s'arme de courage et de patience, il ne se lasse point, il fatigue les autres, et les pousse jusqu'au découragement. Il se précautionne et s'endurcit contre les lenteurs et les remises, contre les reproches, les soupçons, les défiances, contre les

difficultés et les obstacles, persuadé que le temps seul et les conjonctures amènent les choses et conduisent les esprits au point où on les souhaite. Il va jusques à feindre un intérêt secret à la rupture de la négociation, lorsqu'il désire le plus ardemment qu'elle soit continuée; et si au contraire il a des ordres précis de faire les derniers efforts pour la rompre, il croit devoir, pour y réussir, en presser la continuation et la fin. S'il survient un grand événement, il se roidit ou il se relâche selon qu'il lui est utile ou préjudiciable; et si, par une grande prudence, il sait le prévoir, il presse et il temporise selon que l'État pour qui il travaille en doit craindre ou espérer; et il règle sur ses besoins ses conditions. Il prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa foiblesse, du génie des nations avec qui il traite, du tempérament et du caractère des personnes avec qui il négocie. Toutes ses vues, toutes ses maximes, tous les raffinements de sa politique tendent à une seule fin, qui est de n'être point trompé, et de tromper les autres.

13. Le caractère des François demande du sérieux dans le souverain.

14. L'un des malheurs du prince est d'être souvent trop plein de son secret, par le péril qu'il y a à le répandre : son bonheur est de rencontrer une personne sûre qui l'en décharge.

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