ACTE II, SCENE VI
On dira qii'Octavie avait sur vous des droits. On dira qu'à vos veux sa tendresse, ses larmes, Sa beauté (j'y consens) ont repris tous leurs charmes. Et que loin d'elle, enfin, quelque temps égare, Antoine, en la voyant, aura tout réparé.
ANTOINE
Tant de force , grands dieux , avec tant de tendresse ! Cléopâtre ! est-ce là cette ardeur, cette ivresse, Qui, t'élevant toi-même au-dessus des revers, Te faisait, comme à moi, mépriser l'univers? Serais-je moins aimé ? serais-tu moins sensible ?
CLÉOPÂTRE
Tu ne croiras jamais ce changement possible.
ANTOINE
Mon malheur l'a produit.
CLÉ OPATRE.
Il a dû m'éclairer.
Mais sur mes sentiments il faut te rassurer. Octave doit venir. Qu'une paix favorable Fiasse entre vous, du monde, un partage honorable, Et qu'à rompre des nœuds que vos lois ont proscrits. Ta gloire te condamne; il le faut, j'v souscris. Et quel que soit mon sort , tu m'y vois résolue ; Mais s'il ose affecter la puissance absolue, S'il oublie avec toi qu'il n'est qu'un triumvir, S'il ose , en souverain , te parler de servir ; Souviens-toi que César, bien plus digne de l'être, Ne put forcer Caton à se donner un maître, Que le Nil, comme Utique , a des tombeaux ouverts. Et qu'on est chez les morts à l'abri des revers.
ANTOINE
O Romains ! d'une femme est-ce là le langage ? Cléopâtre! O combien ce discours me soulage.' Le voilà, ce grand cœur tant de fois éprouvé.
172 CL KO PAT RE
Je tremblais do le perdre, et je l'ai retrouve.
C LÉO PAT RK.
Une paix uol)I( cl juste, une mort librr et prompte,
Nous mpttont , l'un et l'autre, à l'abri de la bonté;
Et je vois l'avenir avee un œil serein.
Pourvu que l'avenir, sur vos tables d'airain,
IVe lise pas ces mots, ces mots pleins d'insolence :
Octave sur Antoine exerça sa clémence....
Tu frémis.... Tout un peuple est encor sous ta loi.
Il combattit César; il j)eut vaincre avec toi.
A NTO 1 N K.
Que peut , bêlas ! pour moi , ton Egypte alarmée? Contre elle , en ce moment , Rome entière est armée.
Ne comptes- tu pour rien, dans ces extrémités,
La faiblesse d'Octave et ses perj)lexitt's ?
Que dis-je? et ces Romains, compagnons de ta gloire,
Qui de tes longs travaux rapj)elant la mémoire ,
La rougeur sur le front, le regret dans le cœur,
Suivent en gémissant les drapeaux du vainqueur,
Doutes-tu, quand ta voix frappera leur oreille,
Que leur vieille amitié soudain ne se réveille?
Ils ne t'ont point quitté; c'est toi qui les a fuis;
Et que leur clief paraisse , ils seront ses appuis.
ANTOINE
Et si l'adversité les a rendus timides?
c LÉO PAT RE.
Alors notre espérance est dans ces pyramides. Là, parmi des tombeaux j'irai me retrancher; Et si tu veux mourir, tu viendras m'y chercher. Sur nos murs cependant va porter l'assurance. Que le creur du soldat s'élève en ta présence; Et qu'Octave, en entrant, observe à chaque pas Le calme du courage , ou l'ardeur des combatsu