‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 10 sur 13 · IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

IPHIGÉNIE

C'est mon père , seigneur, je vous le dis encore , Mais un père que j'aime, un père que j'adore, Qui me chérit lui-même, et dont, jusqu'à ce jour, Je n'ai jamais reçu que des marques d'amour.

'^■iS 31 ORALE:

De telles épreuves sont rares; mais, dans la vie commune et dans l'intérieur des familles , la vertu des enfants a fréquemment à s'exercer; et le principe en est le même. L'avarice, la dureté, l'humeur, la prodigalité ; le luxe ruineux, les dét'églements même qu'un fils n'aura pu s'empêcher de voir dans les mœurs de son père, seront pour lui de justes sujets de tristesse et d'affliction; mais, comme Iphigénie, il dira, cest mon père. Une mère sera injuste, ou jalouse, ou capricieuse, ou trop légèrement livrée à ses goûts et à ses penchants; sa fille n'en sera pas moins fidèle au devoir de l'aimer. Il lui sera permis de voir que ce n'est pas pour elle, un assez bon modèle à suivre; mais, quelque affligeantes que soient ces réflexions, l'amertume n'en doit jamais altérer la douceur des sentiments qu'elle doit à sa mère. Son cœur est pour l'amour filial un sanctuaire inviolable , et qiie rien ne doit profaner.

Cependant quelle situation pour une jeune innocente élevée auprès de sa mère , et qui n'a qu'elle pour exemple, si cet exemple est dangereux! l'amour, le respect, la confiance, l'obéissance qu'elle doit à sa mère , sont des pièges dont il semble impossible qu'elle s'échappe. Eh bien! le croiriez-vous? très-souvent il arrive que, par des mères peu estimables du côté des mœurs , des filles vertueuses sont élevées. Et cela vient de ce que des femmes qui , à leurs dépens , ont appris quelles sont les faiblesses, les impruden-

MORALE. 32f)

ces, les fragilités de leur sexe, et les séductions du notre, en savent garantir leurs filles, et les surveillent de plus près. D'un autre côté , cela vient de ce qu'ayant perdu ce que l'opinion publique a de plus cher pour une femme , elles veulent faire oublier les folies de leur jeunesse, ou se les faire pardonner : et en effet il semble que l'estime des gens sévères ne soit pas sans retour pour elles, et que le mérite d'avoir formé, dans leurs filles, d'honnêtes femmes, supplée, au moins sur leur retour, à celui de l'avoir été.

Heureuses cependant, et bienheureuses celles qui , pour être considérées , n'ont pas besoin qu'on leur accorde cette humiliante compensation! mais ceci tient aux devoirs des époux , dont nous parlerons dans la suite.

Ici nous en sommes encore aux saints devoirs de la nature. Car des mêmes liens dont un père et une mère sont unis avec leurs enfants, leurs enfants sont unis entre eux, ou doivent l'être; et, après l'amour paternel et la piété filiale, ce qu'il devrait y avoir de plus intime et de plus tendre , ce serait l'amitié des frères et des sœurs. L'habitude avec la nature , la naissance avec l'éducation , tout conspire , dès le berceau , à former, à nourrir, à fortifier ce penchant. Comment une amitié si douce puisée avec le sang , sucée avec le lait, et respirée avec la vie, une amitié si saintement recommandée par la nature, et qui, nous étant comme innée, semblerait de-

voir être inaltérable dans tous les cœurs , est-elle cependant si rare ? c'est que dans presque tous les cœurs, sont aussi comme innés des principes de division et de discorde : je veux dire , les germes de trois passions très-vives et très-promptes à s'allumer, la jalousie, l'envie, et la cupidité.

Je vous ai déjà fait remarquer par quelle imprudence les prédilections des parents donnent lieu parmi les enfants aux premiers mouvements de la jalousie. Cette passion, vous le savez, est le chagrin de voir qu'un autre nous enlève un bien que nous croyons avoir droit de posséder seuls, ou de partager avec lui.

Or, par un instinct d'amour propre, dès qu'un enfant se voit privé des préférences dont ses frères jouissent, il se persuade bientôt qu'on est injuste à son égard; qu'il a droit à l'égalité; et que , si un autre a sur lui l'avantage de la faveur, il ne l'a qu'à son préjudice. Cette doideur renouvelée, et sans cesse irritée par la présence de son objet, forme dans son ame un ulcère que l'âge et la raison ne guérissent presque jamais.

Ce mal-là cependant peut se prévenir dans sa cause; et par un mélange à- peu -près égal, de douceur , de sévérité , de blâme et de louange , équitablement partagés et distribués à propos, de bons parents peuvent sans peine accoutumer de jeunes âmes à un sentiment d'équité qui les préserve de la jalousie, ou qui en soit le contrepoison.

MORAL i:. 33 I

Mais cette passion peut avoir un autre principe clans l'inégalité réelle que la nature a mise entre les qualités dont elle a doué les enfants. Alors ce n'est plus de ses parents, c'est de la nature elle-même que l'on croit avoir à se plaindre; et, lors même que les parents ont l'attention d'adoucir l'aigreur de ces ressentiments, les passants, qui n'ont pas cette attention délicate ; ne manquent jamais d'irriter l'amour-propre des uns, en exaltant celui des autres; et les louanges indiscrètes qu'ils prodiguent à la beauté, à l'esprit, aux talents du favori de la nature, sont des flèches empoisonnées pour le cœur de l'enfant moins favorablement doué.

La plaie s'envenime encore , si , avec l'âge , la fortune ajoute sa faveur à la faveur de la nature. Alors c'est à l'heureux à n'user de ses avantages que pour adoucir le jaloux, en le servant, en le faisant valoir dans tout ce qu'il a d'estimable, en l'égalant à soi autant qu'il est possible, et en s'effarant devant lui. Encore ne sont -ce là que des palliatifs : le seul remède à une vive jalousie sera dans les principes d'une morale religieuse. C'est elle qui, en étouffant les murmures de la vanité contre la Providence, ouvrira à l'émulation de deux frères un concours bien plus digne de leur rivalité devant Dieu et devant les hommes, la lice des vertus, la pratique des bonnes œuvres. JÀ du moins aucun d'eux n'est disgracié par la nature. Il dépend de chacun d'être égal à ses

frères en sagesse, en bonté, en modestie, en application à tous les devoirs de son âge ; et même , aux yeux du monde , ces qualités que l'on se donne à soi-même , suppléeront , effaceront celles que l'on n'aura pu se donner. J'ai vu des filles à qui la nature avait refusé la beauté, se faire admirer et chérir par l'intérêt qu'elles prenaient aux éloges et aux hommages que recevait la beauté de leur sœur. J'ai vu des frères honorés dans le monde , et comme associés à la réputation des talents de leur frère, par l'affection vive et sincère dont ils paraissaient en jouir.

La vertu, mes enfants, une vertu solide élève l'ame fort au-dessus de tous les vains dépits de l'amour-propre et de la jalousie : elle ne craint aucune rivalité, car elle n'en affecte aucune. On louera dans l'un de deux frères les agréments du corps et de l'esprit, les talents, les lumières, et même le génie. On dira de l'autre qu'il possède toutes les qualités sociales , toutes celles de son état; une raison saine, un cœur droit, une ame égale et courageuse; il est, dira-t-on, juste et ATai , bon ami, fidèle à sa parole, bienfaisant, désintéressé, modéré dans tous ses désirs, invariable dans ses principes , sage et discret dans son langage, mais ennemi de la flatterie et de la dissimulation. Je vous demande lequel des deux sera le mieux loué. Quand même le premier aurait l'éclat d'un météore , ne préférez - vous pas cette clarté douce et durable que répand la renommée

Hu second? eh bien! celle-ci appartient, et la nature l'a laissée à qui voudra bien l'acquérir.

Horace a fait bien des éloges, celui de Drusus, pour la valeur; celui de Pindare, pour le génie; celui de Caton, pour la fierté, la constance et la grandeur dame. Je vous demande s'il y en a aucun qui vous touche autant que celui de Quintilius.

Ergo Quint iliuin perpet uns sopor Urget , cui pudor ^ et justitiœ soror Incorrupta fides , nudaqiie 'Veritas ,

Quando ullum invenient parem ? (Hor.)

Cependant quel est l'homme qui, par le simple usage de ses facultés naturelles, ne puisse mériter un éloge pareil.

C'est ce qui rend encore plus injuste et plus odieuse dans l'ame d'un frère la passion de l'envie que celle de la jalousie. Car celle-ci du moins suppose quelque droit à un bien dont on est privé ; l'autre , sans aucun droit au bien que les autres possèdent, n'est que le noir chagrin de les en voir jouir. Quel vautour, mes enfants, ou plutôt quel reptile venimeux, dévorant, que cette infâme passion! ton frère est plus fortuné que toi, lâche envieux, tout lui réussit, tout prospère dans ses biens, dans «es entreprises; et le chagrin de le voir heureux te ronge, te consume; tu le hais, tu voudrais le voir ruiné, misérable, réduit à te faire pitié ! Et qui t'empêche d'être heureux comme lui? Sois sage , modéré , laboriçujc.

à son exemple. Tu as eu toi-même Féquivalent de tous ses biens ; et si dans la médiocrité , content de ta fortune, et soumis à la Providence, tu es plus vertueux que ton frère , tu seras plus heureux que lui. Mais la cupidité, la convoitise insatiable, impatiente de partager Théritage d'un père, ou celui d'une mère, fait des enfants dénaturés, qui, comme autant d'oiseaux voraces , n'attendent que leur proie, prêts à se déchirer entre eux. C'est là le plus souvent la cause des dissensions domestiques. Dans le partage des dépouilles, chacun craint qu'elles ne lui échappent, chacun voudrait tout envahir; et ces intérêts ennemis sont d'autant plus ardents , plus âpres , qu'ils sont plus opposés , et qu'ils se touchent de plus près.

Loin de vous , mes enfants , cette discorde impie dont je vous vois frémir. Malheur à vous, malheur à moi, si le peu de bien que je vous laisserai rompait, après ma mort , votre pieuse intelligence. Non , jamais l'intérêt sordide ne désunira mes enfants. Je ne veux entre vous que votre loyauté pour juge, si la seule amitié ne vous met pas d'accord. N'oubliez pas la fable du vieillard et de ses enfants : rien n'est plus vrai. Dans les familles, les enfants divisés sont de frêles roseaux ; c'est leur union qui fait leur force : mais, pour être durable, elle exige des soins, des complaisances mutuelles, des ménagements délicats ]3our les faiblesses de l'amour-propre ; car il est

susceptible de vifs ressentiments. Que votre familiarité ne soit donc jamais offensante. Il y a pour les bons cœurs une politesse de sentiment dont la douceur coule de source , et qui se mêle naturellement aux cliarmes de Tégalité.

L'âge donne à l'aîné sur le plus jeune un droit de conseil et de réprimande ; et , quand le sujet en est grave, la leçon doit être sévère, mais sans aigreur, sans dureté , sur-tout sans aucune amertume de raillerie qui sente le mépris. En même temps qu'un frère trouve dans son frère un censeur , il doit savoir qu'auprès de ses parents il a en lui , dans l'occasion , un ami qui l'excuse , un avocat qui le défend. Si vous aviez des sœurs, je vous recommanderais pour elles la plus sévère attention à ne jamais alarmer leur pudeur; car rien ne vous serait plus précieux que leur innocence. Mais cette réserve sera toujours d'un sexe à l'autre le plus inviolable devoir d'une chaste et sainte amitié. Revenons à celle des frères. Les trois passions dont j'ai parlé, une fois écartées de leur commerce intime, rien ne leur sera plus facile, plus naturel, plus doux que de s'aimer, de s'entr'aider dans le pieux devoir de rendre heureux leur père et leur mère dans leur vieillesse, et de porter chacun, dans une famille nouvelle, cette même prospérité. Alors l'intention de la nature est successivement remplie. L'arbre de la société primitive, au lieu d'être brisé et mutilé dans ses rameaux, s'étend , se fortifie, couvre de son om-

brage des générations nouvelles ; et, pour un père (le famille, s'accomplit la promesse de voir ses nombreux rejetons s'élever autour de sa table, comme de jeunes oliviers : Sicut novellœ olivarum in circuitu mensœ tuœ. (David).

LEÇON HUITIEME

Des dei'oirs du mariage , dans le rapport des deux époux, en société l'un avec l'autre.

Vous venez de voir, mes enfants, quels sont, en qualité de père et de mère , les devoirs des époux, quel est l'objet de leur union, et quelle obligation ils contractent en s'unissant. Mais, pour remplir le vœu et l'intention de la nature , ils ont aussi , l'un envers l'autre , des devoirs mutuels. Ces devoirs sont compris dans un mot , la foi conjugale ; car qu'est-ce que la foi, Xincorrupta /ides , dans le commerce de la vie? Sincérité dans la promesse ; fidélité , persévérance à tenir ce qu'on a promis. C'est sur ces deux points que repose la sûreté des engagements. Aussi la bonne foi estelle appelée par les poètes la sœur de la justice.

Appliquons cette idée à la société conjugale.

Que se promettent les époux ? d'être unis l'un à l'autre , de l'être sans réserve , de l'être sans partage , de l'être pour toute la vie. On est d'accord sur les premiers articles : les deux derniers éprouvent quelques difficultés, l'un du côté des mœurs, l'autre à l'égard des lois.

Je commence par celui-ci : la nature a- 1- elle voulu, a-t-elle pu vouloir que l'engagement des

Métaph. et Morale. 22

époux fut constant et irrévocable? Vous savez déjà que je tiens pour raffirmative. Parmi les animaux, l'intention de la nature est remplie par l'union fortuite et passagère du mâle et de la femelle. Mais je vous ai fait voir qu'il n'en est pas de même de l'homme et de la femme; et ce n'est pas seulement la solennité de leurs vœux à l'autel, qui fait la sainteté de leur engagement : il est saint , parce qu'il embrasse , qu'il étreint dans ses nœuds les plus saints des devoirs , ceux d'un père et d'une mère envers leurs enfants , ceux des enfants envers leur père et leur mère.

Entre le père et la mère , la propriété des enfants est indivisible. Le sang qui coule dans mes veines n'est pas uniquement celui ou de mon [)ère ou de ma mère. Je dois à tous les deux la vie ; tous les deux, en me la donnant, se sont également engagés envers la nature , à m'instruire et à me former. De part et d'autre il y a donc unité , communauté indivisible d'obligation et de devoir. De mon côté, je dois également à tous les deux reconnaissance, amour, respect, obéissance, et le plus digne usage de la vie qu'ils m'ont donnée. Tout cela est inséparable. Que serait-ce en effet que l'amour paternel , si un père , dans ses enfants , voyait son sang mêlé à celui d'une femme que le divorce lui aurait rendue étrangère, et souvent odieuse? Que serait-ce que l'amour maternel , altéré et glacé par un pareil mélange ? Que serait-ce enfin que l'amour filial,

divisé entre deux objets incompatibles, dont chacun à l'envi , et au préjudice de l'autre, attirerait à soi le cœur de ses enfants? même avant le divorce, pourquoi ces deux époux, dont l'union sera fragile et passagère, se croiraient -ils obligés de donner à leurs enfants les soins que nous venons de voir prescrits par la nature à l'amour paternel, à l'amour maternel? Que leur reviendrait-il d'une propriété divisée, affaiblie, altérée dans son principe, souvent même contrariée par des sentiments opposés.

Il est donc bien aisé de voir que , par l'instabilité de l'état des époux , la société domestique serait ébranlée jusque dans ses fondements; que ni les nœuds du sang , ni ceux de Ja foi conjugale n'auraient plus aucune consistance, etcpi'enfin toute loi qui tend à dissoudre ces nœuds, ou à les relâcher , corrompt les mœurs publiques , offense la nature , pt blesse au cœur l'humanité.

Cependant ime loi qui rend indissoluble un mariage mal assorti n'est- elle pas encore plus inhumaine? et ne vaut-il pas mieux séparer deux époux odieux l'un à l'autre et malheureux de vivre ensemble, que de les tenir enchaînés?

Nous aurions lieu de reconnaître qu'une incompatibilité réelle et sans remède peut rendre inévitable la séparation , et que même , dans certains cas, elle autorise le divorce. Mais une incompatibilité de caprice, de fantaisie, d'humeur,

v)4o MORAL K.

de vice enfin et de libertinage, ne mérite pas l'attention, la condescendance des lois.

Remarqnez que, dans les campagnes, parmi des hommes qui sont encore voisins de la nature, et dont les mœurs ne se ressentent pas de la contagion des villes, rien ne paraît plus simple et moins pénible que la perpétuité de l'union conjugale. Vous y voyez de vieux époux qui, sans avoir jamais pensé que le divorce fût possible, se livrant de bonne amitié au pur attrait de la nature, ont passé leur jeunesse à s'environner d'une utile et nombreuse postérité, et qui, jusque dans leur vieillesse , ont conservé inaltérables les douceurs de cette union. La santé de famé et du corps suffit à ces heureux ménages. Leurs plaisirs, exempts de dégoûts, n'ont pas besoin d'assaisonnements.

Ce n'est que dans les raffinements d'une société vicieuse, que les caprices de finconstance, les délicatesses du luxe, la licence et la volupté, ont mis l'inquiétude , le trouble , la froideur , l'ennui, dans lame des époux.

C'est là qu'on a mis en problème si la nature avait pu vouloir, si les lois devaient consentir que funion conjugale fût perpétuelle et indissoluble, et si, sans imprudence et sans témérité, les époux avaient jamais pu en contracter l'engagement.

Mais si l'engagement est volontaire et libre; s'il est non -seulement possible, mais facile de le

remplir ; s'il y a mille et mille exemples qu'il l'est fidèlement, heureusement, toute la vie; si d'ailleurs il est démontré qu'il entre dans le plan , dans l'intention de la nature , où est le doute que la nature en ait fait un devoir à l'homme, et que le pacte social ait dû respecter cette loi?

Rien de plus contraire à l'esprit du mariage que de s'imaginer qu'on se marie pour son plaisir. Le plaisir est sans doute un attrait que la nature attache au devoir qu'elle impose. C'est parlà qu'elle invite tous les êtres vivants à régénérer leur espèce. L'amour est le réparateur des ravages de la mort; et ce n'est pas la moindre des merveilles qui éclatent dans l'ordre universel. Mais, dans cet ordre sublime et sage, l'erreur, l'égarement du vice, est de prendre pour l'intention finale, et pour l'objet de la nature ce qui n'en est que le moyen. On se marie pour être père et mère, et non pour être amants : en cessant d'être amants, on ne cesse donc pas de devoir être père et mère.

Heureux cependant les époux dont le chaste et fidèle amour ne cesse de prêter à leurs devoirs de nouveaux charmes. Mais il faut bien entendre quel est cet amour vertueux; car celui qui n'est qu'une fièvre, un délire, une frénésie, ou celui qui, moins insensé, mais plus dissolu, ne connaît la pudeur que pour l'insulter, l'innocence que pour se faire un triomphe de la séduire ; l'amour d'Ovide, ou celui de Sapho, n'est pas

digne d'entrer dans le lit nnptial; pour Ini, ce qui est permis et légitime est sans attraits. L'hymen n'a pas de plus dangereux ennemi. Aussi , chez les anciens, Tavait-on banni de son temple.

L'hymen pudique et chaste veut un amour qui hii ressemble : les plaisirs n'en sont pas effrénés, éperdus; mais, grâce à la nature, ils sont encore assez sensibles, et d'autant plus doux quils sont purs. Ses voluptés les plus délicieuses naissent du fond des âmes, de Taccord des goûts, des penchants, de la parfaite intelligence des esprits, de la tendre union des cœurs, de tous les intérêts réunis en un seul, celui de s'aimer, de se plaire, de se rendre heureux l'im par l'autre. C'est le bonheur de la sagesse, de l'amitié, de la vertu. Mais, pour qu'il soit durable, il faut savoir le modérer; et prendre garde cpi'avant l'hymen une imagination exaltée n'en exagère l'espérance.

Buffon a donné de l'amour une idée cynique et fausse , lorsqu'il a dit que le physique seul en était bon, et que le reste n'en était o^ç^ forfanterie. Il est vrai cependant que la passion factice de l'amour, assaisonnée et composée, comme on la voit dans les fictions poétiques et romanesques, est l'ouvrage d'une imagination exaltée, et que la source la plus commune des mécontentements, des froideurs, des dissensions qui surviennent après le mariage, est l'opinion trop flatteuse que l'on s'est faite de la personne à laquelle on s'u-

nit, OU de cette union elle-même. Cette erreur, qui peut être celle des âmes les plus innocentes, se forme naturellement dans les tètes jeunes et vives. On s'est fait, à plaisir, l'image de l'objet qu'on voudrait aimer. Rien n'y manque : c'est la beauté , la grâce , la sensibilité , l'agrément de l'esprit, le charme du langage, l'égalité du caractère, la complaisance, la douceur, et tout ce qu'une société intime et tendre peut avoir de plus séduisant; d'où il arrive qu'on est d'abord dégoiité de tout ce qu'on voit, comme la dédaigneuse de La Fontaine, ou que, si l'on rencontre un objet qui ressemble à cette flatteuse chimère par quelques qualités aimables , l'imagination complaisante, et d'accord avec le désir, supplée à ce qu'on n'y voit pas, et l'on adore son ouvrage.

Quand l'illusion est réciproque, le désir et le soin de plaire et de paraître aimable à celui, à celle qu'on aime, fait qu'en étudiant ses goûts, ses sentiments, le tour de son esprit, le caractère de son ame, on s'applique à lui ressembler. De là l'idée de sympathie, d'accord, de nœuds secrets formés par la nature , et cette fixité de pensée et d'affection qui exclut tout autre objet, et n'en laisse plus voir qu'un seul avec lequel et pour lequel on puisse vivre. Qu'on l'obtienne, qu'on le possède , on n'a plus rien à désirer. C'est le vrai bien, l'unique bien, le bien suprême; on ne conçoit rien au-delà. C'est ainsi qu'on se fait

une idée enivrante des délices du mariage; et c'est dans cette ivresse qu'on revient de l'autel. Elle dure, elle augmente encore, s'il est possible, dans les premiers transports de la possession. Mais insensiblement, l'habitude, la réflexion, le ralentissement des soins, la négligence, ôte à l'illusion tous les jours quelqu'un de ses charmes. Des deux côtés le naturel se laisse voir , non tel que l'imagination l'a coloré, mais tel qu'il est, avec ses défauts, ses inégalités , ses personnalités, ses saillies de vanité , d'humeur et de caprice : chacun des deux finit par être soi, et ne ressemble plus à l'autre. L'amour- propre revient, et se fait juge de l'amour, dont il est bientôt mécontent. On s'aperçoit qu'on n'est plus aimé comme on se flattait de l'être; et des deux côtés on s'accuse d'inconstance et de changement. La plainte refroidit encore cette imagination, que flétrit tout ce qui l'attriste ; et , au lieu de dire qu'on s'est trompé soi-même, on dit qu'on a été trompé. C'est ainsi, mes enfants, qu'au plus doux sentiment de la nature, se mêle d'abord l'amertume, et succède bientôt l'aigreur.

Encore le mal serait -il moins grand, si des deux côtés le refroidissement était simultané. Mais , comme la chaleur de l'imagination , la sensibilité de l'ame est rarement égale , celui des deux époux dont le sentiment a été le plus vif, ou dont l'amour - propre est le plus délicat, est aussi celui auquel il en coûte le plus de se voir

déru dans ses espérances. Plus il a mis de soins et de gloire à se faire aimer, plus il lui est douloureux de voir son amour négligé et sa fierté humiliée : sage encore , si cette douleur ne se change pas en dépit, et n'éclate pas en furie.

Vous le dirai-je enfin? ce poison de l'hymen, cette imagination ardente, qui a fait aux deux époux une si flatteuse perspective du bonheur d'être unis, ne s'éteint pas toujours avec l'amour qu'elle a fait naître. L'on est bien détrompé de son erreur; l'on a bien reconnu que l'objet qu'on a choisi n'est pas celui qu'on devait aimer; mais il est possible que celui-ci existe ; et l'on n'a pas perdu l'espérance de le trouver. De là ce désir vague, inquiet, vagabond, qui court après une chimère, et qui, d'égarements en égarements, va s'éteindre dans la honte et dans les regrets. Il est donc vrai que, pour être durable, l'amour conjugal ne doit être qu'une inclination modérée et fondée sur une estime réfléchie, car rien d'exagéré ne peut se soutenir; et vous ne sauriez croire combien de mariages n'ont été malheureux que pour avoir commencé par cet amour que l'imagination allume, et qui se dissipe en fumée dès que le prestige est détruit.

Deux époux, destinés par la nature à vivre ensemble, doivent se convenir, et ne voir l'un dans l'autre rien qui répugne au sentiment affectueux et tendre qui naturellement doit naître de leur union. Mais ils ne se flatteront pas d'une

harmonie inaltérable. Sans dessein de s'en imposer, la seule envie de se plaire aura dissimulé, avant le mariage, bien des diversités de goûts, d'humeur, de caractère. Aucun des deux n'est accompli; aucun des deux n'est constamment égal et semblable à lui-même; aucun des deux n'est toujours complaisant. Tant pis même si l'un des deux avait cet excès de mollesse. Rien de plus méprisable dans un homme, rien de plus insipide dans une femme, quelquefois même rien de plus dangereux qu'une volonté sans ressort. Mais si les contrariétés en étaient dures et tranchantes, l'un ou l'autre en serait blessé. Ils doivent donc s'attendre que, pour en émousser les pointes, pour en adoucir l'âpreté, la complaisance d'un côté , l'indulgence de l'autre, seront des conciliatrices habituellement nécessaires. Ce sont les compagnes inséparables de l'hymen; et c'est à les entretenir que doit contribuer sur-tout la nécessité d'être perpétuellement et indissolublement unis.

Par-tout ailleurs, si les esprits se trouvent inconciliables, ou d'un commerce difficile, ils peuvent s'éviter; et c'est ce qui rend si commode le divorce, pour cause d'incompatibilité. Car rien n'est plus aisé, aux premiers mouvements de caprice ou de vanité , que de se dire incompatibles, et que d'aller former, chacun de son côté, d'autres liens aussi fragiles : liberté qui n'est, dans les mœurs, qu'un libertinage permis, et que la dissolution de tbus les nœuds de la nature.

Et (le cette facilité, si favorable à l'inconstance, qu'arrive -t -il le plus souvent? que chacun des époux se livre à ce qu'il appelle son naturel, c'està-dire, à ses goûts, à ses fantaisies, à l'attrait de la nouveauté; que chacun mécontent devient de son côté difficile, épineux, impatient, et susceptible d'aigreur dans ses vivacités, d'amertume dans ses répliques, de dépit et de violence dans les débats de deux volontés inflexibles , et de deux vanités jalouses, dont aucune ne veut céder. Ce sont ces mouvements qu'on ne s'est pas donné la peine de réprimer, que l'on croit indomptables, et que chacun, devant les lois, appelle du nom vague cV humeurs incompatibles.

Au contraire, dans les liens d'un mariage indissoluble , entre deux époux raisonnables , et qui n'ont pas perdu toute pudeur, que doit-il arriver? que dans l'alternative de se rendre, l'un l'autre, heureux ou malheureux toute la vie, chacun des deux se commande à soi-même les ménagements, la douceur, tous les soins de se rendre aimables; chacun travaille à modérer les fougues de son amour -propre, à donner à son caractère plus de souplesse et de liant. Et, s'il survient quelque violent orage suscité par les passions, chacun regarde autour de soi ses enfants, à qui l'on se doit, à qui l'on doit le bon exemple de l'union et de la concorde, à qui l'on doit surtout de ne pas diviser ce qu'ils ont de plus cher au monde, l'amour d'un père et d'une mère, et

cette heureuse communauté d'intérêts, d'affections, de soins , de vigilance , que la nature a établie et perpétuée exprès pour eux. Alors la fougue des esprits s'arrête ; le vent tombe , et l'orage cesse. C'est ainsi, mes enfants, que mille vertus sont l'ouvrage de la raison soumise à la nécessité. L'on ne sait pas assez combien la volonté que l'on croit si faible, a de force, lorsqu'elle a besoin d'en avoir pour réprimer les passions.

Si cependant le mal est irrémédiable, quelle qu'en soit la cause; si l'un des deux époux se rend si intolérable à l'autre, ou si leur aversion mutuelle est si forte , qu'il n'y ait aucun espoir de conciliation ni de repos entre eux, doiventils être condamnés au supplice de vivre ensemble? non : l'humanité demande que la loi les sépare , mais à condition de vivre chacun, jusqu'à la mort de l'autre, dans un état de viduité, qui n'aura ni l'attrait ni les séductions du divorce ; car le divorce n'est bien souvent provoqué que par l'inconstance , et par l'envie de se livrer sans honte à une inclination nouvelle. Or, il est juste que la honte reste attachée à ce qui la mérite. La sagesse des lois consiste à mettre à la pente du vice le plus d'obstacles qu'il est possible, comme à ne laisser que le moins possible d'écueils à éviter et de dangers à craindre au devoir et à la vertu.

Aussi, dans nos anciennes lois, n'y avait-il que des cas extrêmes et infiniment rares où le di-

vorce fût permis : comme lorsque l'un des deux époux était attaqué de folie ou flétri de peine infamante; ou que dans l'union conjugale il y avait erreur de personne : exception dont aucune n'était contraire aux bonnes mœurs.

L'autre article, qui dans le monde est si légèrement compté au nombre des devoirs de l'union conjugale, c'est la fidélité que se promettent les deux époux. Les excuses dont s'autorise la licence, sont, du coté des hommes, que de leur part l'infidélité ne trouble en rien l'ordre de la nature, ni l'ordre établi par les lois; que, si les femmes sont fidèles, il n'y aura jamais dans les familles de mélange adultère; et qu'enfin dans la société les infidélités n'étant que des échanges, tout se trouvera compensé. L'excuse, du coté des femmes, est qu'en les exposant à la séduction, on leur. a fait de s'en défendre le plus pénible des devoirs, la plus fragile des vertus; et que l'indulgence en ftiveur de l'infidélité des hommes, est au moins due à celles qui ne font que les imiter.

Cette théorie du vice et du libertinage ne soutient pas un moment d'analyse. Car je demande aux hommes : à qui s'adressera votre infidélité? sera-ce à l'innocence? c'est le plus vil des crimes. Sera-ce à la prostitution? c'est le plus infâme des vices. Sera-ce à la femme d'autrui? c'est un double adultère qui blesse également les lois divines et humaines. Il ne reste plus qu'une classe de

35o MORALE.

femmes libres par état , et peu sévères dans leurs mœurs. IMais ou celles-ci n'écouteront que des hommes libres conmie elles; ou si elles se rendent complices de l'époux infidèle, le crime du parjure qu'elles partageront n'en sera pas moindre pour lui. Quant à ce beau calcul d'échange et de compensation, entre les infidélités, quels sont, même parmi les hommes les |)liis corrompus, les maris assez déboutés pour avouer qu'ils y consentent? s'il était convenu entre eux, ne fût-ce que tacitement, ce serait le dernier degré d'opprobre dans les mœurs sociales et domestiques. A l'égard des femmes, si leur faiblesse a tant d'écueils à éviter dans les sétluctions des hommes, n'en devraient-elles pas être préservées et garanties par l'effroi sans lequel il leur est impossible de regarder l'abyme de honte et de malheur où les fait tomber leur naufrage? ne savent- elles pas que les hommes ont attaché pour elles la plus grave importance à ce qu'ils traitent pour eux-mêmes avec tant de légèreté? Le risque d'introduire l'enfant de l'étranger parmi les enfants légitimes, fait une différence en effet si marqué de finfidélité de la femme à celle du mari, qu'autant celle-ci peut sembler excusable et sans conséquence , autant l'autre paraît criminelle et irrémissible. Ainsi, tandis que chacun des hommes se fait un jeu cruel , une gloire inhumaine de plaire à la femme d'autrui, tous sont d'accord de déshonorer celle qui se sera laissé séduire.

Oui, mes enfants, telle est l'incohérence des mœurs une fois corrompues, que le même homme qui se croirait vivement offensé, si, dans toute autre convention, il était accusé d'avoir manqué à sa parole, veut bien qu'on sache qu'il y manque dans ce qu'il y a de plus sacré pour lui. Mais il a beau se faire un jeu de la foi conjugale, elle n'est pas plus sainte pour sa femme que pour lui-même. Des deux côtés, si la promesse n'a pas été sincère , c'est une perfidie : si elle a été sincère , c'est une trahison que d'y manquer; et malhonnête est rhomme, comme malhonnête est la femme, qui ne tient pas l'engagement qu'ils ont pris tous deux à l'autel. Volontairement, librement , l'un comme l'autre s'est donné ; et ils savent si bien qu'ils s'appartiennent l'un à l'autre , qu'à la première atteinte qui leur semble portée à ce droit mutuel, leur jalousie s'éveille, et commence à troubler leur union et leur repos. Quelle passion , mes enfants , quelle triste et cruelle passion que celle de la jalousie! d'abord ressemblante à l'amour dont elle a reçu la naissance, elle est douce, tendre et timide, honteuse d'elle-même, elle se cache, et dévore en secret le fiel qui la consume. Mais tout- à-coup elle se dresse et s'élance, comme un serpent gonflé de son propre venin. Et qu'est-ce qui l'irrite? bien souvent on l'ignore. D'autant plus redoutable que l'apparence la plus faible, et l'indice le plus léger en est le germe imperceptible, et qu'une fois

O'JH JMORALi;.

jeté dans l'ame, ce germe empoisoimé change tout en poison. « C/est des maladies d'esprit, dit « Montaigne, celle à qui plus de choses servent « d'aliment, et moins de choses de remède. » Dans une femme, la jeunesse, la beauté, les talents, les charmes de l'esprit, les grâces du langage, la sensibilité sur-tout, agitent son époux de crainte, d'inquiétude et de soupçons. Plus on doit lui envier sa femme , plus on doit désirer de lui ravir son cœur, plus il en redoute la perte

Dans son mari , une femme jalouse voit de même tout ce qu'il a d'estimable et d'intéressant comme autant de sujets d'alarmes; et pour peu que, de part et d'autre, il y ait quelque ombre de vraisemblance , on croit ce que l'on appréhende. Quœ Jinjcére , timent. ( Lucan. )

Dans les hommes, la jalousie est plus sombre, plus fière et plus humiliante : dans les femmes d'un caractère superbe et violent, elle éclate par des fureurs; mais c'est pour les femmes timides, tendres et délicates, qu'elle est un supplice cruel et digne de pitié.

Je viens de dire que, dans une femme, la sensibilité est ce qui cause le plus d'ombrage à son mari , s'il est atteint de jalousie. De tous les moyens de lui plaire, c'est celui qui d'abord lui réussit le mieux, et pourtant c'est celui dont elle doit le plus se défier et se défendre. Telle est l'injustice des hommes. Il est difficile sans doute que, dans la familiarité de l'imion la plus intime.

une femme sensible dissimule ce qu'elle sent; il n'en est pas moins vrai que la bienséance est pour elle un devoir de tous les moments. Se rendre à sqn époux aussi respectable qu'aimable, est le chef-d'œuvre de l'amour vertueux et des grâces décentes.

L'amoiu passionné dont j'ai parlé d'abord ne peut jamais, dans une femme, prétendre à cet heureux accord, L'ivresse et le délire sont j^ardonnables à l'époux, mais ils déshonorent sa femme. De tous les sentiments, son amour est celui qu'elle doit le plus modérer. On lui par-r donnerait plutôt l'emportement de la colère; et celui qui jouit du trouble de ses sens, en tirera lui-même le plus funeste augure. Qu'elle se sou^ vienne donc bien qu'il veut la posséder, mais qu'il veut qu'elle se possède.

La froideur peut bien donner lieu aux soupçons de la jalousie; mais celle-là est faible et vague, en comparaison de celle que fait concevoir un naturel passionné qu'on a surpris soi-même dans des moments d'ivresse. Quel devoir ou quelle pudeur pourra le retenir, si c'est ainsi qu'il s'abandonne? C'est la réflexion funeste que fera un mari jaloux; et dès-lors une femme sensible, quoique honnête , sera perdue dans son esprit.

Au contraire, c'est la froideur du mari qui Tac-r cuse aux yeux d'une femme jalouse : on le croit infidèle sitôt qu'il est changé.

Quel sera donc le préservatif ou le remède à

Mrtnph. et Morale. lS

la jalousie? Le même que pour éloigner le soupçon d'infidélité. Du côté de la femme, une égalité de tendresse sans accès, sans intermittence; le soin de plaire à son mari, d'étudier ses goûts, de lui inspirer les siens, de ne jamais lui parler raison qu'avec la voix de l'amitié, qu'avec le sourire des grâces; de lui rendre leur intérieur si agréable, leur société si riante, leur union si douce, l'éducation de leurs enfants si intéressante et si chère, le désir qu'elle aura de le rendre heureux si touchant, qu'en lui persuadant qu'elle ne vit que pour lui, elle l'invite et l'engage lui-même à vivre uniquement pour elle.

Du côté du mari, avec moins de recherche et de délicatesse, les moyens sont les mêmes et bien plus faciles encore; car, s'il témoigne bien qu'il aime, il est presque sûr d'être aimé.

Si cependant l'époux est attaqué de jalousie, comment l'en guérir? Le remède est d'en faire cesser la cause; et, pour cela, fallùt-il rompre les liens d'une société innocente, il n'y aurait point à balancer; car on se doit plus à soi-même et plus à son mari, qu'à aucune société. Il est injuste, oui, je le crois; mais, si votre époux est malade, ne renoncez-vous pas au monde pour le garder, pour le soigner ? Eh bien ! il est malade de jalousie, et n'a que vous pour le guérir : en négligeant de remédier au mal, craignez de l'empirer encore. L'inquiétude et le soupçon auxquels il est en proie , lui sont odieux à lui-même : trop

heureux de s'en délivrer, il ne demande qu'à vous croire innocente. Mais si, au mé[)ris de son estime et de son repos, vous refusez de lui prouver votre innocence, il vous croira coupable; il en aura le droit.

L'époux n'aura pas plus de peine à guérir un cœur tendre ou un esprit faible, si le soupçon n'est pas fondé; mais s'il se sent coupable, il n'en est pas de même. Il dédaigne le soin de se justifier. Sa parole doit lui suffire; il doit en être cru sur sa foi ; l'on n'a pris sur sa fidélité que de vaines alarmes; en se défendant, il s'accuse, et cependant sa malheureuse épouse est réduite au silence. Il faut qu'elle dévore son injure et ses larmes; sa plainte serait indécente, son dépit serait ridicule : la seule vengeance digne d'elle, si elle est honnête , c'est de l'être encore plus , et d'opposer à la conduite licencieuse de son époux une conduite modeste et sage. Mais alors, et sur-tout si la beauté, la jeunesse, les grâces, rehaussent en elle le mérite de la sagesse, son malheur est peut-être ce qu'il y a de plus honorable et de plus intéressant. Elle est sûre d'être un objet de vénération pour tous les gens de bien. Son mari ne pourrait lui-même, sans se rendre odieux, lui refuser l'hommage de la plus haute estime. Il est vrai qu'd jouit de son impunité; l'exemple, l'usage est pour lui; mais ce qu'il y a de plus honnête, de plus vertueux dans le monde, sera pour elle, c'est assez; et le conseil que je donne

à la femme, je le donnerais au mari dans une situation pareille.

En effet , quelque fondée que fût la plainte d'un époux fidèle, estimable, le silence est encore pour lui ce qu'il y a de plus décent. On n'insulte pas au chagrin que lui causent les torts d'une femme infidèle ; mais tant que ces torts sont voilés de quelque bienséance, on croit qu'il est de la sagesse et de la dignité d'un père de famille de n'en pas donner inutilement le scandale au public et à ses enfants. Et quel serait le père, homme de bien, qui voudrait faire rejaillir sur ses enfants la honte de leur mère ? Il laissera donc croire ou qu'il ignore son injure, ou du moins qu'il peut l'ignorer.

Cependant jugez, mes enfants, de la situation de deux époux à toute heure ensemble, et souvent téte-à-tèle, dont l'un, dans les regards et dans le silence de l'autre, lit sa conviction, sa honte et son arrêt. Sans doute un éternel mépris est un supplice insupportable ; et c'est le moment ou jamais de demander ou le divorce, ou la séparation; mais ici le divorce serait la récompense, non la peine du vice; et il est indigne des lois de s'en rendre les complaisantes. Ce n'est déjà qu'un trop grand mal que la nécessité de permettre qu'on se sépare.

Revenons aux devoirs des époux vertueux, et qui, d'intelligence, ne demandent qu'à les remplir. Au mari appartiennent les soins et les tra-

MORALF. 357

vaiix pénibles, l'autorité, la surveillance, le régime au - dehors ; au -dedans, l'administration, l'économie domestique, le maintien de l'ordre et de la règle, et, sans affectation, la maîtrise et l'empire. Quant aux vertus qui lui sont propres, ce sont les vertus de la force, la modération, l'indulgence; une raison solide et ferme, mais doucement persuasive ; une volonté tempérée de complaisance et de bonté; toujours avec sa femme l'air de l'estime et de la bienveillance; et une honnêteté de mœurs qui, dans son état, lui fasse à lui-même et à sa famille cette renommée honorable qui , après la vertu , est le plus grand des biens.

La femme réunit à ses devoirs de bonne mère et d'épouse fidèle et tendre, ceux de directrice soigneuse et diligente de l'intérieur de la maison, dont le détail lui est réservé. La douceur et la modestie, la décence et le goût de l'occupation, sont ses vertus particulières : c'est par un caractère élevé sans orgueil, doux et facile sans faiblesse , qu'en se faisant aimer, elle se fera obéir. Mais ce qu'il y a pour elle de plus recommandable, c'est une dignité, une égalité de conduite, qui ne laisse jamais s'altérer le respect que lui doivent ses domestiques, ses enfants, son époux hii-méme. Sa considération est comme un vêtement qu'elle doit conserver sans tache depuis l'autel jusqu'au tombeau.

Vous trouverez cette morale répandue dans

mes écrits. Je m'y suis singulièrement occupé des devoirs des époux, et plus d'une fois j'ai tâché d'en mettre en action les maximes et les exemples. Je me dispense donc de répéter ici, en froids préceptes, ce que j'en ai un peu plus vivement exprimé dans les Contes moraux.

Je n'ajouterai plus que ce qu'en dit Montaigne: « Un bon mariage, s'il en est, est une douce so- « ciété de vie pleine de constance, de fiance , et « d'un nombre infini d'utilités , de solides offices « et obligations mutuelles. » Seulement je ne dirai pas, comme Montaigne, s'il en est; je sais qu'il n'en est point assez; mais j'en ai vu de dignes de vénération et d'envie. Nos temps, quoique bien malheureux , n'ont pas exilé de la terre la pudeur et la bonne foi.

LEÇON NEUVIÈME

Des devoirs envers la patrie.

u'est-ce que la patrie? C'est, dans le sens le plus vulgaire et le plus naturel , le lieu où l'on a pris naissance ; où Ton a commencé à jouir de la vie, à respirer, à voir la lumière du jour; où l'on a reçu les premiers soins, les premières caresses d'un père et d'une mère ; où l'on a senti se développer ses premières affections; où l'on a fait l'essai de son intelligence et de sa sensibilité ; où l'on s'est attaché par ses premières habitudes. Cette existence , dont le souvenir est si cher, parce qu'elle a été la plus sensible et la plus douce, nous rend passionnés pour tout ce qui nous la rappelle. Les sentiments et les inclinations de notre plus tendre jeunesse se réveillent au souvenir, au seul nom du pays natal. Jusque-là cependant cet amour du pays ne serait qu'un penchant et non pas un devoir.

Mais c'est encore là que réside tout ce que la nature et la religion nous ont le plus recommandé, nos parents, nos enfants, nos femmes, nos amis , les tombeaux de nos pères , et ce que les anciens appelaient leurs dieux domestiques. Ainsi se moralise et devient un devoir cet amour

36o MORALE.

du pays natal ; et c'est alors qu'il agit sur Tame avec toute là force de l'imagination et dU sentiment réunis.

Mais c'est l'ensemble de nos premières affections morales , c'est l'amour paternel , c'est l'amour conjugal, c'est la piété filiale , c'est l'amitié, c'est le respect pour la cendre des morts, ce sont les foyers , les autels , c'est tout ce qu'il y a de plus intéressant pour l'homme qui se présente à lui sous le nom àe patrie , dans les murs d'une ville, dans l'enceinte d'un camp. Aussi, chez les anciens, dès le moment que la sûreté, le repos, le salut de la république était en péril, la harangue à ses défenseurs était toujours : « Pensez « à vos ancêtres et à votre postérité : souvenez- « vous de vos enfants et de vos femmes, des <t àiitels de vos dieux, des tombeaux de vos « pères. »

A ces grands intérêts se joint encore la liberté et la sûreté personnelle , la défense des propriétés, celle de la chose publique, et singulièrement la garde et le maintien des lois sur qui reposent tous ces biens.

Ainsi, quelle que soit la forme du goilvet-nement, malgré ses abus passagers et ses erreurs accidentelles , nonobstant même quelques vices dans les hommes et dans les lois, tant que l'état présentera ce point de ralliement à tous les intérêts et à toutes les Volontés , ce centre d'action à la force publique, il y aura une patrie. Rome

en fut le modèle sous ses premiers constils. Le peuple était mécontent du sénat ; d'impatience et de colère , il se retirait sur le mont sacré ; mais, à l'approche de l'ennemi, dès que Rome était menacée , il descendait, il courait aux armes, et, réconcilié avec le sénat, il ne songeait qu'au salut commun. Les lois de Solon, dans Athènes, n'avaient pas d'autre but que de donner à la république cet ensemble et cette unité. Et lors même que l'aréopage commettait le crime de condamner Socrate, Socrate avait raison de dire à ses disciples, que « la patrie était plus digne « de respect et de vénération qu'un père , qu'une « mère , et que tous les parents ensemble , » puisqu'elle embrasse tout ce que la nature a de plus cher et de plus saint (i).

Mais ce n'est pas toujours ainsi qu'on entend le mot de patrie. Il en est de ce mot comme de tous ces noms abstraits àe justice , ({'honneur, de gloire, de liberté > à' égalité , etc. , dont les passions humaines abusent si souvent pour s'en faire des titres. Ce que la politique entend par la patrie, est une puissance idéale et indéfinie, au nom de laquelle on dispose de la force, de la fortune et de la volonté publique ; espèce de palladium

(i) Cari sunt parentes , cari liber i , propinqui , familiares ; sed omnes omnium caritates patria una complexa est : pro quâ quis bonus dubitet mortem oppelerc, sieisitprofuturus? ( Cic. de Off. )

que les factions se disputent, et qui, dans les guerres civiles, passe et repasse tour-à-tour du parti des vaincus au parti des vainqueurs : tels furent à Rome ces temps ,

Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves ; Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers, Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers ; Et l'exécrable honneur de lui donner un maître Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître , Romains contre Romains , parents contre parents , Combattaient seulement pour le choix des tyrans.

(Corneille. )

Tels et plus horribles encore furent ces temps de proscriptions où l'on vit

Pvome entière noyée au sang de ses enfants ,

Les uns assassinés dans les places publiques,

Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques,

Le méchant par le prix au crime encouragé ,

Le mari par sa femme en son lit égorgé ,

Le fils, tout dégouttant du meurtre de son père.

Et , sa tête à la main , demandant son salaire.

(Corneille.)

Tels ont été par-tout les abominables effets des divisions intestines ; tels nous les avons vus nousmêmes sous le plus sanguinaire et le plus absolu des tyrans. Eh bien! le parti de Marins, le parti de Sylla, celui des triumvirs, celui de Robespierre s'appelait la patrie; c'était au nom de la patrie que s'exécutaient ces massacres qui nous faisaient frémir , lorsque , dans les récils des révolutions

romaines, nous lisions : « Le glaive destructeur « vole au hasard et frappe sans choix; le sang « ruisselle dans les temples; les pavés des voies « publiques en sont inondés et glissants. Nulle « pitié, nul égard pour Tâge : on n'a pas honte « de hâter la mort des vieillards courbés sous le « poids des ans, etc. » (Lucain. )

Et ces horreurs que nous croyions si loin de nous et de nos mœurs, nous venons de les voir se renouveler parmi nous, toujours au nom de la patrie, qu'on sauvait, disait-on, en égorgeant ce qu'il y avait de plus innocent et de plus vertueux.

Ce qu'on appelle la patrie en est donc bien souvent l'ennemi le plus barbare ; et ce n'est pas seulement dans les violentes convulsions d'un état que le corps politique se brise et se disjoint comme un vaisseau battu et fracassé par la tempête; plus souvent il ressemble à un arbre robuste et vigoureux en apparence, et qu'un vice caché consume et dissout dans le coeur.

Ce vice, presque inévitable chez les nations florissantes , est un levain de haine , d'envie et de discorde, qui prend sa source dans l'inégalité des conditions et des fortunes.

Si la somme des biens qui forment la chose publique était possédée en commun ou également partagée , les nœuds du corps social seraient indissolubles; car tous les autres intérêts de la nature sont les mêmes pour tous : les autels, les

tombeaux, les foyers, les familles, sont également chers à leurs défenseurs. Mais il est impossible que, dans de grands états, l'inégalité des talents, de l'industrie et du travail, la différence des succès dans les professions diverses, et singulièrement l'ordre des successions, n'amène pas une très-grande inégalité de fortunes. Il n'y a qu'une horde de Tartares ou qu'une petite république toute guerrière, comme Lacédémone , où tous les biens puissent être en commun.

Il y aura donc toujours dans les grandes sociétés une classe opulente, une classe moins fortunée, mais contente d'une paisible et sûre médiocrité, et une classe qui, tourmentée entre le besoin du travail et Tattrait de la fainéantise, regardera d'un œil avide et envieux les possessions des deux autres.

Vous sentez, mes enfants, que cette classe, ennemie de l'ordre qui maintient les propriétés, et indignée au fond du cœur d'une prospérité qui n'est jamais la sienne, est par-tout facile à corrompre, à émouvoir, à soulever; elle est nombreuse, elle est hardie. Ayant, comme elle dit, tout à gagner, et n'ayant rien à perdre au changement, elle en est avide; et si des chefs ambitieux savent employer avec elle les largesses et les promesses, la louange et la flatterie, les marques de faveur et de protection, s'ils lui montrent dans l'avenir un bouleversement d'états et de fortunes qui la mette à la place de ceux dont

le bonheur l'irrite, ils sont surs de trouver en elle du courage et du dévouement.

Sous un gouvernement juste et ferme, la police et les lois contiennent cette multitude inquiète; mais ses passions réprimées, semblables aux feux endormis dans des monceaux de soufre et de salpêtre, n'attendent cpiune étincelle qui les fasse éclater. Et combien l'explosion n'en estelle pas violente et rapide, lorsqu'aux lois tutélaires de l'ordre et du repos, à ces lois qui compriment l'envie et la cupidité, on fait succéder l'anarchie, la licence et. le brigandage; et qu'à ce peuple armé et par-tout répandu, le ravage, les incendies, le pillage, le meurtre, l'assassinat, le viol, tous les crimes, même les plus impies, les plus lâches, les plus atroces, sont permis et recommandés : c'est là, dans tous les temps, le magasin de la discorde, le foyer des séditions.

C'est en précipitant ce peuple dans un abyme de forfaits qu'il devra croire irrémissibles, qu'on se l'attache et qu'on le lie ensemble des nœuds indissolubles d'une immense complicité. Sans espérance de pardon, sans moyen de salut, s'il retourne en arrière , plus il sera coupable , et plus on sera sûr de lui. Son désespoir fera sa force, et la peur du supplice qu'il aura mérité lui fera braver tout le reste. Vodà pourquoi d'abord on l'enivre de sang, et du sang le plus innocent. Des crimes dont l'énormité semblerait même impolitique , paraîtront nécessaires pour l'endurcir au point d'être impénétrable au remords,

Cependant que deviennent les deux premières classes? L'une, trop faible et poursuivie par des cohortes d'assassins, cherche son salut dans la fuite; les bois, les antres, les tombeaux seraient pour elle des asyles mal assurés; les autels même qu'elle irait embrasser seraient arrosés de son sang. Elle n'a pour refuge que des bords étrangers; et, fugitive, elle est proscrite. L'autre, accoutumée au repos et naturellement timide , épouvantée du carnage qu'elle a vu régner autour d'elle, et préférant l'état de frayeiu" et d'oppression où elle gémit aux maux encore plus grands de la guerre civile, se tient immobile et muette; de celle-ci même un grand nombre se range ou feint de se ranger du parti oppresseur; et, forcé à le suivre, en devient le complice pour n'en pas être la victime.

Ainsi d'abord par la terreur , et successivement par la corruption et par la force de l'exemple, ce parti se grossit et devient tous les jours plus puissant et plus redoutable.

Alors du sein de l'anarchie s'élève une tyrannie organisée qui s'appelle la nation, la république , la patrie ; et c'est là le moment critique et décisif d'une révolution ; car une puissance usurpée peut se légitimer , en renonçant aux moyens violents et tyranniques qui l'ont servie, pour assurer au peuple qu'elle a soumis un état plus doux, des lois plus justes et plus sages, un sort meilleur et plus heureux , au moins en

lui laissant , de sa fortune et de sa situation passée, ce qui lui en était le plus cher. C'est ainsi que plus d'un vainqueur ont justifié leur victoire. Les Tartares eux-mêmes , conquérants de la Chine, lui ont laissé ses lois et ses mœurs. A Rome , une longue suite d'empereurs, comme Nerva, Trajan, les Antonins, et même comme Auguste, aurait fait oublier les crimes de Marius , de Sylla et des triumvirs; ils auraient fait pardonner à César la guerre civile et Pharsale; et c'est dans ce sens qu'on peut dire :

Pour être conquërants ,

Tous les usurpateurs ne sont pas des tyrans.

( Corneille. )

Cromwell sera compté parmi les illustres coupables ; mais la mémoire de Cromwell n'est point odieuse aux Anglais.

Le problème à résoudre après une révolution est donc de savoir si ce qui va la suivre est le retour de la patrie renaissante de ses débris, ou un système de tyrannie et d'oppression permanente. Or, cela dépend du régime et des lois qu'on va se donner. Si la modération , l'équité , la clémence, le respect pour les libertés, pour les propriétés, pour tous les droits de la nature; en deux mots, si la justice et l'humanité succèdent aux abus de la force et de la licence; si les armes du crime sont brisées dans les mains des coupables, et si une crainte réprimante fait tout

rentrer clans Tordre et clans le devoir, comme après ses ravages un fleuve débordé retombe dans son lit et reconnaît ses bords, il sera possible et permis à Thomme honnête de retrouver une patrie dans un nouveau système de domination ; car, sans examiner quel est le souverain, si l'usage de son pouvoir est éclairé par la prudence, réglé par la justice, tempéré par Thumanité, et si, tout dévoué à la chose publique, il veut le bien, et ne veut que le bien, toutes les formes de gouvernement, depuis l'absolu despotisme jusqu'à la pure démocratie , sont susceptibles de bonté.

Mais , si les usurpateurs du pouvoir ne pensent qu'à le rendre effrayant , oppressif, inattaquable dans leurs mains; et si, clans leur inquiétude, ils n'osent rendre à la nation un liberté légitime , une pleine sécurité; si, toujours attachés à la faction sanguinaire , ils s'en tiennent , pour tout le reste, à la maxime d'Atrée, qu'il nous haïssent ^ pourvu qu'ils nous craignent; si, dans toute l'étendue de leur domination , une autorité menaçante , confiée à leurs satellites , continue à répandre une sourde épouvante ; s'ils ne veulent pour magistrats que des brigands et des esclaves; si les tribunaux ont pour surveillants des hommes diffamés, corrompus et pervers; si les gens de bien sont par -tout environnés d'espions et de délateurs; enfin, si la puissance dominante ne croit pouvoir se soutenir à moins que, par ses

lois, les nœuds de la nature ne soient relâchés ou dissous; que l'autorité paternelle, la fidélité conjugale, la légitimité des naissances, l'ordre des successions, la foi publique des contrats , tous les articles du pacte social ne soient anéantis ; que les temples ne soient déserts et leurs ministres dispersés; qu'enfin les mœurs publiques et privées ne soient profondément et radicalement corrompues et dépravées : quel homme de bien peut reconnaître ime patrie dans cette oppression prolongée et dans cette subversion de tous les fondements de la société ?

Pour comble de malheur, qu'une telle puissance conçoive l'orgueil insensé d'être dominante au-dehors, de changer la face du monde, et de faire subir aux nations les lois qu'il lui plaira de leur dicter les armes à la main , dans cette am-r bition plus pernicieuse encore au-dedans qu'audehors, où est la cause de la patrie ? Est-ce pour sa défense, pour son salut, pour son repos, que ses enfants seront forcés d'aller dans les combats prodiguer leur sang et leur vie? A quel épuisement la victoire elle-même ne l'aura-t-elle pas rér duite? Quelle fausse et funeste gloire résultera de la ruine de ses villes, de ses campagnes? Quel intérêt et quel besoin avait Rome asservie , que le Dace ou le Mède subît le même joug , et que l'on envoyât ses légions périr chez le Parthe ou en Germanie? La victoire n'est profitable à la patrie qu'autant qu'elle lui assure plus de prospérité,

^létapli. et Morale. ^-4

3yO MORALE.

Cependant quelle route périlleuse , incertaine et longue, prend l'usurpation, pour se garantir du naufrage , tandis qu'il y en aurait une si facile et si sûre pour trouver un port assuré? qu'elle soit juste et bienfaisante dans l'usage de son pouvoir, on finira par le croire innocent. Mais Montaigne a eu raison de dire , « ce de quoi j'ai le « plus de peur , c'est la peur : » car elle aveugle et précipite au-devant du péril dont on est effrayé. Et cette erreur n'est pas seulement celle des esprits légers et timides. Voyez le plus rusé, le plus cauteleux des tyrans, Tibère, enfermé et tremblant dans son infâme Caprée, il ne savait, disait-il , que prescrire à ce sénat dont l'obéissance le fatiguait , et qui , en se rendant plus vil et plus coupable tous les jours , le rendait tous les jours plus odieux lui-même.

Que servait donc à ce tyran farouche , retiré comme dans son antre, et n'osant approcher de Rome , que lui servait l'état d'abjection où il avait mis sa patrie, la prostitution du sénat, la corruption des armées , la consternation de tous les gens de bien , et ses accusateurs à gages , et ses lâches empoisonneurs? que n'osait-il, quand il fut délivré de son détestable ministre, las d'être détesté lui-même, que n'osait-il changer, et finir comme Auguste, après avoir commencé comme lui? on lui aurait pardonné peut-être, en attribuant tout le passé aux mauvais conseils de Séjan : au moins ne serait-il pas mort comme ceux

MORALE. ô'] l

qu'on étouffe dans Tacccs de leur rage. Mais, dominé par son mauvais génie , et incapable d'aucun retour, il ne fit que s'enfoncer de plus en plus dans la débauche et dans le crime.

II n'y a rien de plus insensé que de prétendre dominer un peuple libre par la crainte (i). Il faut sans cesse craindre soi-même ceux dont on veut être craint. Et, par ce moyen d'opprimer, il n'y a point de domination qui puisse être durable (2).

J'en reviens à ma conclusion, que les devoirs envers la patrie ne sont qu'un résultat des devoirs auxquels nous obligent la nature et la société, et que les premiers ne subsistent qu'autant qu'un lien de concorde et de communauté réunit pour chacun les intérêts de tous.

Mais lors même que tous ces liens sorft rompus, que les plus saintes lois sont abolies, ou impunément violées ; que la sûreté , la liberté , la propriété, tous les droits et de l'homme et du citoyen, sont le jouet d'un pouvoir despotique; enfin , que la patrie n'est plus qu'une ombre désolée et sanglante (3j : alors même cette image

(i) Qui verà in libéra civitale ith se instruunt ^ ut tnetuantur, his nihil esse potest derncntius. ( Cic. de Off. )

(2) Etenirn qui se metui vole/it , à quibus metuuntur , eos-

dem metuant ipsi , necesse est Nec verà ulla vis imperii

tanta est, quœ , preinente metu , possit esse diuturna. ( Cic. de Off. )

(3) Ttirrigero eanos effundens -vertice crines

Ccesarie lacera, nudisqiie cruenta lacertis. (Lucan. )

sacrée reste vivante au fond du cœur de l'homme vertueux et du fidèle citoyen. Il cède à la force, il subit la loi de la nécessité. Mais par aucune lâcheté il n'avilit son caractère; et prudent sans bassesse , ou il se tait devant la hache des licteurs; ou, s'il parle, il exprimera les vrais sentiments de son ame, l'amour de la justice et de l'humanité , l'horreur de l'oppression et de la tyrannie (i).

Quant à ses devoirs, il emploie tout ce que le malheur des temps et sa situation privée lui laissent de moyens d'être officieux , bienfaisant , secourable envers ses pareils. Sa patrie est détruite; mais il en reste des débris. C'est à ces débris qu'il s'attache; et si jamais elle se relève et sort dé ses ruines , alors il sentira se ranimer pour elle son amour et son dévouement.

Considérons-la, mes enfants, dans cet état de paix, d'union, de concorde, où, du centre aux extrémités , tous les intérêts , tous les vœux tendent au même but de la prospérité commune; où tous les pouvoirs renfermés , chacun dans leurs limites, se concertent pour l'opérer; où les lois ne sont toutes que l'expression des droits, leur garantie sociale, et leur sauve -garde commune; où la nation, après s'être donné ces lois

(i) Nemo enitn justus esse potest ^ qui mortem , qui dolorem , qui exiliurn^ qui egestatem timet , aut qui ca quœ sunt his contraria œquilati anteponit. (Cic. de Off. )

sages, ces lois salutaires et protectrices, ne les voit point impunément insulter et fouler aux pieds par un impudent despotisme ; dans cet heureux état de choses, qui doute qu'on ne doive à la patrie une équitable contribution de ses talents, de ses lumières, des fruits de son travail et de son industrie, du produit des biens qu'on possède, et, si son danger le demande, de son courage et de son sang ?

Je dis une équitable contribution ; et cette équité a pour règle , d'un côté , les besoins publics, de l'autre, la mesure des facultés privées.

Comme on ne fait jamais à la société que le sacrifice d'une partie de sa liberté, on ne lui doit de même que le tribut d'une partie de ses propriétés. Car l'usage qu'on fait de soi et de son bien est essentiellement réglé et distribué par la nature. Nous ne naissons pas seulement pour nous-mêmes; et la patrie et nos amis ont des droits à notre naissance (i). Bien entendu qu'au nombre de nos amis sont compris, et en première ligne, ceux que le sang et la nature nous ont spécialement ordonné de chérir.

Dans ce partage de nos affections et de nos bons offices , entre aussi la considération du plus ou moins d'instance et d'importance du besoin que l'on a de nous. Le fils unique d'un laboureur

(i) Non nohis soliim nati sumus : ortûsque nostri partem patiia vindicat, partem amici. (Plat. ap. Cic.)

Page 1