SCÈNE IV
DION, ARÉTIE.
D I ON
Ma fille , dans vos yeux quel trouble est répandu ? Je vois couler vos pleurs.
ARÉTIE.
Hélas ! qu'ai-je enteîidu !
De l'état de mon cœur, instruit comme moi-même, Pour un prince accompli, que vous aimez, qui m'aime, Je vous ai vu , mon père , approuver mes suupirs.
DION
Tous mes vœux se bornaient à combler vos désirs.
ARÉTIE.
Je viens de le trouver plein de trouble et d'alarmes,
La pâleur sur le front , les yeux noyés de larmes ,
Il court dans ce palais, égaré, furieux.
Il me voit, il soupire, et détourne les yeux.
Je frémis des malheurs que cet accueil m'annonce ;
J'en demande la cause ; et voici sa réponse :
a Étouffons, m'a-t-il dit, des soupirs superflus.
« J'en mourrai; mais adieu. Je ne vous verrai plus. »
Il me fuit , sans pouvoir en dire davantage.
Seigneur, expliquez-moi ce funeste langage.
DION
Ma fille , il est trop vrai : de son bonheur jaloux , Le tyran vous sépare , et devient votre époux.
ARÉTIE.
Il devient mon époux! lui! quelle loi barbare!
Moi ! me donner à lui !... Mais, seigneur, je m'égare.
C'est à moi d'obéir, à vous de commander.
DION
Non , ma fille , à vous seule il doit vous demander. Disposez de vous-même, et parlez.
Daignez croire Oiic mon anioiir |»()ni- nous, mon pays et ma gloire, Sont les seuls inlt'rèls que je tonsnittrai. Denys est à mes yeux un mortel abhorré. Son fils a (les vertus; vous savez que je l'aime. Mais malgré cette lioireur et <et amour extrême, Si je puis, sur le trône assise auprès de lui, Servir à l'innocence et d'asyle et d'appui , Du tvran par mes pleurs a])])aiser la furie, Enlin , si mon malheur imjjorte à ma patrie, Je n'écoute plus rien : (ju'on me mène aux autels. Mais unie à son sort par des nœuds immortels, Si je dois partager une grandeur funeste. Accepter pour époux un tyran qu'on déteste, \"oir à mes pieds un peuple accablé, gémissant, Kt détourner sans cesse un oeil compatissant, Je préfère la mort aux nœuds de l'hyménée. Quel suj)plice , grands dieux! que d'être condamnée A souffrir dans ses bras, par un devoir affreux, Un époux toujours teint du sang des malheureux ! De ce lit nuptial l'approche m'épouvante Plus que la tombe même où j'entrerais vivante; Et, si j'en crois mon cœur, moins l'eût épouvanté L'airain par Phalaris sur ces bords inventé. Je sais , en refusant l'hymen qu'on me propose , A quel revers, seigneur, ce mépris nous expose; Mais l'éclat des grandeurs ne peut vous éblouir : On sait y renoncer , lorsqu'on sait en jouir. Si l'on vous vit monter dans le rang où vous êtes, Ce fut pour voir de près se former les tempêtes, En détourner les coups loin d iiii peuple alarmé, Et soulever le joug dont il est opj)rimé. Mais , puisque le jjerlide a trompé votre zèle, Qui peut vous retenir dans sa cour infidèle?