‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 213 sur 563 · ACTE I, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE III

Ah ! que devins-je alors? Éperdue, égarée, Aux pieds de mes bourreaux tombant désespérée , Mes yeux demandaient grâce à leurs yeux inhumains, Mes lèvres s'attachaient à leurs barbares mains. Vains efforts! J'y succombe; on me traîne au supplice; Tout un peuple en silence attend que je périsse ; Un père.... Ah ! quand des dieux l'organe redouté Ose ordonner le crime, il est trop écouté ! Le plus juste des rois, le père le plus tendre, Insensible à mes pleurs , refusa de m'entendre. Le dirai-je , Tullie ? il me laissait périr. Le ciel , sans doute alors daigna me secourir. On m'enleva mourante ; et de ce jour funeste Ne me demande pas quel fut pour moi le reste. Dans l'horreur et l'effroi dont mon cœur fut glacé, Les ombres de la mort avaient tout effacé.

TULLIE

Et vos enfants?

ILIE.

Écoute, et vois si je m'abuse; Vois si l'égarement dont ici l'on m'accuse Fut tel qu'on l'a pu croire et qu'on l'a publié; Vois enfin si des dieux mon sang fut oublié. La nuit , loin de ces murs , dans les bois déposée , Seule , à mille dangers m'y voyant exposée , Je ne sais quel courage au-dessus de l'humain Me fît penser qu'un dieu , qui me tendait la main , Pouvait à mes enfants avoir sauvé la vie. Cet espoir me soutint. Me croyant poursuivie. Je m'éloigne, j'arrive où parmi les roseaux L'Almon se mêle au Tibre enrichi de ses eaux. Là , chez d'humbles pasteurs je cherchais un asyle. L'humanité m'ouvrit un refuge tranquille. J'y trouvai l'innocence et la paix qui la suit. Deux époux vertueux habitaient ce réduit :

270 NUMITOR.

L'épouse 111 y reriit; clic était jeune curoir.

Des soins les plus touchants sa pitié m'honore.

Près d'elle, en un berceau , j'aperçois deux enfants.

A cette vue, au trouble élevé dans mes sens,

De cette femme obscure enviant la misère,

Je l'embrasse, et m'écrie : O trop heureuse mère!

En achevant ces mots , mes regards sont frappés

l)u voile où ces enfants étaient enveloppés.

Ah! je crus expirer, ïullie, à cette vue.

Soudain sur le berceau je m'élance éperdue;

Et laissant éclater ma joie et mon amour :

Ils sont à moi , cest moi qui leur dunriai Le jour,

M'écriai-je. Aisément on en croit la nature.

J'exposai sans détour ma funeste aventure;

Et j'appris qu'en effet, ce berceau précieux

Du pâtre , au bord du Tibre , avait frappé les yeux.

Conçois, s'il est possible, avec quelle tendresse.

Dans quel ravissement, quel transport, quelle ivresse,

Je saisis, j'embrassai mon unique trésor.

Mais tu n'en peux juger : tu n'es pas mère encor.

TULLIE

Quel prodige! et comment, dans le dieu qui l'opère, Méconnaître les soins d'un amant et d'un père?

ILIE.

Aussi , dès ce moment , mon courage élevé Crut voir changer le sort qui lavait éprouvé. J'oppose à mon malheur une noble assurance ; Je conçois de mes iils la plus haute espérance; Mon lait, qui les nourrit, se mêle au sang des dieux; Le chaume qui les couvre est un temple à mes yeux. L'âge avançait. Bientôt je leur laissai connaître Que d'un père immortel ils avaient reçu l'être ; Que leur mère elle-même avait reçu le jour D'un héros, par un traître immolé dans sa cour. Tout le reste pour eux est encore un mystère.

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