‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 2 sur 563 · EPITRE · texte numérisé non relu

EPITRE

L/Es amis des beaux-arts ami tendre et sincère,

Toi , lame de mes vers , ô mon guide ! ô mon père !

(Car ce nom t'est bien dû : mon cœur me l'a dicté;

Et de tes sentiments il peint seul la beauté. )

Le tribut d'un talent que ta voix fit éclore ,

M'acquitte auprès de toi bien moins qu'il ne m'honore.

L'on saura que sur moi tu tournas ces regards

Qui d'un feu créateur animaient tous les arts ;

L'on saura qu'au sortir des mains de la nature ,

Inculte , languissant dans une nuit obscure ,

Mais épris de tes vers , par ta gloire excité ,

Je t'appelai du fond de mon obscurité;

Que mes cris de ton cœur réveillant la tendresse ,

Tes bras tendus vers moi reçurent ma jeunesse ;

Qu'à penser, à sentir, jxir tes leçons instruit,

Dans la cour d'Apollon sur tes pas introduit,

Adopté pour ton fils au temple de mémoire ,

Sur moi tu fis tomber un rayon de ta gloire.

Que j'aime à me flatter qu'un si beau souvenir Ira peindre ton ame aux siècles à venir ! Oui , de l'humanité cette touchante image Des pleurs de nos neveux doit t'assurer l'hommage.

n II 11 esl plus, «lironl ils : ù destins! ô regrfls !

'< Heiiroux son sirclf ! h<iii(ii\ qui jjut le Noir de près'

«■ Hrurcux sur-toul l'ami qui, choisi par l'estime,

« Et de ses sentiments dépositaire intime ,

« Put lire dans son cœur et penser d'après lui!

« Modèle des talents , il eu fut donc l'appui ;

« Et la vertu , qu'il peint avec des traits de flamme ,

« Ainsi qu'en ses écrits régna donc en son ame ! u

Pour moi , que l'on eût vu dans la foule oublié . Je te devrai bientôt l'honneur d'être envié. De quelques traits de feu si mes vers étincellent , Si d'un pinceau hardi les touches s'y décèlent , Ce sont d'heureux larcins qu'à son maître il a faits, Dira-t-on. Oui , ma gloire est un de tes bienfaits; Elle m'en est plus chère. Est-il un cœur sensible Pour qui ce noble aveu fût un devoir pénible ? Oui, lorsque mon esprit, faible et timide encor, Osa jusqu'au théâtre élever son essor, C'est toi qui l'appelais du bout de la carrière : Il puisa dans ton sein sa force et sa lumière; Et quand la même ardeur cesse de l'animer, Dans sa source féconde il va la rallumer. Puiser dans tes écrits l'ivresse du génie , Y former mon oreille à ta noble liarmonic , Et dans ce labyrinthe où l'art sait se cacher, Épier le secret de peindre et de toucher ; C'est avec tes rivaux un droit que je partage. Mais voir en liberté ton ame sans nuage , Épurer ma pensée au feu de ses rayons, Voir brover tes couleurs cl tailler tes crayons,

Manier ces ressorts dont le jeu nous étonne ; Voilà le droit flatteur que l'amitié me donne. A.mitié, doux lien, digne appui des vertus, Viens, relève les arts sous l'envie abattus. Qu'à ta voix, de son joug les muses s'affranchissent. Du commerce des cœurs les esprits s'enrichissent , Et comme eux, à l'envi, l'un dans l'autre épanchés, Mêlent , en s'unissant , tous leurs trésors cachés.

Vous qui vous disputez le sommet du Parnasse , Vous voyez les ravons qu'un verre ardent ramasse : Sans chaleur, sans éclat avant que de s'unir, Dans leur brûlant fover qui peut les soutenir? L'airain coule , enflammé des traits de leur lumière , Le diamant dissous est réduit en poussière; Tel serait sur les cœurs, si vous l'aviez voulu, De vos talents unis le pouvoir absolu.

Et que peut contre vous le vulgaire indocile ? Vous préparez le fiel que sur vous il distille. Prêt à vous adorer, si vous vous respectiez, Vous le verriez fléchir et tomber à vos pieds. Pour son orgueil malin quels plus charmants spectacles , Que les divisions qui troublent ses oracles ? Ainsi la Grèce impie aimait à voir ses dieux , A.U gré de son poète, inconstants, vicieux. Ceux-ci d'un ravisseur embrassant la querelle , Ceux-là vengeant l'époux d'une femme infidèle , Dans des combats honteux se mêler aux mortels , Et de leurs propres mains renverser leurs autels. Toi , qui dans l'ennemi que tes succès aigrissent , Distingues le talent des mœurs nui le flétrissent;

Toi, dont le cœur sensible el n»'- pour l'iiinilic Aux fureurs de l'envie opjjose la ])itie ; ?fe verrons-nous jamais, des «nfanls du génie, En un trésor eonimun la f^loire réunie, Et les talents , amis dans leur rivalité , L'un l'autre se pousser vers rinimortalilé? De cet aeeord heureux tu goûtas les délices, Tandis qu'à la vertu les destins plus propices Laissèrent parmi nous ce Socrate nouveau Dont tes larmes encore arrosent le tombeau , Ce (i) Yauvenargue enfin, qui fit voir à la terre

(i) Il était né en Provence, et d'une famille distinguée par sa noblesse. Il embrassa d'abord le parti des amies, et servit quelques années capitaine dans le régiment du roi. Les olficiers de ce corps, beureusement capables d'apprécier ce rare mérite, avaient conçu pour lui nnc si tendre vénération, que je lui ai entendu donner par quelques-uns d'entre eux le respectable nom de père.

Les fatigues de la campagne de Bolièrae avaient altéré la santé de M. de Vauvenargues , au point de le mettre bors d'état de servir. Alors son zèle pour sa patrie tourna ses vues dn côté des négociations. Une étude assidue, les réflexions profondes dont il s'était nourri, et la prodigieuse étendue de son géuie , le mirent bientôt en état de se présenter au ministère. Ses services furent acceptés ; et en attendant le moment d'être employé, il se retira dans le sein de sa famille, pour s'y livrer paisiblement au nouveau genre de travail qu'il venait d'embrasser. Ce fut là que la petite-vérole mit le comble à ses infirmités. Défiguré par les traces qu'elle avait laissées, attaqué d'un mal de poitrine qui l'a conduit au tombeau , et presque privé de la vue , il se vit obligé de remercier le ministère des desseins qu'il avait sur lui. Mais au milieu des douleurs, il ne put renoncer au désir d'être utile aux bommes. L'étude de la philosophie, c'est-à-dire de l'ame, occupa ses dernières années. Le livre de ïlntrotlitction à la Connaissance de l'Esprit humain

Un juste dans le monde, un sage dans la guerre, Un cœur stoïque et tendre, et qui, maître de lui, Insensible à ses maux, sentait tous ceux d'autrui. •le vous vis, l'un de l'autre admirateurs sincères , Confidents éclairés , et critiques sévères ,

a été le fruit de cette étude , monument précieux qu'on peut appeler le triomphe de la raison , du génie et de la vertu , et où l'on voit que personne ne mérita mieux que lui cet éloge qu'il adresse lui-même à M. de Féuélon.

« Quelle bonté de cœur, quelle sincérité, se remarquent dans tes « écrits ! Quel éclat de paroles et d'images ! Qui sema jamais tant de « fleurs dans un style si naturel , si mélodieux et si tendre ? qui orna « jamais la raison d'une si touchante parure ? Ah ! que de trésor d'abon- « dance dans ta riche simplicité ! »

Uu petit nombre d'amis firent toute sa consolation dans ses souffrances. Il connaissait le monde , et ne le méprisait point. Ami des hommes, il mettait le vice au rang des malheurs , et la pitié tenait dans son cœur la place de l'indiguation et de la haine. Jamais l'art et la politique n'ont eu sur les esprits autant d'empire que lui en donnaient la bonté de son naturel et la douceur de son éloquence. Il avait toujours raison , et personne n'en était humilié. L'affabilité de l'ami faisait aimer en lui la supériorité du maître.

L'indulgente vertu nous parlait par sa IjoucIio.

Doux, sensible, compatissant, il tenait nos âmes dans ses mains. Une sérénité inaltérable dérobait ses douleurs aux yeux de l'amitié. Pour soutenir l'adversité, l'on n'avait besoin que de son exemple; et témoin de l'égalité de son ame , on n'osait être malheureux auprès de lui.

Plus il se vit près de son terme , plus il se hâta de mettre à profit des moments qui lui échappaient : les derniers de sa vie out été employés à perfectionner son livre ; et il est mort avec la constance et les sentiments d'un chrétien philosophe, dans le sein de la paix et dans les bias de ses amis.

8 KPITRE A M. DE VOLTAIRE.

Vous exercer dans l'art ingrat et généreux De rendre les humains meilleurs et plus heureux. Tfndre arbrisseau, plant»- sur la rive l'éconde Où vfS fleuves mt'laient li-s trésors de leur onde, Mon esprit pénétré de leurs sucs nourrissants Sentait développer ses rejetons naissants; Quand la mort.... O douleur ! ô perte irréparable! O jour funeste au monde, et pour nous lamentable! Le flambeau de l'esprit, le temple des vertus, L'exemple des amis, Vauvenargues n'est plus. C'est à toi , peintre né des héros et des sages , C'est à toi de tracer aux yeux de tous les âges L'ame de ce mortel trop peu connu du sien. L'éloge de son cœur fera celui du tien. Fais revivre pour moi la moitié de toi-même. J'eus deux amis en vous : l'un d'eux respire et m'aime^ Seul il peut remplacer celui que j'ai perdu. Redouble ta tendresse, il me sera rendu.

Page 1